LES VREGENS

Marathon-man : Lambrakis

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Comment parler héros politique en parlant d’un marathon ? Simple, il suffit de venir en Grèce.

Hier, il y avait du monde entre Marathon et Athènes, pour le 2500ème anniversaire de la bataille de Marathon. Le Marathon – Athènes, tel qu’on le connait aujourd’hui, est couru depuis 1972, et toujours début novembre (avant, il fait trop chaud, après, c’est l’hiver en Attique). Il rappelle qu’en -490, durant la 1ère guerre médique, le messager Phidippidis est arrivé hors d’haleine à l’Aéropage, après avoir couru 42,195kms, pour annoncer la belle victoire à Marathon des Athéniens contre les Perses. Le parcours est terrible, une bonne partie se déroulant dans des collines à monter, puis à descendre, puis à monter à nouveau, puis à descendre à nouveau. Phidippidis en est mort à l’arrivée, manque d’entraînement probablement, et trop d’émotions. Par contre, hier, trois kényans sont arrivés en tête, à peine essoufflés, le meilleur couvrant la distance en 2h12’40’’ (pour mémoire, le record est détenu par Haile Gebreselassie (Ethiopie), en 2008 à Berlin, en 2h03’36’’). Il y avait du « beau » monde parmi ces 12’500 marathoniens, dont les ambassadeurs du Japon, de Hongrie et d’Autriche. Mais il y avait aussi des gens du tout-venant, parcourant des distances moins terribles, des enfants, des personnes âgées, enfin, il y avait 12’500 personnes variées et diverses pour courir. Le double de l’an passé.

Mais pour les grecs, en cette période de crise, de violence, de bradage du pays, d’humiliations et d’angoisses, et de cruelle récession au nom du financier contre le peuple, ce marathon, et peut-être faut-il voir là la raison du succès inattendu du marathon d’hier, Marathon – Athènes, c’est , depuis 1983, une course en souvenir de Grigoris Lambrakis, assassiné 20 ans auparavant. La plupart d’entre vous le connaissent, probablement sans le savoir. Grigoris Lambrakis est un héros merveilleux, comme on n’en fait plus, et c’est lui qu’incarne Yves Montand dans « Z » de Costa-Gravas, film sorti en 1969… « Z » pour ΖΕΙ (prononcez ‘zi’), qui signifie « il vit », slogan qui a fusé, s’est diffusé et a été hurlé par des dizaines de milliers de voix au lendemain de sa mort.

Grigoris Lambrakis, né le 3 avril 1912, en Arcadie comme le dieu Pan, mort assassiné le 22 mai 1963 à Salonique. Mais entre-temps, une belle vie de combattant humaniste, pacifiste et libertaire dont je vais vous rappeler quelques traits. Il était à la fois athlète de haut niveau (plusieurs fois champion des jeux balkaniques) et médecin. Pendant la guerre mondiale, tout en étant résistant, il fonde l’Union des Athlètes Grecs, organise des compétitions, puis utilise les fonds recueillis pour créer une banque de nourriture pour les populations affamées (3000 morts de faim pendant l’occupation italienne à Syros). A la fin de la guerre, il devient lecteur au département de gynécologie et ouvre une petite clinique privée pour les plus démunis.

Son engagement politique à gauche est très fortement pacifiste, et il s’engage activement contre la guerre du Vietnam. Politiquement, il s’inscrit au seul parti de gauche autorisé après la guerre civile (1946 – 1949), l’EDA. Il est élu au Parlement grec comme député du Pirée à partir de 1961. La même année, il fonde en Grèce la Commission pour la Détente Internationale et la Paix (EDYE), et en tant que vice-président de cette commision, il participe à de nombreux meetings et manifestations, ceci malgré de nombreuses menaces de mort.

Le 21 avril 1963, un mois avant son assassinat, Athènes accueille le premier marathon pacifiste entre Marathon et Athènes. La police interdit et attaque la course, et arrête de nombreux participants, parmi lesquel M.Thédorakis, grand ami de G.Lambrakis. Ce dernier, couvert par l’immunité parlementaire, termine seul la course, bannière pacifiste en mains. La police finit par l’arrêter à son arrivée.

