LES VREGENS

« Oh la saloooooope ! » (Daniel Gélin in « La vie est un long fleuve tranquille » d’Etienne Chatiliez)

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A l’origine, je voulais rédiger un billet à propos de « Katiba » le dernier roman de Jean-Christophe Rufin, dont je viens d’achever la lecture, mais l’actualité m’a rattrapé ce matin au petit déj. Lorsque j’ai entendu la nouvelle de l’appel de la Proc du Parquet de Bobigny dans l’affaire de Clichy sous bois, contrariant le renvoi en correctionnel des deux policiers incriminés, demandé par deux juges d’instruction du même tribunal de Bobigny, ça m’ a échappé, en même temps que ma tartine au miel : « Oh la salope ! » que j’ai crié, la voix étranglée d’indignation.

Comme je ne suis pas encore vraiment calmé et qu’en plus c’est quasiment le 5e anniversaire de la mort tragique de Zyed et Bouna, j’ai décidé de vous faire une fiche sur le livre de Claude Dilain, maire de Clichy sous bois depuis 1995, livre paru en 2006 (soit un an après le drame du transfo et les émeutes qui ont suivi) intitulé simplement « Chronique d’une proche banlieue ».

Claude Dilain, je ne le connais pas personnellement,  à la différence de Stéphane Gatignon, le maire de Sevran, mais j’en sais assez pour être convaincu qu’il s’agit d’un type bien, infiniment respectable et d’ailleurs largement respecté, aussi bien par ses concitoyens clichois que par ses collègues du monde politique, associatif ou médiatique. Ceci constitue déjà un exploit car tous les responsables politiques, et notamment socialistes, ne peuvent pas en dire autant.

Par contre, Bobigny, Clichy sous bois, Sevran, Aulnay sous bois … ce sont « mes quartiers » ; j’y vis depuis plus de 30 ans, j’y ai travaillé, je crois en connaître les problèmes, comme les atouts.

Le récit fait par le maire de Clichy sous bois dans « Chronique d’une proche banlieue » lui ressemble : un bilan précis, sincère et serein de ce qui a été fait, en bien comme en mal, et de ce qui reste à faire, un diagnostic sans langue de bois de tout ce qui interdit l’autosatisfaction, comme la victimisation. Claude Dilain est médecin, les bilans et les diagnostics, il sait faire, et les analyses aussi :

 » [… tout concourt à maintenir la ville de Clichy dans ce qui est devenu, à son insu, sa spécialité : accueillir les pauvres.…]…[ l’accumulation des carences et de ces humiliations crée le sentiment d’être oubliés par la République. On peut le comprendre. Il est vrai que depuis une trentaine d’années, on a vu progressivement les services publics se retirer de ce territoire comme la mer se retire de la plage à marée basse. On reproche aux jeunes et aux moins jeunes de ne pas s’identifier aux valeurs de la République, mais comment le pourraient-ils alors qu’elle est si lointaine. Ce retrait à laissé le champ libre à d’autres processus identitaires : mon quartier, ma communauté ou ma religion. J’ai le sentiment que ceux qui pensent, avec Alain Finkielkraut, que la République est victime d’une attaque ethnico-religieuse se trompent. C’est, au contraire, parce que la République s’est retirée que sont nés les processus identitaires ethnico-religieux. Ici, on ne croit plus en la République ni en ses institutions. Elles sont toutes rejetées en bloc, accusées à tort ou à raison, d’être les principales responsables du malheur quotidien. L’école m’a rejeté, la police me harcèle, la justice fait deux poids deux mesures, les politiques ne nous écoutent pas et de toute façon ils sont tous « pourris… ». Il y a une confusion totale entre toutes les instituions. Il faut écouter ces jeunes, ne faire aucune différence entre la police, la justice, l’Education nationale, la Poste, la RATP et bien sûr les responsables politiques. Nous parlons beaucoup du sentiment anti-police de cette population mais, ne nous y trompons pas, il n’est que la partie visible de l’iceberg. Ce sont toutes les institutions qui sont rejetées…

Depuis des années, les maires de banlieues attirent l’attention des pouvoirs publics sur le fossé qui sépare la population des institutions. Aujourd’hui on peut se poser la question : s’agit-il d’une situation qui ne concerne que les banlieues ? Je ne le pense pas, je crois que les banlieues, une fois de plus étaient à l’avant-garde d’un sentiment qui s’est largement répandu la société française…  » (**)

Le toubib Dilain appuie là où ça fait mal : école, police, justice, urbanisme,  politique, tous ces repères institutionnels, garants de la République, sont marqués du même défaut, l’injustice, l’inéquité envers ces banlieusards, jeunes ou moins jeunes, d’ici ou d’ailleurs. Et malgré tout, cet élu local n’appelle pas à la révolution, son livre-témoignage est un appel au « bien-vivre ensemble », se faisant le porte-parole des habitants le maire émet un voeu presque désarmant de simplicité et d’humilité : « Ce que veulent les Clichois, c’est vivre comme tout le monde, sans discrimination, ni positive, ni négative. » écrit-il.

