LES VREGENS

une minute de silence, c’est tout

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en cette période de sortie des gros durs et des petits affolés (je parle des flics, crs, etc.), laissez-moi vous narrer une « jolie » histoire grecque.

vous vous rappelez le meurtre du jeune grigoropoulo le 6 décembre 2008, très lourdement sanctionné récemment (prison à vie + 15 ans, et 10 ans de prison), qui avait donné lieu à des manifestations (nommées émeutes) partout dans le pays ?  la réputation de brutalité et de corruption de la police grecque n’est plus à faire, c’est un fait, et c’est une plaie nationale. d’autre part, contrairement à la situation française, les générations sont très solidaires (structure sociale oblige) en grèce, et cela s’est vu de manière évidente à cette occasion.

nous, ici, à syros, 30.000 habitants, on en a eu de la manif, et plusieurs même. j’y ai beaucoup participé, j’ai beaucoup regardé, photographié et filmé.  et donc je vais émailler mon récit de quelques photos prises à cette occasion.

une chose m’a frappée, si je comparais aux manifs auxquelles j’ai participé en france, en suisse ou en italie (pendant les années de plomb) :  tout le monde y était, les dames chicosses du centre ville, les vieux pêcheurs à la retraite, les myriades de fonctionnaires de toutes sortes dont la grèce s’est fait une spécialité, les gamins avec du lait derrière les oreilles, les jeunes mères à poussettes, les étudiants (on a même une partie de l’uni ici, le dessin industriel), bref, tout le monde, et même un raton laveur. faut dire, le meurtre d’un môme de 15 ans, ça mobilise. mais même pour les manifs récentes concernant la crise économique et les mesures prises par papandréou, tout le monde est là aussi. les seuls vrais clivages sont politiques : en général, le KKE dans son coin, et les autres gauches dans le leur.

la plus grosse manifestation de décembre 2008 était vraiment grosse, pour une population aussi petite. et puis syros, c’est pas athènes, nos pandores exogènes (les flics partout en grèce sont toujours d’ailleurs), on les connait, bref, c’était une manif très émouvante, très chantante (les grecs ont l’art absolu du slogan qui swingue) et plutôt bon enfant.

mais bon, les flics sont des flics, et ceux-là, des flics grecs. la manif, avec en tête les plus jeunes, très très très vociférant, commence à se diriger vers le poste central de police, un véritable coupe-gorge, stratégiquement parlant, pour une manif à banderoles. je vois mes copains vieux syndicalistes, profs, les adultes quoi, etc. commencer eux à s’affoler, essayer de retenir les petits djeunes très colère, la mayonnaise montait de plus en plus, les gamins avaient des cailloux et des bouteilles en main, et on connait les manifs, il y a un moment où tout d’un coup ça dérape. et là, dans cette rue étroite, le dérapage aurait pu devenir extrêmement dangereux pour ces têtes brunes.

encore que.  à  syros, on n’a pas beaucoup de flics. mais bon, ils sont armés, et vu la période, on pouvait comprendre qu’ils étaient vraiment sur la défensive. et prêts à (sur)réagir.

on était passés par la mairie, un gros machin XIXème tout en marbre blanc, et les affiches ci-dessous y sont restées toute la journée…

et le mot d’ordre, à part le « flics assassins », mais c’est beaucoup plus joli  en grec, c’était : « 3 balles 1 mot »

les dames chicosses de leur côté avaient fait fort (hélas pas de photo) : elles avaient toutes sur leurs jolis habits un gros TShirt XXXXL  avec fait main une cible et en grosses lettres en travers : « pas sur mon gosse ».

bref, la manif assez tendue se dirige vers le coupe-gorge, s’arrête à bonne distance des flics en rang, et tout le monde est prêt à la castagne. enfin, il semble. les adultes restent avec les jeunes lycéens et les étudiants, mais le ton monte terriblement, et je me mets de côté, prête à photographier les débordements.

soudain, un détachement sort de la manif et se dirige vers les flics, un petit mélange adultes et jeunes. commence une négociation…

puis la délégation retourne vers la manif, toujours à bonne distance. un moment de flottement, et, ô surprise, tout le commissariat se met en rang, tous les flics, les chefs, les sous-chefs, et soudain, la manif se tait, plus un bruit, les flics se découvrent, et font….UNE MINUTE DE SILENCE.

une vraie minute, quoi, pas 10″ à l’arraché.

et puis la manif s’est dissoute en 2′.

mais l’histoire n’est pas finie ! je vais vers un copain prof qui avait fait partie de la délégation, et je le félicite pour cette idée géniale, d’avoir proposé cette minute de silence qui, quelque part, a totalement désarmorcé la tension. chapeau à la fois de la part des flics d’avoir pris acte de la colère et de la douleur, et montré du respect pour cette foule agressive devant eux, et de la part des manifestants, des lycéens aux premiers rangs, d’avoir pris acte de ce respect, et d’avoir accepté cette forme d’EXCUSE.

et mon copain me dit : non non, c’est pas nous les adultes, qui avons eu cette idée, ce sont les gamins. ils avaient juste besoin de nous pour négocier.

voilà. c’est aussi ça la grèce.

