LES VREGENS

Frêche, quelques réflexions et souvenirs en vrac

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J’ai conscience que près de trois semaines après sa disparition, Georges Frêche n’intéresse plus grand monde, du moins dans le nord (je rappelle que pour les languedociens le nord commence au-dessus de Pont Saint-Esprit), mais dans sa région et surtout particulièrement à Montpellier il est tellement omniprésent et incontournable qu’il est encore dans toutes les conversations.

Son décès a été un énorme évènement, et ses amis comme ses ennemis lui ont rendu hommage lors d’une cérémonie digne d’un chef d’état.  Dès le lendemain la guerre de succession a commencé, avec ses dégâts collatéraux, comme pour la presse régionale par exemple, voir ici .

Le dimanche soir de sa mort j’ai reçu une invitation à signer une pétition (plus exactement un groupe fessebouc mais bon…) pour que la dernière création mégalomaniaque de feu le président de la région Languedoc-Roussillon, la grande salle Arena, soit rebaptisée du nom de son initiateur. Elle m’a été envoyée et était déjà signée par quelques copains/copines ou connaissances musiciens-iennes ou dans le « milieu » rock local. J’ai été surpris que ces gens que j’apprécie réagissent de cette manière,  et c’est ce qui m’a donné  envie d’écrire ce billet.

 

Dessin de Chimulus via montpellier-journal.fr

Frêche est mort et à Montpellier c’est un peu la folie. Je me demande s’ils ne vont pas aller jusqu’à décréter un deuil régional.

Ses amis ou ses pires opposants sous le choc ne tarissent pas d’éloges, bien sûr vous allez me dire que c’est la même chose pour chaque décès, que d’un coup n’importe quel enfoiré, du moment qu’il décède, devient un gars bien, comme si on oubliait ses frasques du jour au lendemain.

Mais bon là c’est encore autre chose parce que ce gars il avait fait tout et son contraire dans la ville de Montpellier puis dans l’agglo et à la région.

En tant que maire il était contesté pour son côté mégalo, mais encensé dans le même temps pour ses constructions ambitieuses. Il se mettait à dos les membres de son propre camp, par exemple les deux derniers présidents du conseil général de l’Hérault sont des membres du PS local dont Frêche fut longtemps leader, mais également les pires ennemis de celui-ci depuis des décennies. Un de mes anciens patrons protestant cévenol socialiste est passé à l’UMP uniquement en réaction à la politique de Frêche. Alors qu’à l’inverse, certains opposants politiques se sont longtemps prosternés devant l’omnipotent Jojo.

Il a d’ailleurs toujours joué sur le mélange des genres, un peu dans le style « diviser pour mieux régner », comme par exemple aux dernières élections municipales. N’étant plus maire de Montpellier puisque devenu président de la région quatre ans auparavant (en réussissant l’union de la gauche en Languedoc-Roussillon pour la énième fois), il s’implique dans la campagne en soutenant la candidature d’Hélène Mandroux, à qui il avait lui-même laissé le poste après sa démission, et en obtenant le soutien d’un des plus importants membres de l’UMP local (le maire de ma ville Jean-Pierre Grand), mais tendance villepiniste qui profitait là d’un moyen de lutter contre son rival Domergue (UMP tendance sarkoziste). En clair, on avait un UMP qui soutenait un PS juste pour faire tomber un autre UMP, ce qui a d’ailleurs fonctionné !

Frêche a toujours fonctionné de cette manière, ancien marxiste-léniniste maoïste, il a confié son service d’ordre dans les années 70 à un ancien membre de l’OAS. Il a pourtant réussi l’union de la gauche en 71 et 77, année de son élection à la mairie, mais aussi en 2004 quand il a pris la région avec les communiste et les verts. C’est d’ailleurs peu après qu’il a son premier grave accident de santé, que certains ici rendent responsable de ses futurs dérapages.

En 2005 il accuse la police d’être responsable de mettre le feu aux voitures pendant les émeutes pour justifier la répression. Puis c’est l’affaire dite des harkis. Les fameux propos qu’il a tenu à l’encontre de quelques membres d’une association de harkis venant de manifester avec l’UMP pour défendre le projet de loi sur « l’aspect positif de la colonisation », affaire qui a été montée en épingle et largement déformée même si les paroles prononcées étaient très incontestablement puantes.

