LES VREGENS

Cette année encore le marronnier est précoce…

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Le texte ci-dessous date de 2008. Je n’enseignais plus depuis deux ans à l’époque. Nous en sommes donc à quatre désormais. Putain ! quatre ans déjà. J’avais écrit ces quelques lignes à la demande d’un collègue, enseignant bloggueur. Je le reproduis ici afin que chaque lectrice, chaque lecteur qui s’y arrêtera ait une idée plus précise de ce qu’était le « Juléjim » enseignant et ce que le retraité « Juléjim » trimbale à jamais dans les valises de sa mémoire professionnelle. Aujourd’hui, j’assume tout, persiste et signe.

« J’ai rendu mon tablier il y a deux ans, soit deux rentrées scolaires. Trente-huit ans d’exercice. Trois ans de collège (5e dite de transition), 15 ans d’élé­mentaire, 20 ans de maternelle. J’ai pensé un temps écrire un livre ; j’avais le titre « L’école au corps et au cœur ». Et puis, le doute s’est insinué… bof… un livre de plus ? pour dire quoi de plus ? à quoi bon… Le temps a filé et une lente addiction aux forums et aux blogs a fait le reste.

Si aujourd’hui j’ai envie d’aller plus loin dans ma contribution au débat sur l’école, c’est avant tout pour saluer le combat de celles et ceux qui, sur le terrain, résistent encore au déclinisme ambiant, aux vents de folie rétrograde qui soufflent fort et par rafales, depuis une bonne dizaine d’années, sur l’ensemble du système public d’éducation, de la maternelle à l’université. Je les salue tous, anonymes ou personnalités emblématiques (ils se reconnaî­tront, les uns comme les autres) pour leur courage, leur ténacité, leur huma­nisme militant. Mais comment faire plus que les soutenir moralement ? comment les aider ? En témoignant ? ça ne peut pas faire de mal… Avec réalisme et sans nostalgie, en tout cas… si possible. La récente publication du rapport d’Alain Bentolila sur l’école maternelle a suscité de nombreuses réactions critiques que je partage amplement. Ce fut d’ailleurs la goutte de trop,  car je n’ai reconnu en rien l’école maternelle, quittée il y a deux ans donc, dans la tonalité et la philosophie générales de ce rapport,. Mais il est vrai que les choses vont vite, quand il s’agit de détruire, et si lentement quand on veut construire. C’est ce que je voudrais illustrer ici car il est possible que mon témoignage puisse paraître édifiant et utile à quelques-uns, qu’ils soient enseignants ou non.

La « mater E.V » dont je vais parler n’existe plus, d’ores et déjà. Car depuis un an, c’est désormais une école maternelle classique, avec une organisation par sections, commune à la majorité des écoles, et une pédagogie dont la philo­sophie et l’ambition commence avec le programme officiel et s’achève avec… le programme officiel, édité par le ministère de l’éducation nationale. Autre­ment dit, si l’on n’est pas parent d’un enfant scolarisé dans cette école, ou enseignant exerçant dans cette école, la mater E.V n’a guère d’intérêt pour qu’on s’y attarde plus que cela.

