LES VREGENS

Nostalgie

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Nostalgie.

Ce matin. Le parasol est ouvert au-dessus de la table écaillée. Les grillons crissent dans le pré et le soleil chauffe le bois des barrières qui sentent bon l’huile de lin et la résine. On est hors saison, ici : pas de radio, pas de vagues conversations, pas de tondeuses électriques, pas de voitures, pas de cris, pas d’aboiements. Pas de rires non plus. Un bruit de fond permanent et doux, dans cette sorte de silence, mélange de vent, d’eau des torrents, peut-être de voix lointaines et de moteurs en bas dans la vallée. Le parasol est ouvert au-dessus de la table vide. Il ne protège aucune plaque de beurre ni aucun morceau de fromage, ne met à l’ombre aucune tête de vieillard fragile ou d’enfant très blond, ne soulage aucun œil bleu trop sensible ni aucune peau à problèmes. Il n’y a personne à protéger, rien non plus. Je l’ai ouvert pour me rappeler ce qui est révolu, et mort, et enfoui dans le temps. Est-ce qu’on sait, au moment où cela se passe, à quel point ces petits-déjeuners d’été disparaîtront de la terrasse ensoleillée ?

L’une arrive, douchée, parfumée, pomponnée, habillée pour la journée, et l’autre rampe depuis son lit, engluée de sommeil, la langue pâteuse, avec un léger mal de crâne ou vaguement de mauvaise humeur ; et les autres, tous les autres. Qui arrive toujours trop tard, quand on débarrasse déjà, quand le café a refroidi dans la tasse, quand le beurre est tout mou et qu’on a fini le pain ; qui est un peu agacé par ce rituel du « p’tit dèj’ » et s’empresse de terminer son thé et sa tartine grillée ; qui veut être à l’ombre du parasol ; qui veut profiter du soleil pour se réchauffer ; qui remonte les manches ; qui va mettre des chaussettes à cause des courants d’air sur le balcon.

De quoi parlions-nous déjà ? Discussions agitées ou molles, projets de la journée, repas du soir. Informations,  explications, descriptions, constatations. Animaux. Pays lointains. Amis. Politique. Et si on n’était pas dedans, on était quand même présent, pensif, à écouter les autres parler : conversations auxquelles on prêtait une oreille distraite, savourant le café, tartinant en grosses couches beurre et Cénovis sur un bout de pain, silencieux, retranché mais pas assiégé, passif mais là. Se lever et continuer à participer depuis la cuisine ouverte, parler plus fort et surveiller le lait qui bout si vite et déborde. Eblouis par le soleil, sous le parasol du matin, on parle aussi du village, de l’humanité ; ou rien de tout cela, on papote et le temps passe, le temps passe ; on n’est pas pressés et il passe tout de même, il passe inexorablement.

Nonchalance de l’après-midi, quand chacun vaque : toujours quelqu’un dans la maison, un bruit d’activité, ou un bavardage passager. A certains moments, tout le monde se retrouve dans la minuscule cuisine, on se bouscule, en même temps les uns se font un thé, d’autres prennent un yogourth, certains sont pris d’une furieuse envie d’œuf dur pour le goûter, et toujours quelqu’un à chercher contre toute probabilité un éclair au chocolat dans le bac à légumes. Pas souvent, une décision collective, faire les courses ensemble, aller boire un pot au Prilet, ou faire-la-balade-des-Moulins, ou celle-du-torrent, agite tout ce monde. Alors, même si on n’a pas vraiment envie de bouger, surtout que les uns parlent trop, les autres vont trop lentement ou trop vite, on y va. Et en général, on ne le regrette pas. On se dit que c’était « quand même » un chouette pot, une belle balade, une excellente idée.

Est-ce que chacun de nous a pensé, quand nous étions si habitués à vivre cela, cette communauté des petits-déjeuners bavards qui durent des heures, des après-midi où nous étions paisiblement vivants : ce moment ne reviendra jamais. Il est exceptionnel dans sa banalité, exceptionnel aussi dans son évanescence.

