LES VREGENS

Chose promise, chose due : Michéa, retour sur deux lectures.

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L’ami Sleepless m’avait dit : « Lis Michéa, tu m’en diras des nouvelles, moi j’ai trouvé ça lumineux, lisible, convaincant ! »

Sleepless sait recevoir, (j’en témoigne), il a le goût aussi sûr pour les vins que pour la musique (nous le savons tous) et je pense qu’il sait bien lire (on peut le penser) ; à partir de là, je crois que bon que je me suis dis : suivons le guide !

J’ai donc lu « L’empire du moindre mal (Essai sur la civilisation libérale) », puis, presque dans la foulée, « La double pensée (Retour sur la question libérale) » de Jean-Claude Michéa Editions Flammarion.

En effet, la déconstruction que fait subir ce philosophe au libéralisme, en tant que tradition philosophique, est rédhibitoire : lorsque l’esprit libéral s’applique à l’économie, en l’absence de régulation efficace par le Politique, c’est la loi du plus fort qui sévit (à l’image de La Nature reprenant ses droits, le plus grand mangeant le plus petit), lorsqu’il s’applique au politique et au culturel, c’est l’ombre d’un Ordre moral qui menace de s’abattre sur les sociétés humaines, au nom du Bien et de la Vertu, les poussant vers le gouffre du totalitarisme. Comment dès lors éviter ce double piège, comment sortir de l’impasse ? Le salut est dans l’instauration de la démocratie (la pire des solutions à l’exception de toutes les autres, selon la célèbre formule de Churchill), à ceci près qu’en définissant ainsi la démocratie, Churchill en préfigure parfaitement l’esprit libéral, nous dit Michéa, comme étant l’art d’une politique du moindre mal. Cette référence n’est d’ailleurs pas fortuite de la part de Michéa puisque sa thèse principale consiste à démontrer que l’instauration progressive du libéralisme correspond à un projet historique de pacification du monde, au sortir des récurrentes guerres civiles idéologiques des 16e et 17e siècles.

Michéa se définit politiquement comme anarchiste (au sens où l’entendaient les socialistes fondateurs tels que Fourier, Proudhon, Bakounine…), situationniste aussi (Lefort, Castoriadis, Debord) et, plus que tout, orwellien. C’est dire si ni le libéralisme économique (de droite), ni l’esprit libéral en matière de politique et de culture (de gauche et d’extrême gauche) ne sont à même de satisfaire ses aspirations à vivre dans une « commun decency (une société décente), dont les principales valeurs morales sont principalement la bienveillance,  l’entraide et la générosité (cf Orwell). De quoi nourrir une critique radicale du libéralisme affiché par les conservateurs, tout autant que des postures de courants a priori plus progressistes et /ou réformistes. C’est le but de ce livre de 200 pages, à l’écriture rhétorique dense et serrée, une pensée très articulée et à tiroirs, si l’on en juge par les multiples renvois de bas de pages et les notes qui précisent, en les développant, certains points.

Ce qui réjouit donc, à la lecture de cet essai, c’est la force de conviction et la clarté de l’analyse. Ce qui enchante moins, par contre, c’est la faiblesse des alternatives proposées. Certes, Michéa, en tant qu’intellectuel, est dans son rôle de citoyen engagé lorsqu’il débusque les faux-semblants, les idées fausses et les faux espoirs ; mais on ne peut s’empêcher de se demander ce que pèse cette « société décente » à laquelle il rêve, face à la vague déferlante du capitalisme mondialisé … Qu’est-ce que ça coûte de résister ? semble nous répondre l’anar têtu. « La richesse suprême, pour un être humain – et la clé de son bonheur- a toujours été l’accord avec soi-même« . C’est l’une des dernières phrases du livre, c’est beau, même si ça ressemble à une belle pirouette (ou à un doigt d’honneur aux dominants exploiteurs de tous poils !).