Le même jour en début d’aprem, il inaugurait les nouveaux studios de répétition de la salle Victoire 2, accompagné de sa cour, il distribuait les bons points à des gens qui, de rockers rebelles étaient devenus des fonctionnaires du rock. Et il avait tenu à visiter chaque local et nous a fait perdre une heure de répétition pourtant dûment payée. Mais bon, c’est monsieur Georges, c’est pour la bonne cause qu’ils disaient les copains gestionnaires du lieu. En passant par notre local, il a demandé gentiment à notre batteur de lui laisser sa place et a tapoté sur les futs en se faisant ovationner par ses disciples : « vous avez raté votre vocation Ô ! Président ! ». Puis il nous serre la main pour nous remercier et entre dans le studio voisin où répète un groupe de métal ; un membre de sa cour qui avait oublié que j’étais à proximité dit à son collègue : « ah on a bien fait de les parquer loin du centre ville avec leur musique de sauvage ».

Pour les montpelliérains, en 1977, Frêche a été une sorte de sauveur ! Cette ville était administrée par un maire, style bon père de famille, giscardien bon teint, constructeur de La Paillade , ghetto situé à 7 bornes du centre pour y parquer les immigrés et les pauvres, une petite ville de province sans ambition. Frêche et ses alliés représentaient à l’époque, la jeunesse et le changement de gauche. En quelques années il a transformé la ville pépère et métropole puis mégalopole régionale. On lui doit le surnom de « Montpellier la surdouée ».

Dessin de chimulus via blabladezinc.20minutes-blogs.fr



Un peu à l’instar du Mitterrand de 81 il a fédéré les espoirs d’une jeunesse qu’il a caressée dans le sens du poil. À ce moment là, fin 70 début 80, je vivais dans la ville voisine (et rivale) Nîmes, où il ne se passait jamais rien, administrée par un vieux communiste amorphe, et pour moi Montpellier, ma ville natale, était l’exemple de la cité ouverte et vivante, avec ses étudiants, ses cafés concerts, la ville où l’on trouve « les plus belles femmes du monde » (Truffaut). Au niveau culturel et plus particulièrement musical, j’admirais des gens comme OTH, parmi les chefs de filles du rock alternatif, et des tas d’autres groupes formant un vrai réseau rock, encore plus vivant et créatif à cette époque que ceux de Toulouse ou de Marseille.

Quand j’y suis revenu, bien sûr j’étais admiratif pour les infrastructures que l’on y trouvait, mais il y avait quelque chose d’étrange chez certains de ces anciens rebelles, devenus dépendants d’un potentat, d’un pouvoir, d’un système. Certains avaient été placés à la direction des associations subventionnées qui géraient les structures créées par le maire et président de la communauté d’agglo. Je me souviens d’un dimanche où l’on avait été éjectés, mon groupe et moi, de la salle qu’ils nous avaient prêtée, au seul prétexte qu’il fallait fermer les locaux pour aller voir la soirée électorale dont dépendait leur sort.

Frêche tenait tous ces gens, il les manipulait comme des marionnettes. Combien de fois ai-je entendu « sans lui je ne serais rien ». Pourtant avant ils étaient quelques choses aussi. Ils s’étaient battus, rebellés, avaient monté des squats pour y organiser des concerts sauvages, et manifesté pour obtenir leur salle (concert sauvage et manif en centre-ville en 1982). Mais quand ce nouveau maire « de gauche » leur a donné ce qu’ils réclamaient, il les a mis dans sa poche et  les durs rebelles sont devenus pour beaucoup de doux agneaux. Pourtant quelques uns, plus tard, ont dénoncé le fait que le premier magistrat de la ville favorisait les activités culturelles des structures municipales ou gérées par l’Agglo (District à l’époque) au détriment des initiatives privées,  et pouvait justifier  l’acharnement contre tel ou tel bar ou association (suppression ou refus de subvention, plainte pour nuisance…) par le fait qu’il considérait qu’il était inutile d’avoir d’autres initiatives que celles qu’il avait lui-même mises en place.