Lambrakis, seul, durant le marathon de la Paix

« ΕΛΛΑΣ » : (hélas ?) Grèce

Le 22 mai, le mois suivant, il est à Salonique comme conférencier lors d’un meeting pacifiste. Pendant ce temps, le Comité Grec pour la Paix apprend que la police ne protègera pas Lambrakis. Deux militants d’extrême droite, E. Emmanouilides et S. Gotzamanis, le frappent dans le centre-ville, à coups de gourdin, en présence de nombreux policiers et témoins. Gravement blessé à la tête, il meurt cinq jours après, à 51 ans.

Le lendemain de sa mort, une gigantesque manifestation a lieu à Athènes, 500’000 personnes scandant « Lambrakis zei » (« Lambrakis vit ! »). Lors de l’enquête sur son décès, le policier C. Sartztakis et le juge P. Delaportas rendent publiques les connections de l’extrême-droite avec la police et l’armée. Les assassins sont emprisonnés, ainsi que des policiers faisant partie de groupes para-étatiques. Deux plus tard, en décembre 1966, à l’issue d’un procès qui fait date, seules trois personnes sont condamnées, et à des peines ne dépassant pas 11 ans, les autres étant relaxées, au grand scandale du juge Delaportas. Sartzakis et Delaportas perdront tous deux leur travail pendant la junte militaire (1967 – 1974), et Sartzetakis ira même en prison pendant un an. Il figure, pour les grecs qui se souviennent de leur histoire, un modèle de courage et d’intégrité.

Après cet assassinat, après que gouvernement et opposition de gauche s’accusent réciproquement d’y être pour quelque chose, K. Karamanlis, premier ministre, finit par démissionner en juin 1963, et part à Paris en juillet suivant. Un nouveau parti, la NL (la Jeunesse Lambrakis) est fondé, dont le premier secrétaire est M. Théodorakis, parti évidemment interdit quand la dictature militaire prend le pouvoir en 1967. C’est cette jeunesse Lambrakis qu’on retrouvera sur les barricades et à Polytechnique en 1974.

Le début du siècle a été chaotique et terrible pour la Grèce. Durant la IIème guerre, les grecs, untermenschen pour les allemands, rivaux défaits pour les italiens, ont été massacrés et affamés, et personne n’y est allé de main morte. La guerre civile qui a suivi juste après, cadeau des américains et des anglais, a été ravageuse, traumatisante, et la junte militaire ensuite a clivé jusqu’à aujourd’hui les populations et les régions. Quelques figures, comme Lambrakis restent pour veiller. Mais il n’y a eu ni « épuration », ni commission quelconque de réconciliation, le Temps et l’Histoire sont passés sur ces événements en couvrant tout cela d’un couvercle prudent de silences, de non-dits, et aussi bien l’Etat, les institutions, les « coutumes » et le peuple souffrent de ce refoulement des haines et des rancunes. J’y vois une des raisons, et peut-être la racine, de l’état de déliquescence avancée de la société grecque.

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Written by zozefine

1 novembre 2010 à 17 h 30 min

15 Réponses

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  1. Je connaissais la légende de Phiddipidès, évidemment.

    Et ça m’a fait penser à Abebe Bikila, qui a couru le marathon pieds nus… Et qui est mort paralysé, à 41 ans …

    En revanche, je ne connaissais pas du tout Lambrakis, et je ne savais pas non plus qu’il avait inspiré Z.

    Merci, Zoz.

    Gavroche

    1 novembre 2010 at 17 h 56 min

    • ce que j’ai appris en faisant la documentation, c’est l’omniprésence de théodorakis, engagé sur tous les fronts et de tous temps. on peut ne pas aimer sa musique, mais quelle force et quelle foi. quant à lambrakis, c’est une toute petite remarque dans un article relatant le marathon d’hier qui m’a titillée, et fait dérouler le fil de l’histoire, une belle histoire de héros.

      zozefine

      1 novembre 2010 at 21 h 31 min

  2. Philippidès n’a pas pu parcourir 42km195 (si cette version est bien la bonne puisqu’il y a aussi celle d’Hérodote qui lui, parle d’une distance de 220 km, soit la distance de la ville de Marathon à Sparte ! mais qu’importe) parce que la distance qui sépare Marathon d’Athènes fait à peine 40 km.
    ********************

    D’après Wikipédia :
    « La distance du marathon moderne est donc (à peu près) celle qui sépare Marathon d’Athènes. Elle est parcourue pour les premiers Jeux olympiques modernes en 1896.