« La double pensée » se présente comme un prolongement du livre précédent. Un « retour sur la question libérale », comme l’indique son sous-titre. A la page 195 (soit aux 3/4 du livre qui en compte 275), Michéa consacre quelques lignes sous le titre « Précisions » à pointer quelques contresens et malentendus auxquels la lecture de « L’Empire… » a, selon lui, donné lieu. Le plus important de ces malentendus porte, me semble-t-il, sur le but même de l’analyse du libéralisme par le philosophe. Ainsi, certains ont pu  soutenir que « le libéralisme politique et le libéralisme économique sont dès l’origine identiques, comme le prouve abondamment le texte même des Pères fondateurs », thèse que Michéa récuse ici en précisant que « le libéralisme apparaît historiquement comme une pensée double, dont la variante politique et la variante économique tendent en permanence à se développer de façon parallèle et complémentaire« . Car il s’agit moins, pour Michéa, de reconstituer la « parole vraie » des Pères fondateurs » (comme pour mieux la légitimer) que d’en révéler la logique philosophique.

Le fil conceptuel  qui traverse tout le livre est donc celui de « double pensée » (emprunt orwellien in « 1984 » : « Winston laissa tomber ses bras et remplit lentement d’air ses poumons. Son esprit s’échappa vers le labyrinthe de la double pensée. Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. »)

A l’expression désormais courante de « pensée unique » Michéa préfère celle de « double pensée » car cette dernière illustre parfaitement le dédoublement intellectuel auquel il est impératif de se livrer si l’on souhaite préserver une apparence apaisée, pacifiée, de la réalité, aux yeux du plus grand nombre. C’est au prix de ce « pieux mensonge » que Churchill peut déclarer que la démocratie est « un moindre mal », un compromis nécessaire entre le meilleur et le pire.

Dans ce deuxième livre, Michéa s’explique, précise et … pointe même quelques cibles, comme pour mettre des points sur certains « i » : les médias, les universitaires, les intellectuels médiatiques, le socialisme « désocialisé », l’extrême-gauche « droitsdelhommisée »…

Si l’on a pris la peine de lire « L’Empire du moindre mal » en premier, alors la lecture de « La double pensée » est nécessaire, non seulement comme complément mais comme éclairage d’une pensée rigoureuse, dense, exigeante et  peu commune.

NB : pour rédiger cette brève note de lecture je me suis aidé de quelques lectures annexes dont voici les liens :

examen critique de l’Empire du moindre mal » par Anselm Jappe

– compte-rendu de réunion du MAUSS avec J-C Michéa (16 fév.2008)

– Jean-Claude Michéa et la servitude libérale (Le Point du 6/9/2007)

Et j’allais oublier le coup de pouce suprême et décisif : merci ami Sleepless ! … si tu nous regardes ?!?! …

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Written by Juléjim

8 octobre 2010 à 12 h 01 min

Publié dans Politique

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8 Réponses

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  1. « Qu’est-ce que ça coûte de résister ? semble nous répondre l’anar têtu. « La richesse suprême, pour un être humain – et la clé de son bonheur- a toujours été l’accord avec soi-même ». »
    la symphonie avec soi, elle coûte certainement, on le sait, mais moins cher que se renier corps et âme. magnifiques lectures cher julesansjim, merci infiniment, tu donnes envie de lire michéa, alors que lordon rien ni personne ne m’ont donné envie.
    et puis aucun nanar philosophe ne saurait être tout à fait mauvais. surtout lorsqu’il semble/est bien pessimiste. car le pessimisme est certainement la première hygiène mentale, si on veut se débarrasser des illusions, et donc des portes de sortie qui sont autant d’impasses mortifères.
    bon, après, le vrai boulot commence, quoi faire à part émigrer en groupes de pionniers rêveurs adeptes de la « commun decency » sur alpha du centaure… ?

    zozefine

    8 octobre 2010 at 13 h 28 min

  2. « bon, après, le vrai boulot commence, quoi faire à part émigrer en groupes de pionniers rêveurs adeptes de la « commun decency » sur alpha du centaure… ? »

    Où monter une épicerie coopérative à Tarnac ou dans ses environs ?

