LES VREGENS

Paul Carpita, ou le petit poisson qu’on a tenté de faire taire…

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Résistant, militant communiste, instituteur de profession, et avant tout marseillais, Paul Carpita crée à la Libération le groupe Cinépax, qui réalise des reportages engagés, de véritables « contre-actualités » diffusés dans les quartiers populaires de Marseille. Au début des années 50, il se lance dans l’aventure du désormais célèbre « Rendez-vous des quais », un long-métrage tourné sans autorisation sur le port de Marseille, au milieu des petites gens, caméra à l’épaule, près de 10 ans avant la nouvelle vague.

Totalement autodidacte, instinctif, Paul Carpita ne sait pas que l’histoire qu’il imagine – une histoire d’amour simple entre un jeune docker et une jeune fille, employée dans une biscuiterie, sur fond de grève des docks en réaction à la guerre d’Indochine – le rapproche du néoréalisme italien. Il ne sait pas non plus que son œuvre va lui attirer les foudres des autorités, et que son film va être saisi lors de sa première projection, en 1955. Le film va disparaître pendant trente-trois ans. Brisé, Paul Carpita retourne à l’enseignement, sans abandonner pour autant le cinéma : entre 1957 et 1970, il réalise une dizaine de courts-métrages, véritables petits bijoux sur sa ville, sur l’enfance ou la guerre d’Algérie.

Et coup de tonnerre, en 1988, on retrouve par hasard dans les archives du film de Bois d’Arcy, les bobines couvertes de poussière du « Rendez-vous des quais » …

Voici l’histoire :

Paul Carpita est né le 12 Novembre 1922, au n° 6 de la rue du Concordat, dans le quartier marseillais du Panier qui descend en ruelles étroites et colorées, depuis la butte des Accoules jusqu’au Vieux-Port … Un petit garçon, prénommé Séraphin, vient de naître. On l’appelle « Péiou », ce qui veut dire en provençal : « Petit Poisson ». Il est le dernier-né de la maison, le « caganis », comme on dit par chez nous.


La famille vit modestement, le papa du petit Séraphin est docker, sa mère poissonnière. Autant dire que toute son enfance va être bercée par l’arrivée, devant la Criée, des barques de pêcheurs et de leur escorte de mouettes, par la valse des palanquées chargées de primeurs au Môle « J », ou encore, par ces puissants remorqueurs qui tirent paquebots et pétroliers géants pour les aider à franchir la Passe. Sensible aux frémissements les plus intimes de la Ville, ce minot du quartier St.Jean va vouer à Marseille un amour passionné..


Paul raconte :

J’en ai fait des tours et des tours dans ces Vieux-Quartiers entourant la Mairie. Je me revois, bouillonnant de vie, à la recherche d’émotions fortes, m’élançant dans la rue avec la marmaille dépenaillée, composée en majorité d’enfants d’immigrés italiens et corses, tout juste débarqués à Marseille et déjà victimes de sarcasmes et d’humiliations. Nous étions curieux de tout. Quelle aventure plus hallucinante, pour l’enfant que j’étais, que de se retrouver, en cale sèche, sous le ventre des gros bateaux…Je me souviens d’avoir escaladé, jusqu’au faîte, le dôme de la Cathédrale, simplement accroché au câble du paratonnerre. J’avais sept ans. Et que dire de cette traversée clandestine de l’anse du Vieux-Port, dissimulé sous la nacelle du Pont Transbordeur!.. Cette traversée, d’une rive à l’autre du Vieux-Port, véritable sport national, se pratiquait également en radeau, un assemblage hétéroclite bricolé avec des planches, des bidons et des cordages glanés sur le port. Notre frêle embarcation, surchargée de nistons, ne manquait pas de se disloquer à mi-chemin…Pour empêcher les bidons de se détacher, l’idée géniale nous est venue, un jour, de… les clouer!!.. C’est à la nage, une fois de plus, que la traversée a du se terminer. Et que dire des 400 coups dans la cour de récréation de l’école de la rue du Poirier! La plupart de ces scènes revivront, plus tard, dans quelques uns de mes courts-métrages de fiction, tels: « La Récréation », « Adieu, Jésus! », « Marseille sans Soleil », « Des Lapins dans la tête », « Graines au Vent ». Lorsque j’évoque ces souvenirs, mon cœur se serre… C’est comme une odeur, âcre, d’iode, de goudron et de cordages qui me prend à la gorge. Une image me revient sans cesse en mémoire : J’ai six ans. C’est le matin. A la lueur de la lampe à pétrole, dans la cuisine, on fait ma toilette, dans une bassine, près du poêle à charbon. Je ne quitte pas des yeux ma maman qui vide, dans une assiette, d’un geste las, le contenu de la gamelle de mon papa, revenu du centre d’embauche, une fois encore, sans travail. L’atmosphère est tendue. Du haut de mes six ans, je grave à jamais, dans ma mémoire, ce spectacle de toute une vie humiliée. Cette scène, je la retranscrirai, intacte, bien des années plus tard, dans mon film: « Le Rendez-vous des Quais ».

