LES VREGENS

Le peuple révolutionnaire

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On a beaucoup parlé ces derniers temps, de « commémorations » historiques.

Comme Sarkozy revisitait (révisait?) l’histoire à sa sauce, on se souviendra de la colonisation-finalement-assez-sympa-contrairement-à-ce-qu’on-nous-avait-dit-jusque-là, des africains pas entrés dans l’histoire, du plateau des Glières et de Guy Môquet (oui, il a osé, mais les cons, ça ose tout, rappelez-vous…) etc, maintenant que c’est le changement, enfin y paraît, et bien on continue joyeusement sur la même lancée : ainsi, Bertrand Delanoë célèbre « l’historien » Laurent Deuch dans les écoles, à la télé et ailleurs on entend causer du « génocide » vendéen (n’ayons pas peur des mots…), l’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, qui devait diriger l’expo sur Camus à Aix en Provence, vient d’être viré comme un malpropre (il l’a appris par la presse) et remplacé par le « philosophe » Michel Onfray-tout-pour-passer-à-la-télé…

Comme quoi, l’époque à les philosophes et les historiens qu’elle mérite. Avec Houellebecq dans la catégorie littérature…

Et bien sûr, on a « commémoré » la Révolution… 14 juillet, 4 août, etc.

Et sur Médiapart, j’ai lu sur certains fils, les remarques et commentaires de gens estampillés « de gauche » : selon ces commentateurs, la Révolution, en fait, ça craint un max. Et évidemment, de se référer à François Furet… selon lequel, les élites bienveillantes de 1789 se seraient vu « confisquer le pouvoir » par le peuple en 1793 … Et évidemment, le peuple étant forcément barbare, cela aurait amené la Terreur…

Car l’abolition des privilèges, la prise de la Bastille, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, bon, tout ça c’est bien gentil … Mais les Révolutionnaires de 89 auraient « fait le lit » des « Terroristes » de 1793 … Ils auraient « fait le jeu » de Napoléon Bonaparte.

Parfaitement.

Un peu comme les « révolutions arabes » en ce moment. La démocratie en fait, certains n’y sont pas vraiment prêts, on le voit bien, comme « là-bas », où les gens votent franchement comme des cons : comme à Gaza en 2006, les tunisiens, les égyptiens, les lybiens ont « mal voté », ils ont choisi les fous de Dieu (bien la peine qu’on leur envoie des militaires pour les « libérer », tiens).

Comme nous avions « mal voté » lors du référendum de 2005. Heureusement que nos élus-élites avaient pu rattraper le coup en 2008, à Versailles. Tout un symbole.

Et ça a été pareil en 1848. D’accord, il y a bien eu l’abolition de l’esclavage, le suffrage « universel » (sans les femmes, évidemment), mais après on s’est quand même tapé dix-huit ans de Napoléon III (vous plaignez donc pas, nous, on a eu Naboléon que pendant cins ans)

Et rebelote le 4 Septembre 1870. La République est proclamée (ce sera la IIIème), et devinez de qui on hérite : Adolphe Thiers… Le massacreur des Communards.

C’était bien la peine de faire tout ce pataquesse pour un aussi brillant résultat. La République, le suffrage universel, tout ça…

Conclusion de tout cela, pour les commentateurs « avertis » : surtout ne changeons rien, on sait ce qu’on a, on sait pas ce qu’on pourrait avoir de pire. Et les « gens simples », hein, vous m’avez compris : mieux vaut éviter de leur demander vraiment leur avis, des fois qu’il leur viendrait l’idée de le donner, ou même, encore pire, de prendre vraiment le pouvoir…

Sauf qu’en réalité, que je sache, jamais le pouvoir, même « éclairé » n’a jamais rien donné aux misérables : il a bien fallu que le peuple, en France comme ailleurs, aille arracher de haute lutte ses maigres conquêtes…Et qu’il paye cher les libertés fondamentales et l’État de droit … parce qu’en face, ceux dont les intérêts poussent à réprimer durement toute protestation sont toujours là… Et qu’on assiste aujourd’hui, dans l’indifférence générale – voire la complicité – de nos braves gens « de gauche » à un joli retour en arrière…

En bonus, un petit texte édifiant de Gilles Deleuze, qui dit bien mieux que moi ce que je pense :

« Les Nouveaux Philosophes ont découvert que les révolutions tournaient mal … Faut vraiment être un peu débile. Ils ont découvert ça avec Staline. Ensuite, la voie était ouverte. Tout le monde a découvert, par exemple, à propos de la révolution algérienne : « Tiens… Elle a mal tourné parce qu’ils ont tiré sur les étudiants ». Mais enfin, qui a jamais cru qu’une révolution tournait bien ? Qui ? On dit : « Voyez les Anglais, au moins ils s’épargnent de faire des révolutions. » C’est absolument faux ! Actuellement, on vit dans une telle mystification… Les Anglais, ils ont fait une révolution, ils ont tué leur roi. Et qu’est-ce qu’ils ont eu ? Cromwell… Et le romantisme anglais, c’est quoi ? C’est une longue méditation sur l’échec de la révolution. Ils n’ont pas attendu Glucksmann pour réfléchir sur l’échec de la révolution stalinienne. Ils l’avaient.