L’école maternelle dont je veux parler est née, elle, il y a 33 ans, en 1975, lorsqu’une jeune enseignante en prend la direction, accompagnée de deux collègues, elles sont toutes trois membres du GFEN. À l’époque, l’école ressemble à ce qu’elle est redevenue aujourd’hui, ou à peu près : une école grise, sans éclat, sans vie. Une école où l’on apprend, affirmeront certains, une école où l’on s’ennuie, surtout, leur répondrai-je. Les grandes sections, notamment, ressemblent, déjà en 1975, à des « petits CP ». Impulsée par nos trois jeunes militantes pédagogiques, une dynamique novatrice se met alors progressivement en marche. Des contacts se nouent (le GAPP, les ASEM, les animatrices du CLAE, la Maison de l’Enfance du quartier, la biblio­thèque municipale, la PMI, le CMPP, les assistantes sociales, la Sauvegarde à l’Enfance…), des alliances se créent (l’IEN, l’équipe de circonscription, le service municipal à l’Enfance, des parents de l’APE…), les pratiques pédagogi­ques évoluent (ateliers dans les classes, décloisonnements interclasses, mise en place d’une gestion coopérative avec création de conseils d’enfants, création d’une bibliothèque d’école avec prêt de livres et animations autour du livre), un travail d’équipe s’instaure (concertations hebdomadaires en plus des conseils de maîtres et conseils d’école). Il aura fallu dix ans pour qu’un nouveau cap soit défini, en 1985, avec l’arrivée de renforts militants. Trois stages d’équipe de 2 semaines, répartis sur trois années, se fixeront l’objectif de réorganiser le projet d’école autour de la mise en place conjointe d’une BCD (Bibliothèque Centre-Documentaire) et de classes multi-âges (une dose de 3 ans, une dose de 4 ans, une dose de 5 ans, remuez, c’est prêt !). Parallè­lement, l’informatique fait son entrée dans l’école, concentrant d’abord les ressources dans une salle spécifique, puis s’intégrant peu à peu de façon complémentaire dans les classes. Vive MacIntosh ! La pédagogie pratiquée dans les classes et dans l’école en général s’efforce de s’inspirer des principes d’une « pédagogie de projet » (projets individuels, projets de groupe, projets de classe, projets d’école).  Après 20 ans de travail avec une équipe stable, motivée et cohérente, l’innovation, la réflexion, la concertation, l’auto-évaluation deviennent les principales valeurs sûres d’une culture professionnelle, au sein d’un établisse­ment de ce type. Ce nouveau chapitre novateur, dont la phase expérimentale durera entre 5 et 8 ans, fut vécu au début par certains comme une révolu­tion ! Parfois douloureuse. L’équipe, vieillissante, se renouvela, se rajeunit… En 1994, passage de témoin délicat… la directrice, initiatrice et pilier central de l’école, part à la retraite. Nous parvenons à trouver « la perle rare » susceptible de poursuivre l’oeuvre engagée… Ouf ! le changement dans la continuité s’opère en douceur ! De nouveaux équilibres se mettent en place. L’arrivée de deux « emplois jeunes » redynamisera également toute l’équipe.

Puis, l’heure du départ sonna pour les plus anciens, année après année. Jusqu’au jour où le rapport entre jeunes et vieux s’inversa… Et c’est ainsi que ce qui fut un combat autant qu’une passionnante aven­ture cessa, faute de combattants. 1975/2006 : fin du voyage. Comme une boucle bouclée, un cycle achevé.

Je ne m’attarderai pas sur la « restauration pédagogique » qui, en moins d’une année scolaire, réduisit en cendres l’ex mater E.V… Mais souligner les temps forts de cette régression peut être instructif : d’abord, les multi-âges, « ingérables et trop fatigantes pour les adultes » paraît-il, puis la BCD, « trop luxueuse et trop lourde à gérer côté maintenance », enfin le travail d’équipe : les concertations hebdomadaires (en plus des conseils obligatoires), « inutiles, bureaucratiques ou ennuyeuses… » et, surtout, en dehors du temps de service (de 17 à 18h30), défaut majeur, voire rédhibitoire ! Passons vite sur des « détails » : relations personnel enseignant/personnel de service, parents / enseignants, enfants / enfants, enfants / enseignants, etc…  là aussi le changement de ton fut de rigueur… et vigoureusement mis en place.

Ma propre fille est professeur des écoles depuis quelques années ; elle enseigne actuellement en maternelle et je suis encore suffisamment au fait des réalités pédagogiques et éducatives pour ne pas considérer que toutes les écoles maternelles ressem­blent fatalement à ce que je viens de décrire dans le paragraphe précédent. J’ai cependant de vives inquiétudes pour l’avenir, à la lecture de certains dossiers, tel dernièrement celui du Monde de l’Éducation, dont Sylvain Grandserre s’est fait l’écho, avec sa pertinence coutumière (voir Jeunes profs et vieilles méthodes). Puisse mon témoignage accroître la vigilance et l’envie de résister de tous ceux, parents ou enseignants, qui sont engagés sur le terrain afin que l’École Maternelle (et l’Ecole en général) soit préservée, autant que faire se peut, des effets dévastateurs de certaines valeurs en vogue aujour­d’hui dans l’Education Nationale à l’image de toute la société : individualisme, rentabilité, conformité, normalisation… »

Salut et fraternité, le mercredi 16 janvier 2008.

PS : avant publication le texte a été relu et retouché avec le  souci de clarifier, préciser, actualiser certains passages. Le titre original était « Maternelle blues ». GFEN est le sigle d’un mouvement pédagogique aux options novatrices dont l’objectif principal est la transformation des pratiques pédagogiques afin d’instaurer un rapport au savoir plus authentique et efficace pour les élèves et/ou les adultes en situation de formation ou d’apprentissage.