Son « Premier Rendez-vous d’Amour avec le Cinéma », comme il dit, c’est au début des années 30 qu’il va le vivre. Il est alors âgé de 8 ans….

Paul raconte :

Un beau matin, notre instituteur, Monsieur Fourel, un homme remarquable, un poète, profondément humain, amène en classe un « Ciné Pathé-Baby 9,5 mm », pour nous projeter l’un de ses propres films d’amateur. Par le plus heureux des hasards, c’est moi qui suis chargé de tourner la manivelle. Alors que tous les regards, émerveillés, demeurent rivés à l’écran, moi, subjugué, je ne puis quitter des yeux, sur la pellicule, ces petites images en file indienne, toutes pareilles, figées, mortes, qui, en se superposant par saccades, avant d’être avalées par la griffe du mécanisme, s’animent soudain, prennent vie. C’est magique!.Je suis fasciné. Rentré à la maison, je fais un malheur à mes parents pour me faire acheter le Projecteur-Ciné pour enfants, aperçu dans la vitrine du magasin de jouets de la Place du Calvaire ». Désarmés devant tant de passion, mes parents finissent par m’acheter, à crédit, cet appareil à manivelle qui utilise une lampe électrique. Cela tombe bien, car depuis quelques jours, notre immeuble est doté de « l’électricité à tous les étages », comme l’indique une pancarte fixée à l’entrée. Le film, livré avec l’appareil et monté en boucle, représente un dauphin, dans un bassin, qui reçoit adroitement, sur le bout de son nez, le ballon qu’un enfant lui lance. Enfermé dans la chambre obscure que je partage avec mon frère et ma sœur, je passe des heures et des heures avec mon projecteur. J’accélère ou ralentis le mouvement, j’arrête brusquement la manivelle, figeant ainsi le ballon en plein vol, j’inverse le sens de la marche : c’est, maintenant, au tour du dauphin de lancer le ballon… »

Dans notre famille, j’ai toujours entendu dire qu’aux voisins qui la mettaient en garde devant cette puissante lampe qui devait « sucer » beaucoup de courant, la mère de papa répondait, invariablement: « Je ne peux pas l’en empêcher, il en ferait une maladie!. Mais, Bonne-Mère, ce pitchoun, il a le cinéma dans le sang! »

Les années passent…La duerre…la défaite…l’occupation…. Déserteur des « Chantiers de Jeunesse », créés par Pétain pour remplacer le service militaire, réfractaire au S.T.O. et activement recherché par toutes les gendarmeries, Séraphin Carpita rejoint les rangs de la Résistance sous le nom de Paul Courtier. C’est depuis cette date que « Paul », le prénom d’emprunt, supplantera désormais celui de Séraphin, le prénom de l’état-civil.

Février 1943. Avec l’aide de la police française, toujours aux ordres, les allemands entreprennent la destruction des « Vieux-Quartiers » de Marseille … Pour Paul Carpita, tout un pan de la mémoire de son enfance va disparaître.