Et les Américains ? On ne parle jamais d’eux, mais les Américains ont raté leur révolution au moins autant, sinon pire, que les Bolcheviques. Faut pas charrier… Les Américains, même avant la guerre d’Indépendance, ils se présentent comme… mieux qu’une nouvelle nation. Ils ont dépassé les nations, exactement comme Marx le dira du prolétaire. Ils ont dépassé les nations : les nations, c’est fini, ils amènent le nouveau peuple. Ils font la vraie révolution. Et, exactement comme les marxistes compteront sur la prolétarisation universelle, les américains comptent sur l’émigration universelle. C’est les deux faces de la lutte des classes. C’est absolument révolutionnaire. C’est l’Amérique de Jefferson, c’est l’Amérique de Thoreau, et c’est l’Amérique de Melville… Tout ça, c’est une Amérique complètement révolutionnaire qui annonce le nouvel homme, exactement comme la révolution bolchevique annonçait le nouvel homme. Bon, elle a foiré. Toutes les révolutions foirent. Tout le monde le sait : on fait semblant de le redécouvrir, là. Faut être débile !

Alors, là-dessus, tout le monde s’engouffre. C’est le révisionnisme actuel : il y a Furet qui découvre que la révolution française, c’était pas si bien que ça. Très bien, d’accord : elle a foiré aussi, et tout le monde le sait ! La révolution française, elle a donné Napoléon. On fait des découvertes qui, au moins, ne sont pas très émouvantes par leur nouveauté. La révolution anglaise, elle a donné Cromwell… La révolution américaine, elle a donné quoi ? Elle a donné Reagan. Ça ne me parait pas tellement plus fameux.

Alors, qu’est-ce que ça veut dire ? On est dans un tel état de confusion… Que les révolutions échouent, que les révolutions tournent mal, ça n’a jamais empêché, ça n’a jamais fait que les gens ne deviennent pas révolutionnaires ! On mélange deux choses absolument différentes : d’une part, les situations dans lesquelles la seule issue pour l’homme c’est de devenir révolutionnaire, et d’autre part, l’Avenir de la Révolution. Les historiens, ils nous parlent de l’Avenir de la révolution, l’Avenir des révolutions. Mais ce n’est pas du tout la question ! Alors, ils peuvent toujours remonter aussi haut pour montrer que si l’Avenir a été mauvais, c’est que le mauvais était déjà là depuis le début, mais le problème concret, c’est : comment et pourquoi les gens deviennent-ils révolutionnaires. Et ça, heureusement, les historiens ne l’empêcheront pas.

C’est évident que les Africains du Sud, ils sont pris dans un devenir révolutionnaire. Les Palestiniens, ils sont pris dans un devenir révolutionnaire. Si on me dit après : « Vous verrez, quand ils auront triomphé… Si leur révolution réussit, ça va mal tourner ! »… D’abord, ce sera pas les mêmes. Ce ne seront pas du tout les mêmes genres de problèmes. Et puis, bon : ça créera une nouvelle situation, à nouveau il y aura des devenirs révolutionnaires qui se déclencheront… L’affaire des hommes, dans les situations de tyrannie, d’oppression, c’est effectivement le devenir révolutionnaire, parce qu’il n’y a pas d’autre chose à faire. Quand on nous dit après « Ah, ça tourne mal », on ne parle pas de la même chose. C’est comme si on parlait deux langues tout à fait différentes : l’Avenir de l’histoire et le devenir actuel des gens, ce n’est pas la même chose. »

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Written by Gavroche

11 août 2012 at 17 h 45 min

6 Réponses

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  1. « Conclusion de tout cela, pour les commentateurs « avertis » : surtout ne changeons rien, on sait ce qu’on a, on sait pas ce qu’on pourrait avoir de pire. Et les « gens simples », hein, vous m’avez compris : mieux vaut éviter de leur demander vraiment leur avis, des fois qu’il leur viendrait l’idée de le donner, ou même, encore pire, de prendre vraiment le pouvoir… »

    ***********************************
    Je vais certainement te décevoir, une fois de plus, Gavrochounette mais qui a cette volonté de « prendre le pouvoir  » ? Le Peuple ? mais quelle fraction du Peuple ? Et ce n’est pas parce que je mets une majuscule à ce concept sacré que ça modifiera les statistiques.
    Ceux dont c’est le métier (et la vocation ?) de nous retourner des données chiffrées susceptibles de nous permettre de saisir au plus juste la réalité nous mentent-ils ? nous enfument-ils ? Parfois on peut le penser, parfois c’est moins sûr. Par exemple, les chiffres qui illustrent la façon dont les français ont voté aux dernières présidentielles ne sont guère discutables, même si les analyses que chacun peut en tirer le sont toujours. Malgré tout je cherche en vain dans ces résultats des potentialités révolutionnaires qui émergeraient de façon majoritaires. Par contre, je vois surtout de la désespérance, du pessimisme, de la résignation et du conservatisme.
    La volonté révolutionnaire de celles et ceux qui ont voté pour le FdG et pour les partis de l’extrême-gauche (NPA, LO, POI …) ne font pas une majorité, c’est l’évidence. Alors que faire ? Prendre les armes ? ou le maquis ?
    Mais si possible, ne prenons pas des vessies pour des lanternes autrement dit nos rêves pour la réalité.