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Written by Juléjim

17 août 2010 à 17 h 20 min

Publié dans humeur, Société

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8 Réponses

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  1. D’où peut venir un telle gâchis ? Manque d’enthousiasme des générations qui ont pris le relais ? Incapacité bien française à s’adapter aux « choses nouvelles » ? Manque de moyens (bon, ça c’est plutôt évident)… Mauvaise volonté de l’Etat ? Education traitée par-dessus la jambe par nos gouvernements successifs ?

    clomani

    17 août 2010 at 18 h 19 min

    • En vrac:
      Incapacité à s’adapter? Je ressens plutôt une réelle obligation de le faire, autour de moi!
      Mais il y a sûrement une lassitude des « bâtons dans les roues », qui vire parfois au sabotage des initiatives.

      Je vois aussi, du fait que disparaissent les postes de gens « à côté » des profs (assistante sociale, conseiller d’orientation…) un embourbement (?) dans les tâches diverses. Sans compter (en lycée) une baisse du nb d’heures/matière, d’où plus de classes par prof. Je connais pas si bien mes 120 élèves que je vois 2h/semaine…

      florence

      17 août 2010 at 18 h 43 min

    • J’ai envie de te répondre deux choses à propos de la notion de « nouveauté » dans le système éducatif.
      Il faut distinguer, je crois, la forme et le fond. Le système ainsi que les enseignants et/ou les parents acceptent la nouveauté dans la forme : l’ordinateur dans la classe comme à la maison, internet dans l’école, les rythmes scolaires, le tableau numérique et interactif … tant que c’est pour faire des choses qui ont la même finalité, que ce soit traditionnel ou moderne importe peu. Là où ça coince c’est lorsque ce qu’on met en place vient perturber ou contester les raisons, le sens profond pour lesquels on fait ce qu’on fait à l’école. Pour prendre un exemple simple, je dirai que l’activité d’écrire est plutôt bien vu par tout le monde lorsque c’est pour faire une rédaction, le consensus se brouille très vite s’il s’agit d’écrire une lettre au maire ou au député pour exprimer des doléances à propos de l’absence de jeux dans la cour ou le quartier. Et ça se vérifie chez les parents comme chez les enseignants (qui sont souvent eux-mêmes des parents d’ailleurs). Tu vois ce que je veux dire ? Autrement dit, s’il s’agit de proposer une école qui domestique et normalise (ce que fait très/trop bien l’école traditionnelle) les prises de relais se font très bien d’une génération d’enseignants à l’autre, d’un ministre à l’autre… C’est lorsque tu proposes un autre type d’école et donc un autre projet de formation des citoyens (plus critiques, plus autonomes, plus créatifs) que ça se complique. Et là je pense comme Flo que c’est l’ensemble du système qui résiste ou s’oppose. C’est très évident avec la droite au pouvoir, moins avec la gauche, même s’il faut y regarder à deux fois pour voir la différence (à l’exception peut-être des moyens, la gauche étant plus « généreuse » en dotation quand même).

      Le meilleur exemple c’est Célestin Freinet, je crois : il a été viré de l’éduc nat. (parce qu’il voulait fonder une école DU peuple) par des bourgeois qui voulaient une école POUR le peuple. Tu saisis la nuance ? En fait, c’est très politique cette histoire, non ?

      julesansjim

      17 août 2010 at 21 h 20 min

  2. Merci pour ce texte, pas franchement optimiste mais on a l’habitude.
    En tant que père, les meilleurs souvenirs que je garderai concernant la scolarité de ma fille resteront les années de maternelles (en plus j’étais secrètement amoureux de toutes les instits et asem qu’elle a eues, mais chut !).
    Le métier d’enseignant est l’un des plus beaux qui soient.

    alainbu

    17 août 2010 at 18 h 41 min

  3. « une école où l’on s’ennuie, surtout, leur répondrai-je. Les grandes sections, notamment, ressemblent, déjà en 1975, à des « petits CP ». »
    =>Oui ben non: c’est contre ça que nous nous battons au quotidien….et contre les progs officiels surtout les nouveaux…
    « je suis encore suffisamment au fait des réalités pédagogiques et éducatives pour ne pas considérer que toutes les écoles maternelles ressem­blent fatalement à ce que je viens de décrire dans le paragraphe précédent. »
    =>Ha, ouff, quand même.. j’allais pour te voler dans les plumes 🙂

    D’accord avec l’idée, qui est une réalité, du sabotage d’initiatives qui seraient hors doxa, et d’accord aussi avec l’effondrement des structures partenaires (Rased, PMI ou santé scol, psyscol, etc) on rame que dis-je on godille pour que les enfants en difficultés soient aidés et pas que par les 2 h d’aide personnalisée -haha- à la mormoil.