Dès l’aube, des hauts-parleurs sillonnent les rues : « Tout va être détruit!..Vous avez deux heures pour évacuer vos appartements! » Avec cette évacuation forcée, menée sous prétexte d’une « opération de salubrité publique », les autorités françaises vont réaliser, à peu de frais, une opération immobilière envisagée de longue date. Quant aux allemands, le sévère bouclage des quartiers va leur permettre de traquer les juifs, les communistes et les résistants dont ils possèdent les fichiers, fournis par les Renseignements Généraux.

Comme beaucoup d’autres, Paul Carpita est pris au piège. Il est arrêté sans ménagement par deux policiers français qui n’hésitent pas à le livrer à un officier allemand. Il ne devra son salut qu’à l’intervention rocambolesque de son frère, en pleine rue, qui se fera passer pour un sympathisant des nazis…

Paul raconte :

A la Libération, avec quelques amis, nous créons CINEPAX le groupe de réalisations cinématographiques dont nous avions tant rêvé durant les années d’occupation, et qui va tourner, en 16mm, des actualités sur les sujets les plus sensibles, comme :

– « Équipes de choc », exaltant la reconstruction du port avec ses quais démantelés.

– « Pour que nos joues soient roses », un appel à la solidarité pour permettre aux enfants de familles démunies de partir en vacances.

– « Nous voulons vivre! », une fiction autour de l’Appel de Stockholm contre la bombe, que les américains voulaient perfectionner encore en dépit de leur ignoble carnage à Hiroshima !…

En 1946, à l’Ecole Primaire de Garçons du Boulevard Kraëmer, dans les Quartiers-Nord qui dominent le port, Paul Carpita devient instituteur. Dans sa classe, des enfants de dockers pour la plupart, français et immigrés, sensibles, curieux, ouverts, intelligents, qui ne demandent qu’à s’épanouir…

Paul raconte :

Me voilà devant une trentaine de petits Carpita qui me regardent, qui attendent beaucoup de moi, car ils savent, par leurs parents, que je suis l’un des leurs…

En 1947, alors que la France s’enlise, en Indochine, dans une guerre coloniale sans issue, le Groupe Cinépax se dote d’une caméra 35mm à ressort, achetée aux surplus américains. Bien que la moindre manifestation pacifiste soit sauvagement réprimée, la « Caméra-Stylo » de Paul, suivant la belle expression du critique Georges Sadoul dans « Les Lettres Françaises », est partout présente, prête à saisir l’évènement. L’acquisition, par la suite, de l’une des toutes premières caméras Ariflex, alimentées par batterie, facilitera le tournage. A noter que le format 35mm de ces bandes de contre-actualités va désormais permettre leur projection sur grand-écran, dans les salles de cinéma où se déroulent meetings syndicaux, rassemblements pour la Paix, et autres réunions publiques.

Cette caméra stylo, cette caméra témoin de son époque, et de la vie des simples gens, donnera des courts métrages, qui sont clairement des chefs-d’œuvre…

La récréation

Adieu Jésus

Marseille sans soleil

Graines au vent

Des lapins dans la tête

C’est ainsi que les spectateurs assisteront à l’arrivée, en rade de Marseille, en provenance d’Indochine, du paquebot « Pasteur » avec sa cargaison de cercueils débarqués comme de la vulgaire marchandise… Les contre-actualités nous font par ailleurs vivre en direct le vote des dockers refusant d’embarquer le matériel militaire. On découvre également, à l’écran, dans un port totalement paralysé, les CRS prenant position le long des grilles, les prises de paroles de grévistes à bord de pétroliers, le formidable élan de solidarité dans les quartiers, les usines, les collectes de nourriture dans les campagnes, les souscriptions, l’hébergement des enfants. En découvrant ces images-chocs, les amis de Paul ne cessent de l’interpeler: « Pourquoi ne réaliserais-tu pas un grand film de fiction, avec un scénario, des personnages? »

Paul raconte :