A la veille de ce sombre anniversaire d’un double deuil qui aurait pu être évité, j’ai voulu rendre hommage à la mémoire de Zyed et Bouna, en vous incitant à vous procurer et à lire le livre de Claude Dilain (*). Merci d’y penser.

(*)En avril 2008, il est élu président de l’association Villes et banlieues de France, association créée en 1983 rassemblant des élus de banlieue de toutes tendances, et dont il était auparavant vice-président.

(**) J’ai prélevé cet extrait du livre du billet d’un blog tenu par un urbaniste « Paris est sa banlieue – Saison 2 ». La fiche de lecture consacrée à « Chronique d’une proche banlieue » est mille fois plus complète et précise que mon modeste billet. Dire qu’elle complète mon propre texte est un euphémisme !

 

Zyed et Bouna, innocentes victimes d'une répression policière d'un Etat sans âme

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Written by Juléjim

26 octobre 2010 à 17 h 54 min

6 Réponses

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  1. Claude Dilain avait signé au mois d’avril une lettre ouverte dans le Monde, reproduite ici :

    http://www.saintdenismaville.com/index.php?post/2010/04/14/Le-Monde-Moi%2C-Claude-Dilain%2C-maire-de-Clichy-sous-Bois%2C-j-ai-honte

    Elle était intitulée : Moi, Claude Dilain, maire de Clichy sous bois, j’ai honte…

    Gavroche

    26 octobre 2010 at 18 h 07 min

  2. Ouah ! ça c’est de la réactivité où je ne m’y connais pas ! A peine publié, déjà commenté !

    Merci Natouchka !

    😉

    L’article de Dilain ne m’avait pas échappé ; je fais partie des quelques naïfs encore abonné au Monde papier. C’est comme un goût de tabac auquel on serait accroc.

    julesansjim

    26 octobre 2010 at 18 h 16 min

  3. Heureusement que quelques uns d’entre nous lisent encore la presse papier : moi, c’est Fakir, Politis, le diplo…

    J’avais parlé de cet article de Claude Dilain quand je bossais en radio ce printemps.

    Total respect, j’ai commandé le bouquin.

    Merci, Jules :-))

    Gavroche

    26 octobre 2010 at 18 h 56 min

  4. A midi, j’ai regardé Canal et justement, c’était une « spéciale banlieue »… avec Claude Dillain justement, un reportage qui montrait que ce qui avait changé, c’était peanuts, et le frère de Bouna en plateau (entre autres car j’ai loupé le début)…
    J’ai senti beaucoup de condescendance chez ce connard d’Ariel Wizmann que j’ai vraiment du mal à encadrer… mais l’émission m’a semblé apporter un petit peu de connaissance supplémentaire sur ces pauvres banlieusards qui ont été maltraités, conspués, négligés depuis des lustres par les divers élus… Villain, lui, continue à se battre.
    Ca s’est terminé sur une pbrase optimiste… je ne suis pas arrivée à comprendre si c’était une sorte de méthode coué ou si c’était une conclusion bonasse pour positiver ce qui est très noir actuellement…

    clomani

    26 octobre 2010 at 19 h 13 min

  5. J’ai vu aussi le « spécial banlieue » à midi sur C+ mais il n’y avait pas Dilain ; il était là ce soir par contre au Grand Journal (et ce matin sur france inter avec cette fripouille de Lagarde, le maire de Drancy, mi-centre-droite, mi-Bayrou, bref une couleur pas claire, couleur crasse propre comme dirait Coluche).

    Oui, le grand frère de Bouna est très digne et c’est un peu facile pour un dandy comme Wizmann de souligner cette attitudemais en fait en faisant ça il exprime la trouille que ça pète, ressentie par tout le politiquement correct.
    Dilain est trop gentil je trouve, la Fadela était d’une hypocrisie incroyable à ces côtés, comme si elle voulait faire oublier son appartenance à un gouvernement largement responsable de l’état des choses et du peu de progrès en tant d’années. Pour une fois ce sont les gens de C+ (Badou et Mouloud) qui ont été les plus pugnaces avec quelques questions ou remarques dérangeantes pour Amara (exemple : « Votre plan glandouille là c’est vous qui glandouillez ? dixit Mouloud » 😉
    Dilain a réussi à placer une remarque qui me semble essentielle, en disant que le problème « banlieue » n’était plus une spécialité francilienne mais généralisée sur tout le territoire français.
    Le jour où ça s’enflammera de nouveau ça risque de chauffer.
    Et puis il y a le problème de l’abstention électorale qui s’amplifie désormais à chaque élection. C’est aussi un point capital qu’il a souligné.

    julesansjim

    26 octobre 2010 at 21 h 56 min

  6. Quand j’ai entendu cette niouze, il n’avait été question que ‘du Parquet’ donc je ne savais pas si c’était un ou une juge, mais peu importe en fait je me suis dit: oh les salauds.
    Bien convaincue que le Parquet en question, sans avoir besoin des coups de lattes, ce qui prouve combien il est inféodé, agit dans le sens de ce que le régime en place demande.

    mebahel5

    27 octobre 2010 at 9 h 41 min


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