    Et je revendique le terme d’école pré-élementaire plutôt que ‘maternelle’ .
    Grumph.

    mebahel5

    17 août 2010 at 19 h 07 min

    • Mebahel, ne te méprends pas sur le sens général de mon témoignage. Il ne prétend pas décrire l’état de l’école pré-élémentaire du pays en l’an 2008.

      Ce que je souhaite mettre avant tout en évidence c’est l’énergie et la ténacité qu’il faut à une équipe pour construire et proposer un dispositif qui sorte de la grisaille ordinaire d’une part et, d’autre part, l’extrême fragilité de cette construction qui peut s’effondrer comme un château de cartes en moins d’une année scolaire.

      julesansjim

      17 août 2010 at 20 h 45 min

      • Mais je ne me méprenais pas 🙂
        J’avions bien comprenu, maicre 🙂

        Et je suis d’accord avec ce qui est proposé ci haut « C’est lorsque tu proposes un autre type d’école et donc un autre projet de formation des citoyens (plus critiques, plus autonomes, plus créatifs) que ça se complique »
        C’est pour cela que je dis souvent qu’aux élèves que j’ai en charge, j’essaie d’enseigner à vivre, le reste m’intéressant nettement moins…mais je ne peux pas dire ça à leurs parents, ni à ma hiérarchie.. mes collègues actuelles peuvent l’entendre, car à leur façon elles en font autant, le tout sous couverture, comme les espionnes, on ‘donne des gages’ à la doxa, à l’humeur familiale et sociale cad politique, et à la hiérarchie (notre Lagrandefem peut comprendre mais c’est sa dernière année hélas), et dans nos classes, nous faisons à notre façon.
        Evidemment cette manière de faire ne remet pas en cause la structure, vu de dehors, notre école est d’une banalité …

        mebahel5

        18 août 2010 at 8 h 42 min

  4. Bon, moi j’y connais pas grand chose… Je suis pas instit.

    Mais exemple un : je me souviens d’une bagarre quand mon fils était petit (5 ans). 5 autres plus grands lui étaient tombés dessus à la sortie de l’école. C’était fin novembre… Comme j’allais le chercher, j’ai été témoin de la scène, et évidemment je suis intervenue… Convocation chez le dirlo, un remplaçant, visiblement proche de la retraite, un alcoolo au dernier degré (d’après d’autres enseignants) et en tous cas complètement à côté de la plaque…

    Nous voilà dans le bureau, avec les gamins… Et la « tata » qui me sort « Ah, c’est pour ça qu’il pleurait tout le temps à la récré », donc depuis début septembre… Pas eu un coup de fil, rien… C’est aussi « pour ça » qu’il ne voulait plus aller à l’école, tiens…

    A l’arrivée, c’est moi qui ai « fait la morale » aux cinq petits durs, j’ai dû leur dire « ce n’est pas bien de taper sur un plus petit, surtout quand on est cinq, et lui tout seul »…

    Bref, dès le lendemain, j’ai emmené mon gamin dans une autre école… Plus simple que de discutailler, hein… Une instit formidable, beaucoup d’activités « différentes », elle est devenue une copine, et un directeur digne de ce nom, à l’écoute, etc… Mais évidemment, plus loin de la maison.

    Exemple 2 : ma propre nièce, instit « pour les vacances », et qui m’a sorti « les arabes jusqu’à 5 ou 6 ans, ça va, après… » Je lui ai plus parlé après ça, à cette petite conne.

    Exemple 3 : mon voisin et ami, directeur d’école dans le nord, qui est un gars formidable, humain, qui vient de prendre sa retraite, là, au mois de juin, j’ai bien senti qu’il était à bout, pour plein de raisons, la machinerie de plus en plus pesante, base élèves, faut il déclarer ou non les enfants surtout quand ils ont des prénoms pas français… pffffou…
    Tout ça, et le fait que les enfants ne s’intéressent plus à grand chose, à part leurs téléphones portables, que les parents sont de gros nazes qui veulent juste que leurs gniards incultes aient de bons résultats… Bref, une tête bien pleine, et c’est tout. Vous connaissez la suite…

    Dès fois, je suis vraiment contente de ne plus avoir vingt ans. Voilà, c’était ma contribution grognon. Mais vous commencez à être habitués :-))

    Gavroche

    18 août 2010 at 19 h 38 min


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