Avec l’enthousiasme et, sans doute, l’inconscience de mes 28 ans, en compagnie de mes camarades Florent Munoz (mon compagnon de toujours, récemment disparu, qui joue « Nique » dans le film), André Abrias (Robert), Roger Manunta (Jean, qui joue le dirigeant syndical qu’il est dans la vie) et Andrée Attarroff – Biancherie (Liliane), je me lance dans ce qui va se révéler être une exaltante et douloureuse aventure : la création, loin de Paris, sans grands moyens, et avec peu d’expérience, d’un film de long-métrage de fiction en 35 mm. Une telle réalisation est unanimement réputée totalement impossible… Ce projet fou , intitulé, dans un premier temps : « Le Printemps a besoin des hommes », puis : « Le Printemps des Hommes », aura finalement pour titre définitif : « Le rendez-vous des quais »…

Le rendez-vous des quais

Alors qu’à Marseille, les tensions sociales s’exaspèrent, Paul Carpita plante délibérément sa caméra au cœur même de la vie quotidienne des petites gens, dont il est issu, dans les quartiers déshérités, sur le port, parmi les dockers en colère… Le cinéma français « officiel », dont les œuvres prestigieuses rayonnent à travers le monde, demeure désespérément silencieux sur ces évènements majeurs, alors que de jeunes cinéastes communistes parisiens, réalisent, eux, avec courage, des films militants pour dénoncer cette « sale guerre ».

Sur les quais de Marseille en effervescence, Paul Carpita, lui, est en train de bousculer tranquillement les normes narratives en vigueur dans le cinéma. En imbriquant les séquences de fiction dans les scènes brûlantes de ses contre-actualités , il va devoir affronter une difficulté technique de taille… En effet, le film ayant été intégralement tourné au moyen de caméras « muettes », il a fallu procéder, aux Studios Pagnol, à la post-synchronisation non seulement des ambiances, mais également et surtout, de la totalité des dialogues. Et, cela, sans sons-témoins, avec des comédiens non-professionnels qui n’ont jamais mis le pied dans un studio… Et à cette époque, les enregistrements ne se font pas, comme aujourd’hui, sur bande-son magnétique, mais sur bande-son optique. Pour écouter les enregistrements, il faut attendre, au moins 8 jours, que les bandes reviennent des laboratoires de Paris…

Paul raconte :

J’avais trente ans et notre pays était en train de vivre des instants très intenses et très beaux je crois, parce que les dockers marseillais refusaient d’embarquer le matériel de guerre à destination de l’Indochine. C’était terrible ce qu’on vivait dans le port. Tous les jours, des bateaux partaient remplis de jeunes gens et on voyait revenir des cercueils. Les premiers étaient accueillis avec solennité. Ensuite il y en a eu trop et les dockers devaient les débarquer et les empiler sur le quai comme de vulgaires caisses à oranges. Ils ont refusé. A l’intérieur, dans le pays, personne n’en parlait. Alors j’ai pris ma caméra et je l’ai planté là, dans le port. Je voulais raconter une histoire qui témoigne de cette situation insoutenable et de la solidarité de ces hommes.

En 1955, le film est enfin terminé. La première copie standard arrive à Marseille. C’est un véritable coup de tonnerre sur la Canebière. C’est dans l’une des plus grandes salles de cinéma du centre-ville, le « Rex », que la présentation publique du film est aussitôt envisagée. Par précaution, dans le journal communiste « La Marseillaise », le film est annoncé sous son ancien titre : « Le Printemps des Hommes ». Le succès est énorme! Tout au long de la projection, les spectateurs jubilent, pleurent et rient à la fois. Après avoir copieusement hué les CRS, les spectateurs, debout, ovationnent sans fin leurs camarades dockers qui résistent.

ll y a, malheureusement, nous l’apprendrons plus tard, une ombre au tableau de cette magnifique soirée : deux agents des « Renseignements Généraux », présents dans la salle, ne vont pas manquer d’alerter les autorités. Mais les militants de Cinépax, brûlant d’impatience de montrer leur film partout, ont pour l’instant une seule préoccupation en tête : inviter, sans plus tarder, les dockers, leurs familles, et les habitants des quartiers nord qui ont participé au tournage, à une projection solennelle du film, dans un grand cinéma du quartier Saint-Lazare.