    😉

    julesansjim

    8 octobre 2010 at 16 h 02 min

  3. ou acheter un îlet grec – c’est possible – mettre des éoliennes à eau/électricité, planter des arbres, et vivre de soleil et de mer dans des maisons de pierre aux toits en terrasse
    et pour ceux qui ont des lettres, on l’appellera ithaque et pour ceux qui n’en ont pas, « et TAC ! »

    mais je serais vous (toutes et tous), la coopérative, ça serait demain et fissa ! histoire de jouer avec l’angle alpha (du centaure bien sûr !)

    zozefine

    8 octobre 2010 at 16 h 55 min

  4. Centaure, Centaure… attends un peu… si je te disais que je suis du Sagittaire ? Hein ? Y a comme qui dirait un air de famille non ?

    Et quand je lis les portraits que certains font de moi sur la Toile : « Epris de liberté, le Sagittaire est un aventurier né. Energique, positif et toujours en quête de renouveau, le Sagittaire apprécie les changements dans tous les domaines. Cet as de l’adaptabilité est, de plus, doté d’une énergie déconcertante. Ce signe de feu a un besoin constant de stimulations pour s’épanouir. Son honnêteté légendaire fait de lui un ami sincère. Seul bémol, le refus du quotidien l’amène souvent à fuir des contraintes d’ordre aussi bien matériel qu’affectif. »

    C’est tout moi ça !

    🙂

    julesansjim

    8 octobre 2010 at 18 h 05 min

  5. J’ai aussi suivi les conseils de M.Less, juste avec La double pensée.
    Tout le côté « moindre mal », renoncement aux grands principes, au profit d’une bête gestion des conflits individuels, les racines historiques de ce choix, OK.
    J’ai commencé à être gênée aux moments des attaques contre RESF, soi-disant naïfs défenseurs des migrations et des déracinements. C’est plutôt un filet de sécurité, de sauvegarde, au cas par cas. Et le corollaire, l’enracinement local comme idéal, m’a fait un peu peur.

    florence

    8 octobre 2010 at 21 h 46 min

    • Je pense aussi que les limites du discours de Michéa coïncident avec celles de son positionnement politico-idéologique : anarchisme situationniste.
      C’est plus sensible dans « La double pensée » que dans « Le moindre mal ». Certains renvois de bas de page m’ont semblé aussi frapper un peu fort (effet de radicalité ?.
      Je ne l’évoque pas dans ma fiche mais je me suis assez bien retrouvé dans les réticences exprimées par Anselme Jappe, particulièrement dans la conclusion de son article critique du « Moindre mal » : « Où trouver les énergies humaines qui pourraient nous faire sortir de l’impasse Adam Smith ? Les observations de Michéa sur le rôle négatif du ressentiment sont très justes. Mais si seules les personnes psychologiquement saines peuvent faire la révolution ou opérer un changement salutaire (EMM 190), nous sommes vraiment mal lotis, et le capitalisme aura trouvé un moyen infaillible pour s’éterniser. En effet, il crée à chaque moment la mentalité qui rendra si difficile toute sortie… »

      julesansjim

      9 octobre 2010 at 14 h 20 min

  6. Merci Jules, pour tout cela, ton article, et aussi ton commentaire sur ce que tu es…;-)

    Je viens de commander les deux bouquins de Michéa…

    Comme quoi, nous avons ici notre « Dans le texte »…!

    Bon, et sinon, c’est quand qu’on crée notre « épicerie tapie dans l’ombre? »

    Gavroche

    9 octobre 2010 at 9 h 56 min

    • « c’est quand qu’on crée notre « épicerie tapie dans l’ombre ? »

      Ben dès qu’on a réussi à organiser un 1er pique-nique décentralisé ! hop ! dans la foulée, épicerie coopérative… avec les restes du pique-nique, pour commencer.

      😉

      julesansjim

      9 octobre 2010 at 14 h 23 min


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