LES VREGENS

Jonathan Coe : un génie de l’écriture romanesque

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Après avoir lu « Bienvenue au Club » (2001), puis « Le Cercle fermé » (2004), qui boucle la boucle, on est déjà certain d’avoir à faire à un grand écrivain. Ce que le fameux « Testament à l’anglaise » annonçait avec force et brio dès 1994. Avec ce dernier roman paru en 2009, « La pluie, avant qu’elle tombe », la virtuosité de Jonathan Coe m’a paru proprement stupéfiante. Cet anglais a décidément une maîtrise de la construction romanesque éblouissante, une capacité à manier les registres langagiers quasi musicale et une facilité à incarner, par l’écriture, n’importe quel personnage, déconcertante.

« La pluie, avant qu’elle tombe » est un voyage dans le temps qui couvre trois générations. Trois générations de femmes, pour être plus précis. C’est ample mais pas forcément original. Ce qui l’est beaucoup plus c’est donc la manière. L’essentiel du récit sera porté par la voix d’une morte, Rosamond, dont le décès, à l’âge de 73 ans, est annoncé dès la première page du roman. Rosamond s’adresse à une jeune femme aveugle, Imogen, par le truchement de cassettes audio enregistrées quelques temps avant son décès. Le récit de Rosamond, qui occupe la majeure partie du roman, est recueilli par sa nièce Gil et ses deux filles, Imogen ayant mystérieusement disparue depuis bien longtemps. Ultime raffinement romanesque, Rosamond structure son histoire, peuplée de mille souvenirs et anecdotes, à l’aide de vingt photos qu’elle s’applique à décrire pour Imogen, non voyante, et de toute manière, absente des lieux.

Ceci relève déjà d’un véritable exploit littéraire, à mon avis, mais il y a plus encore, car le lecteur apprend assez vite que Rosamond était homosexuelle, et c’est proprement bluffant (plus encore pour un lecteur masculin peut-être mais je ne suis sûr de rien sur ce point) de voir comment un écrivain hétéro de 48 ans parvient à faire exister de façon aussi forte, crédible et convaincante, un tel personnage. Magie de la fiction littéraire, sans doute, mais aussi talent de plume qui tutoie le génie de l’invention romanesque.

Je suis personnellement d’autant plus sensible au dispositif  littéraire choisi par Jonathan Coe, qu’il m’a partiellement rappelé un atelier d’écriture auquel j’ai participé il y a quelques années dans une bibliothèque municipale. L’animateur, un jeune écrivain français nommé Tanguy Viel, avait proposé comme consigne de décrire une image (photo, tableau, image, poster…) en nous demandant d’être suffisamment précis pour qu’à l’écoute du texte chacun puisse « voir » l’image en question. C’était ma toute première participation à l’atelier, aussi, porté par l’enthousiasme, l’envie d’écrire et de le faire bien, j’avais choisi d’évoquer deux photos qui m’étaient particulièrement chères : l’une représentant ma mère à 19 ans, avant ma naissance, la deuxième étant la photo d’un copain trop tôt disparu. J’avais présumé de ma capacité à contenir la charge émotionnelle contenue dans mes deux descriptions. Lorsque ce fut mon tour de lire ce que j’avais produit, ma voix se brisa bien avant la fin et je concluais ma piètre prestation lamentablement et confusément en balbutiant des « Veuillez m’excuser… Pardon… Je suis désolé… » Je fis beaucoup mieux les fois suivantes. Un homme averti…

Une dernière remarque, à propos du titre, qui peut sembler insolite. Coe en précise la signification par deux fois, dans le roman. Nous avons tous fait l’expérience de la pluie, une expérience double, voire triple : celle de la pluie qui tombe, celle de l’après mais aussi celle de l’avant, la sensation de la pluie… avant qu’elle ne tombe. Avant qu’elle n’existe réellement, en quelque sorte. C’est ce que cette phrase suggère, comme on évoque une chimère, un rêve, une chose irréelle : comme la pluie, avant qu’elle ne tombe.

Si vos yeux venaient à passer sur ce titre, arrêtez-vous et tendez la main vers ce livre, il en vaut la peine. Et si vous êtes en mesure de le lire en anglais c’est sans doute mieux encore. Le titre original est « The rain before it falls » (jusque là la traduction de Jamila et Serge Chauvin est plutôt fidèle !)