« Florent Munoz et André Abrias, se chargent d’accueillir les invités et de les faire patienter jusqu’à mon arrivée, prévue vers 17 heures, car cet après-midi là, je suis en classe, avec mes élèves du Cours Moyen. Il est convenu que, dès la fin des cours, à 16h30, je saute dans un taxi pour rejoindre le cinéma où m’attend une véritable fête, avec fleurs et petits gâteaux. Hélas!, la fête va vite tourner court!. Trois camions de CRS prennent position devant l’entrée du cinéma. Il faut dire que l’information ne nous est pas encore parvenue qu’au Ministère, à Paris, « Le Rendez-vous des Quais », vient d’être totalement et sans recours, interdit par la censure, car « sa projection présente une menace pour l’ordre public ».

Quand la police a fait irruption et s’est emparée des bobines, un policier plein de haine m’a dit :  » Ta saloperie de film, on va la détruire parce que c’est un coup de poignard dans le dos de nos soldats « . C’était tout le contraire ! On voulait empêcher des morts inutiles et, d’ailleurs, l’histoire nous a donné raison puisque la guerre s’est terminée quelques mois plus tard dans les conditions qu’on sait. Et cela s’est reproduit après pour l’Algérie, exactement pareil.

Les forces de l’ordre, huissier en tête, font donc irruption dans la salle archi-comble et, devant les spectateurs ahuris, s’emparent, manu-militari, des bobines du film et emmènent sans ménagement les deux militants présents de CINEPAX. Un fourgon de police vient cueillir Paul Carpita à la sortie de son école pour l’emmener, comme un délinquant, au commissariat central. La police s’empare de la copie du film, dont l’interdiction d’exploitation est proclamée. Le film est déclaré détruit.

Le film qu’on a appelé depuis le  » chaînon manquant  » de l’histoire du cinéma français, impressionne d’abord par son style caméra à l’épaule, qui tranchait véritablement à l’époque avec le courant réaliste poétique prédominant. Carpita mêle à ses images des reportages  » contre-actualités « . Le rendez-vous des quais a donc aussi cette vertu de témoignage documentaire sur les années d’après-guerre, Carpita l’humaniste s’intéressant avant tout à la vie quotidienne des petites gens…

Paul raconte :

Après le constat d’huissier et la menace de me traduire en justice, il m’est signifié que : « Tourné, sans autorisation, dans une enceinte portuaire « Top Secret », ce film, qui donne un coup de poignard dans le dos de nos soldats, sera détruit.. » Cette odieuse saisie de mon film, perpétrée dans l’indifférence générale des gens de cinéma, va ouvrir, en moi, une plaie profonde qui va être longue à se cicatriser. Je crois que ce qui m’a le plus douloureusement meurtri, c’est que le cinéma français est resté sans réaction, comme il était muet, d’ailleurs, sur les événements que nous étions en train de vivre – la grève des dockers, l’opposition populaire à la guerre – et dont j’avais voulu témoigner. On a saisi le premier film d’un jeune réalisateur qui s’était lancé dans l’aventure folle du 35 mm et ses pairs n’ont pas levé le petit doigt.

Oui, plus de trente ans vont passer…

C’est en effet en 1988 que « Le Rendez-vous des Quais » est retrouvé aux Archives du Film de Bois d’Arcy. Aussitôt salué par la critique française et internationale comme « le chaînon manquant dans l’histoire du Cinéma, entre Toni, de Renoir, et la Nouvelle Vague », il ne va pas cesser de faire le tour du monde. Et partout, que ce soit dans tous les pays d’Europe, aux Etats-Unis, au Japon, ou en Afrique, le film est accueilli avec enthousiasme.

Paul raconte :

Cette reconnaissance, même tardive, m’a profondément touché, c’est vrai, mais ma blessure interne, cependant, ne se refermera définitivement que, lorsqu’un petit matin d’automne de 1994, en Camargue, j’ai pu donner le 1er tour de manivelle de mon deuxième long-métrage : « Les Sables Mouvants » d’après un scénario que j’avais écrit en 1950 sous le titre « Les humiliés ».