Un matin, on est là, sur la terrasse, la table est vide sous le parasol ouvert, à se demander pourquoi on l’a ouvert. J’ai nettoyé et ciré la table. J’ai fait un café, grillé du pain sur le vieux grille-pain, celui avec les oreilles de côté, celui qu’on oublie toujours et qui brûle au moins une face de la tranche. Assise sur le banc, la tête à moitié au soleil, à moitié à l’ombre, sur une fesse, sur le bord, comme une voleuse de souvenirs, prête à m’enfuir chassée par la tristesse. Silence. Carillons et  grillons. Rumeur de la vallée. Vent dans les bouleaux, frémissements doux. Silence, et personne pour dire « Tu me passes le sucre ? ». Je mange ma tartine, je bois mon café.

Nostalgie.

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Written by zozefine

26 septembre 2010 à 21 h 45 min

Publié dans humeur, Tout et rien

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17 Réponses

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  1. Scotchée, je suis… Magnifique, Zozefine. Qu’est-ce que je suis heureuse que tu sois des nôtres !
    Me donne envie de partir en voyage, tiens. Merci.

    Gavroche

    26 septembre 2010 at 23 h 10 min

  2. Quel texte ! Merci

    alainbu

    27 septembre 2010 at 6 h 44 min

  3. très beau c’est vrai :o)
    ce que j’aime le matin dans un jardin sous le soleil, c’est me préparer mon truc dans mon coin et aller m’assoir dans l’herbe à l’écart avec mon bol. Et puis rejoindre les autres plus tard, quand je me suis remplie de chaleur, des odeurs et de la vie tranquille de la nature.

    kakophone

    27 septembre 2010 at 8 h 47 min

  4. des p’tits déjs à la saveur de la madeleine… et qu’on a tous dans un coin de mémoire. Encore faut-il savoir le dire, avec les mots simples du quotidien… et soudain surgit la poésie, née dont ne sait quoi… peut-être de ce que nous partageons tous, notre petit bout d’humanité. Merci de ce beau récit, ce « je me souviens » du temps qui passe, et qui s’enfuit, et qu’on ne sait pas retenir, qui fait du bien et un peu de mal aussi…

    randal

    27 septembre 2010 at 10 h 59 min

  5. Ce qui est bien quand on a la chance d’avoir une qualité de « plume » comme la tienne c’est que l’on donne du plaisir à ceux qui lisent et que l’on se sent soi-même plus léger, heureux et soulagé d’avoir réussi à mener à bien cette mise au monde que constitue l’écriture d’un texte comme celui-là.

    N’est-ce pas ?

    julesansjim

    27 septembre 2010 at 11 h 30 min

  6. quelle belle caisse de résonance chez les vrégens ! merci à toutes et tous. je suis très émue et confuse. et contente d’avoir touché quelque chose de douloureux et doux en vous. et, pour répondre à julesansjim : oui, c’est vital.

    zozefine

    27 septembre 2010 at 14 h 15 min

  7. Je me joins avec un peu de retard pour te remercier de ce très beau texte qui m’a également beaucoup touché.
    Merci Zoze, on en redemande…

    dessper

    27 septembre 2010 at 15 h 29 min

  8. Ah oui, si un texte arrive à réveiller les 5 sens (le bruit de l’air et des voix, le goût du café, l’odeur de l’été, la chaleur, l’ombre et la lumière…) c’est qu’il est réussi, sans aucun doute.

    florence

    27 septembre 2010 at 16 h 05 min

    • tiens, florence, c’est une chouette manière de lire un texte ! c’est drôle que tu remarques cela, que j’avais pas remarqué… c’est drôle, parce que c’est comme ça qu’on faisait (j’étais très systématique) les cadeaux à noël : un cadeau, même tout petit, pour chaque sens…

      encore merci pour vos réactions bienveillantes

      zozefine

      28 septembre 2010 at 11 h 32 min

      • Ce n’est pas une méthode systématique. Mais ça m’a frappée à la lecture de ton texte. Je trouve que ça rejoint l’impression particulièrement forte causée par certains rêves: ceux justement où il y a le son, le toucher, etc.