    Ce premier marathon moderne est gagné par un berger grec, Spyrídon Loúis, en 2 h 58 min 50 s.

    La distance du marathon faisait environ 40 km aux premiers Jeux olympiques modernes. C’est en 1921 que la distance fut définitivement fixée, en officialisant celle des Jeux olympiques de Londres (1908). La famille royale d’Édouard VII désirant en effet que la course démarrât du château de Windsor pour se terminer face à la loge royale dans le stade olympique. Cette distance a donc été mesurée précisément : 26 milles et 385 yards soit 42,195 km et est devenue la distance officielle du marathon. »

    *****************************
    2h12 est un temps de niveau international bien sûr mais assez moyen aujourd’hui, même sur parcours sélectif. Les 2h03 de Gebreselassie sont par contre impressionnants ! mais ce type-là est un extraterrestre.
    Ah, le marathon… c’est plus qu’une course, c’est une aventure, un défi, surtout la 1ère fois, mais même après 15 courses c’est toujours une grande émotion de finir son marathon car tout peut arriver en 42 bornes !
    Et puis ce qui est extraordinaire c’est qu’il puisse y avoir des gens qui ont la ténacité de rester pendant 4 à 6h sur la route pour boucler le parcours ! Quand je pense que certains vont encore au-delà en s’alignant sur 100km ! Les premiers finissent en 6h30/7h… vous imaginez le temps passé sur la route pour les derniers ?

    julesansjim

    1 novembre 2010 at 18 h 04 min

    • tu as entendu parler de la course sierre-zinal ? la course des 4000, 31 km, 2200 mètres de montée, 800 de descente : celle-là, elle tue grave. si tu aimes les bons gros défis, viens, ça passe au-dessus de mon village, je te ferai ravitaillement. c’est début août… (http://fr.wikipedia.org/wiki/Sierre-Zinal)

      à part ça, les jeunes ça fait de mauvais marathoniens, ils se connaissent pas assez. et parallèlement, un corps de marathonien, c’est un vrai désastre, 10 ans de marathon et on est bon pour les fractures de fatigue, les ménisques et les cols du fémur en papier mâché. ah, rien ne vaut la grimpe, je vous dis !

      zozefine

      1 novembre 2010 at 21 h 45 min

  3. « 10 ans de marathon et on est bon pour les fractures de fatigue, les ménisques et les cols du fémur en papier mâché »
    **************************
    Ben pas vraiment pour moi tu vois, j’ai marathonné de 40 à 50 ans, donc 10 ans, à raison d’un ou deux marathons par an. Le tout sans blessures majeures ni séquelles aujourd’hui (je trottine juste un peu maintenant). Ce qu’il faut c’est ne pas forcer la bête, être bien chaussé et ne pas oublier les étirements. J’ai même couru un 6 heures à Maison-Alfort, histoire de voir ce qui se passait après les 42 bornes du marathon. Ben rien, c’est même plutôt cool. J’ai fait 65 bornes en 6h. Un bon footing de pépère quoi 😉 Mais quelle préparation !
    Sinon la grimpe et la course de fond c’est pas compatible parce pour grimper il faut être léger mais musclé aux bons endroits, alors que pour l’endurance, il te faut un gros coeur, des guiboles et des poumons, mais tu maigris des bras, c’est dingue !

    julesansjim

    2 novembre 2010 at 9 h 39 min

  4. Alors voilà, me suis fait jeter par « puits de science randal »…

    Comment ça tu connaissais pas Lambrakis…?