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Written by zozefine

16 octobre 2010 à 10 h 57 min

7 Réponses

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  1. Ah c’est malin… Je pleure, maintenant…

    Tu peux pas savoir combien je les aime nos gamins, ceux du monde entier…

    Gavroche

    16 octobre 2010 at 11 h 38 min

  2. C’est un très joli moment.
    Dommage qu’il ait fallu une mort pour arriver à cette communion là.

    mebahel5

    16 octobre 2010 at 11 h 44 min

  3. gavroche, ta réaction me fait pleurer en retour !! et je vous dis pas les sanglots à la manif !!!d’ailleurs plein de gens avaient les larmes aux yeux.

    c’était un beau moment, oui, et hélas il FALLAIT qu’il y ait ce mort pour que ça arrive. car ce n’était pas un moment de communion, enfin je l’ai pas vu comme ça, mais vraiment, j’ai eu l’impression que ces flics en rang d’oignon demandaient pardon, et que ce pardon leur a été octroyé par les gamins.

    mais bon, pour mettre un bémol, les flics de syros, c’est vraiment pas les forces de sécurité d’athènes, en plus ils avaient certainement des ordres très stricts de leur chef au milieu pour faire tout pour éviter la casse.

    car il y aurait eu de la casse, le lendemain, c’était vraiment la méchante émeute, avec tous les adultes, prolos des chantiers navals et profs en tête.

    ce qui est beau, c’est que ces adultes, ils sont infiniment solidaires de leurs mômes, et ces mômes, ils sont tout simplement intelligents et libres dans leurs têtes. oui, on les aime ces gosses.

    putain, ça vaut le coup d’essayer de leur laisser le monde un peu moins crade qu’il n’est…

    zozefine

    16 octobre 2010 at 12 h 08 min

    • J’ai regardé l’autre soir le larbin de la 2. Même avec ses commentaires à la con, il n’a pas réussi à ternir les images du reportage sur les manifs des lycéens.

      Des gamins parfaitement au courant de la réalité de la (leur/notre) situation. Et curieusement, dans le « micro trottoir » des gens, des vieux, qui disaient « on leur fait confiance »…

      L’insurrection vient.

      Gavroche

      16 octobre 2010 at 12 h 23 min

      • c’est pour ça que j’ai absolument pas supporté l’arrêt sur image d’hier, avec chauvel… bon, j’ai zappé peut-être un peu vite, mais j’aimais pas ce qu’il disait sur les mômes.
        bémol : si on était tous sur le radeau de la méduse, je suis pas sûre que nous, les grands adultes, ils nous foutraient pas à la flotte, les petits jeunes. mais ça vaudrait probablement le coup.

        zozefine

        16 octobre 2010 at 13 h 12 min

  4. Purin ! moi aussi j’ai versé ma larme.
    Merci zoze pour ce récit.

    alainbu

    16 octobre 2010 at 14 h 06 min

  5. « purin », il dit l’alainbu !!!

    si vous regardez les photos (le slogan, les « affiches » à la mairie), et si vous pensez à la demande des gamins, et à la réponse des flics, une chose saute aux yeux : c’est le désir et l’effectivité du symbolique.

    après ce meurtre, qu’est-ce qu’ils peuvent faire, les flics lambda ? évidemment, ils sont l’objet de la haine publique, de la réprobation générale, et de l’agression. action/réaction, etc., c’est l’escalade, eux justifiant leur violence par une violence accrue, les autres, rencontrant le mur (le mur de l’ordre public, le mur de la légalité-pour-nous), essayant de l’enfoncer. vase en terre contre vase en fer. ça a été largement la mécanique continentale.

    ici, pour de multiples raisons, qui tiennent à la situation sociologique, politique, économique, religieuse particulière à syros, il y a eu l’espace, à un moment donné, grâce à l’intelligence et des gamins et des flics et des adultes, de jouer la pièce sur le terrain symbolique.

    « flics assassins, vous êtes coupables collectivement, rien ne peut effacer cette mort, mais nous vous pardonnons collectivement si vous nous demandez collectivement pardon », et ce geste symbolique, c’est les flics qui enlèvent leur képi, le mettent sous le bras et se tiennent au grade-à-vous, comme à l’enterrement d’un des leurs. la minute de silence.

    non pas coup de génie, mais simplement compréhension profonde de ce qui se jouait là, la demande des gosses, et la négociation à laquelle s’engagent les adultes, parents, profs, tout-venant, au nom des gosses : une demande d’acte de contrition, un geste hautement symbolique dans une grèce à feu et à sang. la minute de silence.

    moi, je crois très fort en ce type de gestes, en la nécessité de prendre distance symboliquement, et de se rassembler autour d’un symbole. s’il y a quelque chose qui, pour moi, définit l’homme, c’est pas le rire, et ce genre de choses. c’est vraiment ce recours au symbolique comme lieu d’humanité et (donc?) de solidarité.

    tout le mal que je vous souhaite, en ces temps troublés, c’est de pouvoir vous aussi accéder à ce niveau d’empathie entre « ennemis », ne serait-ce qu’un instant. les flics restent les ennemis, bien sûr, mais nous avons été entre « gens de bien », un moment.

    zozefine

    16 octobre 2010 at 16 h 55 min


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