    ***************************
    « L’électorat de François Hollande.

    François Hollande est largement majoritaire au sein de la France active et âgée de moins de 60 ans. Il réalise ses meilleurs scores auprès des 18-24 ans, (57%), des 25-34 ans, (62%), des salariés (52% dans le privé, 65% dans le public), des chômeurs (62%) et des bas revenus (59%). Les électeurs de François Hollande l’ont choisi parce qu’il incarnait le changement (65%) et par « antisarkozysme » : 55% ont d’abord voté pour faire barrage à Nicolas Sarkozy alors que 45% l’ont fait avant tout parce qu’ils souhaitaient qu’il soit président. Dans le détail, l’électorat du premier tour de F. Hollande manifeste un vote d’adhésion (57% souhaitaient qu’il soit président) alors que les électeurs venus de J.L. Mélenchon (71%) et de F. Bayrou (75%) ont d’abord voulu faire barrage à Nicolas Sarkozy.

    L’électorat de Nicolas Sarkozy

    Par rapport à 2007, l’électorat de Nicolas Sarkozy lors de ce second tour se réduit au noyau traditionnel de l’électorat de droite. L’ancien président n’est ainsi majoritaire qu’auprès des plus de 60 ans (59%), des retraités (57%), des indépendants (61%), et des hauts revenus (56%). La stature (81% de citations) est le premier argument évoqué par les électeurs de Nicolas Sarkozy pour justifier leur vote. » (extrait de « Comprendre le vote des français » Ipsos mai 2012)

    Juléjim

    13 août 2012 at 11 h 59 min

    • la révolution se fait dans les idées, avec les idées, par les idées.
      pas avec des « statistiques », toujours manipulées.
      gavroche ne prétend pas donner un « mode d’emploi »
      elle trace un historique et quelques rappels, dont le texte de Deleuze.
      et rien d’autre.

      randal

      13 août 2012 at 17 h 54 min

      • Oui bien sûr, les idées. Comme dit Vigneault dans l’une de ses chansons « l’idée, ça dirige ! » mais tu sais bien, Randal, que les idées c’est pas ce qui manque, y compris celles à fort potentiel révolutionnaire, ce qui manque cruellement ce sont des actes, des procédures, des démarches et, pour « réaliser » tout cela, un désir, une volonté populaire, collective et majoritaire.
        Deleuze, c’est les années 70… il est où le Deleuze des années 2000 ?

        Juléjim

        14 août 2012 at 10 h 05 min

    • Tu ne me « déçois » pas.

      Simplement, je ne parle pas d’aujourd’hui, ni en France, ni ailleurs.

      Sauf pour évoquer la doxa ambiante, qui déconstruit l’histoire, notre histoire, pour tenter d’en faire ce qu’elle n’est pas.

      Et comme le dit Deleuze, un jour ou l’autre, nous deviendrons révolutionnaires, encore et toujours, parce que nous n’aurons pas le choix.

      Gavroche

      13 août 2012 at 18 h 50 min

      • Sans doute nous manque-t-il aujourd’hui un Gilles Deleuze pour interroger de quoi est fait ce « nous » qu’évoquait le Deleuze des seventies. « Nous » inclusif ?, « nous » exclusif ? « nous » populaire ?

        Qu’ai-je de commun, moi, qui rêve encore de révolution, avec mon voisin sarkoziste , ma voisine frontiste, un autre encore, socialiste, et le troisième abstensionniste ? Qu’est-ce qui fait que je suis incapable de les convaincre que c’est moi qui ai raison et eux qui ont tort ?
        :-(

        Juléjim

        14 août 2012 at 10 h 13 min

  2. Convaincre ? Peut-être. En tous cas, parler, encore et toujours.

    Et une chose est sûre : ça passera par un réveil des consciences du « nous », de ton voisin sarkozyste, en passant par les socialistes. Et peut-être même quelques uns des bas du front. Qui n’ont voté Sarko ou La Pen que par peur ou par ignorance. Parce qu’ils ont oublié. Comment et pourquoi les pauvres votent à droite, c’est la grande question.

    Et c’est pour cela que l’enseignement de l’histoire me semble si important : n’oublions pas ce que nous avons obtenu, malgré tout. Avec nos luttes, nos idéaux, nos espoirs, nos envies d’un monde meilleur.

    Comme disait l’ami Siné, tôt ou tard, « ça va péter ». Et pas vraiment besoin d’un leader pour ça. Ils ne servent généralement que de détonateur…

    Et pour les actes, juste un exemple : avec ma petite pétition, et plus de 13 000 signatures en quelques jours, j’ai obtenu que le Préfet du Lot refuse les épandages aériens, j’ai été la première sidérée de la mobilisation que ça a généré… Malgré le grand silence des élus…

    Les consciences s’éveillent, peu à peu.

    Gavroche

    14 août 2012 at 10 h 27 min


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