    C’est malin…Vlatipa que zoz met le bordel dans les ménages, maintnant…;-))

    Gavroche

    2 novembre 2010 at 12 h 28 min

    • ben tu lui diras que moi non plus, je connaissais pas… et pourtant !

      zozefine

      2 novembre 2010 at 21 h 27 min

  5. Passionnant zoze, merci !
    Et Gavroche, sans vouloir trahir la bonne vieille solidarité masculine, dis donc à ton randalounet que je ne connaissais pas non plus 😉

    alainbu

    2 novembre 2010 at 16 h 56 min

    • Comme quoi, y’a pas que les nanas qui sont incultes, hein.

      En tous cas, c’est la preuve qu’on est des j’deunes, nous. Nanmého !

      ;-))

      Sinon, j’ai trouvé ça :


      Lambrakis n’est pas mort…

      Gavroche

      2 novembre 2010 at 18 h 32 min

  6. Ben moi non plus, jamais entendu parler… donc nous sommes tous des ignares ;o)).
    Mais Zoze, c’est génial de nous empêcher de vieillir idiots…
    Là tu fais du vrai journalisme… surtout que je ne connais absolument rien de la Grèce.
    Quand on pense qu’on est tous dans l’Europe !!!

    clomani

    2 novembre 2010 at 18 h 41 min

  7. … ignares, sauf Randal bien sûr (z’avais oublié)

    clomani

    2 novembre 2010 at 18 h 41 min

    • franchement, je trouve logique qu’on connaisse pas le nom de ce toubib pacifiste marathonien mort en 63 et né en 1912… non ? je veux dire ailleurs qu’en grèce. alors du coup, je vous trouve bien mignons d’avoir lu et apprécié ça, et je suis sûre que maintenant, vous saurez pendant longtemps qui était lambrakis…

      par contre, je suis pas sûre qu’il soit pas terriblement mort… en tout cas, aucune figure charismatique ne se montre dans ce paysage social désolé.

      zozefine

      2 novembre 2010 at 21 h 37 min

  8. ouais…ben, à la mort de Lambrakis, je déprimai sur mon porte-avion ( le Foch ) en attendant la quille et on n’avait pas beaucoup d’infos extérieures. Au retour sur terre, pas de rattrapage car démarrait le « swingin’London » vous savez, ces 4 p’tits gars avec leurs cheveux à la bernard Thibaud…
    mais en 68 – 69, boum ! « Z »… avec ces acteurs formidables – impressionnants dans leurs rôles de mecs courageux ou de voyous terrifiants ( extraordinaire Bozzufi ). Et cette musique d’un Grec en prison : Théodorakis. Bref, dans les années qui suivirent, avec la pléïade de prix et de récompenses que reçut le film :
    1 – on a tous su que « Z » c’était « il vit »
    2 – et surtout qu’on nous parlait de Gregoris Lambrakis, un homme normal, humaniste de conviction, et que pour ça il avait été assassiné.
    3 – enfin avec et malgré tout ça, ce fut le prélude au fascisme des colonels.

    Aujourd’hui, la Grèce n’en finit plus de vivre (?) au pied de l’ Europe : en martyre… prélude à ce qui nous attend ?

    randal

    2 novembre 2010 at 22 h 58 min

  9. j’ai vu que Costa-Gavras voulait une musique originale de Théodorakis. De sa prison, celui-ci aurait répondu  » Qu’ils prennent ce qu’ils veulent dans tout ce que j’ai composé ».
    Ce qui fut fait.

    randal

    2 novembre 2010 at 23 h 07 min

  10. merci randal, plein d’infos en retour, chouette.

    je trouve dans cette page ouèbe http://www.ordiecole.com/z.html une version un peu différente de la mort de lambrakis, et ce texte de thédorakis :

    31 mai 1963 : «C’est une loi que le sang des victimes noie leurs assassins.
    La mafia, ce syndicat du crime qui boit le sang de notre peuple, a commis une funeste erreur.
    En désignant Lambrakis comme victime elle a elle-même choisi son juge et son vengeur.
    Un seul Lambrakis est plus que suffisant pour les envoyer tous dans la tombe.
    En perdant Lambrakis, des milliers de Lambrakidès ont été gagnés,
    des milliers de soleils qui le réchaufferont et éclaireront sa mémoire.»
    (Mikis Theodorakis)

    C’est une loi que le sang des victimes noie leurs assassins………………………………

    zozefine

    2 novembre 2010 at 23 h 20 min


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