Dans les décors somptueux de la Camargue sauvage, Paul Carpita nous raconte l’histoire de Manuel, qui a fui l’Espagne franquiste à la fin des années cinquante. Pour se retrouver dans un convoi de travailleurs espagnols saisonniers employés pour travailler dans des rizières. Il obtient bientôt la confiance de Roger, figure paternelle autoritaire, raciste, qui cache ses propres origines immigrées, puis se lie d’amitié avec Mouloud, gentil garçon dont la tête ne tourne plus très rond, et flirte avec Mado, encore bouleversée par le souvenir de ses parents, morts dans des sables mouvants.

Quand on regarde « Les Sables Mouvants », on regarde aussi en miroir notre société d’aujourd’hui, encore et toujours honteuse de ses sans-papiers, creusant encore et toujours les inégalités.

Mais comme le dit Ken Loach, » servir ce qui est devant l’objectif au lieu de le dominer, et ne jamais rendre la caméra plus importante que les gens ! « . Et Paul Carpita filme à hauteur d’homme. Il déclare dédier ce film « à toute une jeunesse humiliée et solidaire qui relève la tête. C’est l’exaltation d’une certaine fraternité inter-raciale, dont nous avons, aujourd’hui, un urgent besoin ».

Aux Etats-Unis, où le film s’intitule: « Quick Sand », la Revue Internationale Variety, évoquant le jeu des comédiens, parle de « magnétisme ».

C’est le 12 Novembre 2002, jour anniversaire de ses 80 ans, que Paul Carpita a vu sortir en salles son troisième long-métrage :

« Marche et rêve ! ou Les homards de l’utopie ».


Paul raconte :

Par le biais de cette comédie douce-amère, c’est un geste de profonde amitié et de reconnaissance que je veux adresser à ces femmes et ces hommes, innombrables, qui, leur vie durant, se sont lancés, têtes baissées, dans des combats généreux pour ce qu’ils croyaient, dur comme fer, être l’avènement imminent de la société plus fraternelle dont ils rêvaient, avec ses lendemains qui chantent, et qui se retrouvent, aujourd’hui, quelque peu dépassés, désemparés, malheureux…. Mon film se veut être, à leur égard, une sorte d’exhortation à ne pas éteindre, en eux, les rêves les plus fous! Car, comme le proclame un important personnage du film: « …Sans utopie, ce monde pourri par le fric, serait invivable!..

Je veux vraiment mettre en scène des humains authentiques, même s’ils ont des comportements qui ne me plaisent pas. J’aime bien sûr en exalter les aspects positifs, mais sans occulter les aspects négatifs. Je tiens absolument à trouver des comédiens qui aient quelque chose à voir avec le vécu de mes personnages . Il faut qu’ils en soient partie prenante pour les jouer avec authenticité. Récemment, j’ai eu le grand bonheur de rencontrer Ken Loach qui m’a dit :  » Nous avons en commun vous et moi que jamais nous ne préférerons la caméra à ce qui se trouve devant elle « . Je veux parler des simples gens qui nous bouleversent parce qu’ils sont vrais, qu’ils ont des racines, qu’ils sont comme nous. Et dans le contexte social actuel, explosif, inacceptable, ma démarche peut paraître frondeuse, mais ce n’est pas moi qui suis frondeur, ce sont mes personnages.

Pour l’écriture, en cours, de son quatrième long-métrage, provisoirement intitulé : « Le Dessin », qui aurait dû être tourné entièrement à Marseille, Paul Carpita a travaillé en collaboration avec Claude Martino, écrivain, journaliste et critique de films.