En conclusion Frêche en « municipalisant » cette vie musicale a tué les initiatives indépendantes et le tissu culturel rock dans la ville tout en arguant du fait qu’aucun maire de grande ville n’en avait fait autant pour le développement de cette musique.

Et je suis loin de penser que cela va changer maintenant qu’il est mort, puisqu’il va être remplacé à la région et à l’agglo par des gens revendiquant son héritage.

Quelques liens :

On peut lire quelques extraits d’un bouquin sur l’histoire du rock montpelliérain par là.

Photos du jeune Frêche des années 80

ici et là

J’apprends aussi qu’un film sur ce personnage va sortir…. d’ici à ce qu’il soit proposé à la canonisation y’a pas loin !

http://www.midilibre.com/articles/2010/10/29/A-LA-UNE-Georges-Freche-etait-un-grand-acteur-1437220.php5

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mise à jour du 11 décembre 2010 :

pour ceux que ça intéresse voici quelques extraits (édifiants) du film qui sort mercredi prochain, dans cet article de Montpellier Journal

http://www.montpellier-journal.fr/2010/12/huit-extraits-du-film-le-president-sur-georges-freche.html

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Written by alainbu

4 novembre 2010 à 12 h 01 min

8 Réponses

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  1. Brrr, ça fait carrément peur, la vie au sud du Pecos!

    florence

    4 novembre 2010 at 20 h 03 min

  2. C’est vrai que c’était incontestablement une figure majeure du Languedoc, mais vu d’ici, sa gestion et sa popularité et les éloges qui vont avec ça fait un peu kim Il Sung, y a un côté Corée du nord chez toi non? ;o)

    superpowwow

    4 novembre 2010 at 20 h 20 min

  3. Ben oui, vous comprenez mon désarroi,
    tiens j’avions oublié ceci http://www.masterjournalisme.com/Rock-en-stock-la-Freche-mania,1142
    ah ah mdr

    alainbu

    4 novembre 2010 at 21 h 03 min

  4. Comme le chante Brassens : Les morts sont tous de braves types.

    asinuserectus

    5 novembre 2010 at 17 h 09 min

  5. vous vous rappelez le vidéaste comique de cet été, rémi gaillard je crois, chantant les louanges de frèche ?? comme il doit être triste.
    mais les gens aiment bien ces gros truculents mégalos manipulateurs bons vivants et avides de pouvoir, cf l’effroyable berlusconi, non ? ce sont des « personnages » shakespeariens, verdiens, il y en a peu comme ça, et on est babas parce qu’ils « osent » tout, sans pudeur, sans hésitation. le verbe haut et l’éthique basse.

    zozefine

    6 novembre 2010 at 9 h 28 min

    • Tu m’étonnes, Rémi Gaillard est sponsorisé par la région comme il l’a expliqué dans l’émission, si ça se trouve, avec le nouveau président il perd la majorité de ses revenus.
      Tiens regarde ouskilé le comique (à 1’28)

      À moins que… http://www.facebook.com/group.php?gid=45960608052
      😉

      alainbu

      6 novembre 2010 at 9 h 42 min

  6. Bravo et merci pour ce texte riche d’enseignements pour le parigot de gogoche que je suis Alain !

    Quant au clientélisme de politiciens comme Frêche j’ai envie de dire qu’ils sont tous atteints plus ou moins par cette facilité là. Même les plus obscurs élus des plus modestes communes pratiquent la distribution de petits cadeaux alentour avec renvois d’ascenseurs quasi automatiques. J’ai connu comme ça un directeur d’école, élu PS, adjoint à l’enseignement, à qui beaucoup de gens « devaient » un petit service. Ce brave type était tellement pris à son propre jeu qu’il finissait par ne plus comprendre que l’on puisse s’opposer à lui, ou simplement refuser son petit « coup de pouce ». Et là, il pouvait même devenir méchant ! Le pauvre homme …

    julesansjim

    6 novembre 2010 at 15 h 56 min

  7. Pour info j’ai rajouté un lien en fin de billet sur le film qui sort prochainement sur le personnage.

    alainbu

    12 décembre 2010 at 12 h 09 min


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