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Written by Juléjim

14 octobre 2010 à 17 h 23 min

Publié dans Europe, Littérature

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8 Réponses

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  1. merci julesansjim pour ce compte-rendu qui donne, évidemment, envie de lire là, tout de suite, coen et ses romans. dans ma prochaine commande amazon, sans aucun doute ! et ton anecdote sur le séminaire et la difficulté à lire ton texte me fait penser que si j’avais dû lire à haute voix devant public mon petit texte sur la nostalgie, j’aurais jamais dépassé les premiers mots !! en fait, on devrait faire lire nos textes par d’autres. c’est peut-être aussi pour ça que les artistes ont tellement de mal à parler de leur travail : on attend d’eux une distance qu’ils n’ont souvent pas.
    the rain before it falls… j’aurais pas mis de virgule sur la traduction.

    et maintenant, un texte de JSSJ plize.

    zozefine

    15 octobre 2010 at 10 h 07 min

  2. Jules, tu exagères…

    Comment veux tu que je lise tout ça, hein ?

    Dejà que je lis Michéa, que c’est tout simplement formidable, merci à toi, et au vieux Sleep, du coup ça cogite dur, mes p’tits neurones valsent à mille temps… et merde, ça remet en question aussi plein de choses avérées, qu’on croyait vraies, justes, et toussa.

    Du coup, comme il faisait référence dans son bouquin au magnifique « Poème pédagogique » d’Anton Makarenko, que j’avais lu il y a … j’sais pas, trois siècles ? Ben voilà, j’ai encore dépensé le fric que j’ai pas, j’l’ai commandé sur abebooks (génial pour les livres introuvables ailleurs)

    Poème pédagogique d’Anton Makarenko, aux éditions de Moscou (horreuuuur!) mais quel livre ! A lire par tous les p’tits nenseignants…

    Bref, toussa, ben c’est ta faute, voilà !

    Tiens j’ai écrit trois fois toussa, c’est grave docteur ?

    Gavroche

    15 octobre 2010 at 10 h 46 min

    • Merci à vous deux de prendre le temps de me lire et de réagir. En fait, ayant pleinement conscience de m’adresser à des gens très occupés professionnellement et, probablement, préoccupés, vu le contexte actuel, mon intention n’est pas de vous mettre la pression en vous disant « lisez ça au plus vite ! ». Je pense même que ce serait déplacé de ma part. Mes contributions sur le blog, lorsqu’elles concernent des livres, des films ou des spectacles, ce sont des petites balises que je pose sur le chemin. Chacun en dispose librement à l’occasion d’une pause ou d’une ballade. Un bol d’air reconstituant.
      Ou pas.

      julesansjim

      15 octobre 2010 at 12 h 08 min

      • « Mes contributions sur le blog, lorsqu’elles concernent des livres, des films ou des spectacles, ce sont des petites balises que je pose sur le chemin. Chacun en dispose librement à l’occasion d’une pause ou d’une ballade. Un bol d’air reconstituant.
        Ou pas. »

        très joliment dit c’est également comme ça que je conçois ce blog, merci à tous les contributeurs, réguliers ou pas.

        alainbu

        15 octobre 2010 at 13 h 11 min

    • Nat, j’ai oublié de te dire aussi, à propos de Makarenko. Son livre « Poème pédagogique » m’a été offert par un vieux militant communiste, alors qu’il était au crépuscule de sa vie. Séquence émotion… J’étais encore jeunot à l’époque, tout feu, tout flamme. Nous avions discuté de l’école après un super repas bourguignon et j’avais fini de le saouler en lui racontant mes « exploits » dans mon école du 9-3. Et puis il m’avait emmené dans le bureau où était sa bibliothèque. Et il m’avait fait cadeau du livre de Makarenko. Inoubliable. Maurice, si tu nous regardes…

      julesansjim

      15 octobre 2010 at 21 h 52 min

  3. ben tu vois, gavroche où elle est et moi où je suis, et sûrement pas que nous, on apprécie les pistes et les balises, histoire de respirer le bon air qui fait frais dans la tête et les neurones. :-)))

    zozefine

    15 octobre 2010 at 12 h 53 min

  4. On est bien, non ?
    🙂

    Gavroche

    15 octobre 2010 at 13 h 26 min

  5. Ah pis, tiens, pisqu’on y est : lire, relire et rerelire « Je pensais que mon père était Dieu », une anthologie de petits textes écrits par les amerlocains vrais gens comme nous, présentée par mon préféré, Paul Auster.

    Beau, émouvant, humain, quoi.

    Pit ét que je vous en causerai un de ces quatre.

    Gavroche

    15 octobre 2010 at 13 h 29 min


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