Avec ce film, qui s’inspire, au départ, de son court-métrage « Des Lapins dans la tête » nous plongeons dans l’univers de la petite Aurore… Elle a huit ans, et comme dans le court métrage, son dessin va prendre vie, soudain, sous la forme d’un être lunaire, sans âge, un grand frère aussi rebelle que celle qui l’a créé.. Les voilà tous deux englués, elle et son dessin, dans des situations extravagantes, dans un monde étrange, insolite, toujours en décalage avec la norme établie, mais empreint de poésie, et d’amour.

C’est Claude Martino qui devrait terminer le film. Car l’ami Paul est mort le 24 octobre 2009, il avait 87 ans.

Paul, mon ami, tu étais un homme simple, comme ceux auxquels tu as donné la parole. Tu étais un merveilleux instituteur. Tu étais gentil, drôle, émouvant, passionné, poète résistant… Tu continues à travers tes films, à nous donner l’espoir d’un monde plus beau. Merci.

 

 

 

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9 Réponses

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  1. « … c’est un geste de profonde amitié et de reconnaissance que je veux adresser à ces femmes et ces hommes, innombrables, qui, leur vie durant, se sont lancés, têtes baissées, dans des combats généreux pour ce qu’ils croyaient, dur comme fer, être l’avènement imminent de la Société plus fraternelle dont ils rêvaient, avec ses lendemains qui chantent, et qui se retrouvent, aujourd’hui, quelque peu dépassés, désemparés, malheureux…. Mon film se veut être, à leur égard, une sorte d’exhortation à ne pas éteindre, en eux, les rêves les plus fous! Car, comme le proclame un important personnage du film: « …Sans utopie, ce monde pourri par le fric, serait invivable!..  »

    Quelle parfaite illustration du message de résistance, de vigilance et d’utopie que j’ai moi-même perçu dans les deux petits livres de Jean-Claude Michéa !
    Et le sourire éclatant de Paul Carpita sur la photo, c’est bien plus que le soleil de Marseille, c’est toute la chaleur humaniste de cet homme qui irradie cœurs et âmes d’une énergie que l’on voudrait révolutionnaire.

    Merci Gavroche pour cette superbe et stimulante évocation.

    NB : t’as vu, ça sent la grève ici et là et bientôt tout partout ! Rêve générale !

    😉

    julesansjim

    8 octobre 2010 at 15 h 17 min

    • « Quelle parfaite illustration du message de résistance, de vigilance et d’utopie que j’ai moi-même perçu dans les deux petits livres de Jean-Claude Michéa ! » quelle coordination, on dirait une soirée Thema ;-))

      alainbu

      8 octobre 2010 at 18 h 45 min

  2. Merci Gavroche (et peut-être un peu randal ? :-)),
    je vais lire et regarder ça quand je serai plus tranquille dans le weekend.

    alainbu

    8 octobre 2010 at 18 h 47 min

    • eh, non…
      c’est du pur gavroche !
      qu’ ajouter ? ceux qui ont eu la CHANCE de connaître Paul ont, j’en suis sûr, ressenti l’ homme qu’il était de la même façon… et je suis convaincu que chacun aurait une manière très personnelle d’en parler. Paul avait ce genre de pouvoir sur les gens : séduire sans forcer… et ça emporte, ce truc. je les suivi, un peu, avec ma tite cam, et vous aurez incessamment la primeur de l’écouter : ça sera ici, et nulle part ailleurs !

      randal

      9 octobre 2010 at 17 h 03 min

      • excuses : je L’AI suivi..!

        randal

        9 octobre 2010 at 17 h 05 min

  3. Ayé j’ai lu, excellent travail, je vais m’empresser de trouver les deux longs metrages que je n’ai pas vus.
    J’ai mis le lien sur la page des amis de Paul Carpita sur FB http://www.facebook.com/group.php?gid=58998039940&v=wall#!/group.php?gid=58998039940&v=info

    alainbu

    9 octobre 2010 at 10 h 50 min

  4. oh lala, ce que c’est beau. je connaissais pas carpita. quel merveilleux type, mais aussi quel beau cinéma. il y a moyen de voir ses courts/longs métrages à part en morceaux sur dailymotion ? il y a un dvd par exemple ?

    zozefine

    10 octobre 2010 at 11 h 31 min


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