        florence

        28 septembre 2010 at 22 h 10 min

  9. Nos rencontres étaient hivernales.
    Le chalet au pied des pistes de ski, les longues descentes dans la poudreuse, et le kir rituel au bistrot d’altitude.
    Aujourd’hui, le chalet est vendu. Les amis dispersés.
    Merci d’avoir fait resurgir tous ces souvenirs enfouis, cigale.

    ulyssem

    28 septembre 2010 at 14 h 07 min

    • pauvre rutebeuf !

      aussi un chalet, toujours là lui, et c’était ma famille, maintenant explosée par le temps…

      zozefine

      28 septembre 2010 at 15 h 13 min

  10. Mais ce n’est pas de la bienveillance, c’est juste un chapelet de compliments sincères, Zozé.

    Et puisque tu parles de cadeau, je voudrais t’offrir ce texte du romancier Yves Simon, paru récemment dans Le Monde. Il s’intitule « Portés disparus » et parle d’espoir et d’optimisme ; ça ne se voit pas mais ces deux éléments font partie des composants de l’oxygène que nous respirons et qui nous maintient en vie.
    Je te dis ça parce que j’ai lu ton texte « Nostalgie » un peu avant celui de Simon. Et je me suis dit voilà, l’antidote à la nostalgie c’est ça, l’espoir et l’optimisme. Parce que si l’on n’y prend garde, avec le temps, la nostalgie devient une drogue dure qui peut conduire à la déprime ou au désespoir.

    Je copie/colle la toute fin du texte et je mets le lien (provisoire) vers l’intégralité sur lemonde.fr :

    « … Quand retrouveront-ils la volupté de ce paradis humain qui semble dérisoire lorsqu’il nous appartient ? Ces trente-trois hommes, malgré les antidépresseurs délivrés, ont à se surveiller les uns les autres afin qu’aucun d’entre eux ne s’éloigne des vivants en silence. Alors ils se doivent d’espérer, de croire à la technologie qui viendra les délivrer, de croire encore que leur plus beau cadeau de Noël sera de se retrouver libres, face à l’azur, croire surtout qu’ils seront comme avant, alors que tout, dans leurs têtes et dans leurs corps, aura été bouleversé. » (Yves Simon)

    tp://www.lemonde.fr/idees/article/2010/09/25/portes-disparus_1415930_3232.html

    julesansjim

    28 septembre 2010 at 15 h 15 min

    • les mineurs, le vieux sage… je vais lire ce texte, mais le peu que je sais de cette histoire, cette force d’y croire, la solidarité autour, c’est une histoire complètement bouleversante, comme ces histoires de naufragés des montagnes ou des mers, et quelle belle phrase : « se surveiller les uns les autres afin qu’aucun d’entre eux ne s’éloigne des vivants en silence »
      merci julesansjim, oui, c’est un beau cadeau pour les yeux et donc l’esprit
      quant à savoir si je pratique la drogue dure de la nostalgie, c’est justement la force de l’écriture, de pouvoir mettre à distance… un peu, mais assez pour essayer de ne pas m’éloigner des vivants en silence. disons pas encore

      zozefine

      28 septembre 2010 at 15 h 42 min

  11. pour répondre à florence (je peux plus dans notre aparte) : on sait à quel point les souvenirs sont des reconstructions, surtout dès qu’ils sont verbalisés. entre un souvenir et un rêve… tu sais, quand tu (te) racontes un rêve, et obligatoirement parce que ça passe par le langage, tu lui donnes un fil de vécu/perçu, une cohérence. ça devient une histoire.

    comment dire/écrire la simultanéité de l’expérience que vivre implique : tu es tout à la fois, 5 sens et peut-être même quelques autres, on peut pas dire l’instant, juste le déconstruire.

    zozefine

    29 septembre 2010 at 1 h 52 min

  12. Avec le temps et la pénombre ici ce matin, j’échangerais bien avec un petit-déjeuner sur une terrasse grecque, je prends même la nostalgie avec.

    florence

    30 septembre 2010 at 7 h 56 min

    • rien de plus simple ! roissy-vénizelos, le bus 96 pour le pirée, le ferry, 3h à chercher les dauphins absents, 1er arrêt syros, et je suis sur le quai avec un carton « lévrégens »… tout ça dans la journée

      zozefine

      30 septembre 2010 at 9 h 36 min


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