LES VREGENS

La tentation de l’émeute

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Vous l’aviez peut être regardé, ce fameux « documentaire » tourné à Vitry-sur-Seine, joliment nommé « La cité du mâle »… Il a été diffusé le mois dernier sur Arte… Vitry, c’est là, où en 2002, déjà huit ans, la petite Sohane, 17 ans, a été brûlée vive par son ancien petit ami…

C’était la soirée Théma « Femmes : pourquoi tant de haine ? »… Où finalement, on s’est aperçu qu’en France, il n’y a que ces salopards d’immigrés qui sont violents avec leurs bonnes femmes…

Daniel Leconte, le réalisateur de ce machin, est aussi celui qui a pondu « C’est dur d’être aimé par des cons », le doc (en 2008) sur Charlie Hebdo et les caricatures de Mahomet. Un de ses thèmes de prédilection, quoi, les démocraties occidentales attaquées par les islamistes fanatiques, qui feraient rien qu’à venir violer nos femmes, et faire la loi dans nos cités, bordel ! On croirait du Riposte Laïque dans le texte.

C’est pas trop dur, Philippe, d’être aimé par les sarkozystes ? (Article franchement drôle de Sébastien Fontenelle sur Bakchich)

Comme « La cité du mâle » avait déjà été « déprogrammmé » fin août, évidemment, tout le monde s’est jeté dessus le jour où, finalement, il a été diffusé, faut pas déconner, merde, on est en démocratie, et c’est pas les bougnoules qui vont faire la loi…

Et tout le monde en a causé, en long, en large et en travers… Et vas y que j’te … Ainsi, le Monde a consacré une pleine page à la « barbarie machiste au quotidien », les extraits-choc de « La Cité du mâle » ont été diffusés sur le ouebe, montrant de jeunes hommes tenant des propos insultants sur les femmes… Des monstres, tout simplement. Tout ça apportant évidemment de l’eau au moulin des « journalistes féministes » comme Elisabeth Lévy… Ne riez pas, s’il vous plaît…

Autre « féministe » auto-proclamée, Christine Clerc écrivait, dans le journal neutre et objectif (haha) Valeurs actuelles (23 septembre 2010) : « Carla ! BHL ! Au secours ! Sakineh, la belle Iranienne menacée de lapidation pour laquelle vous avez signé des pétitions, a des milliers de sœurs en France. Il faut les sauver. »

Selon cette charmante dame, le doc diffusé sur Arte confirme les thèses culturalistes du livre du sociologue Hugues Lagrange. Ben oui, comme par hasard… Constatant que « la majorité des cancres et des voyous » étaient « d’origine maghrébine ou africaine » (sans doute une copine à Zemmour) elle concluait, avec enthousiasme : « Ce chercheur au CNRS cite a contrario l’exemple de familles asiatiques : elles n’ont que deux enfants et se préoccupent avant tout de leur bonne éducation et de leurs résultats scolaires. Faudrait-il confier l’éducation des “beurs” et “Blacks” de Vitry à des parents vietnamiens ? ou créer partout des “écoles des parents” ? »

Dès le 6 septembre, cependant, c’est un tout autre son de cloche que l’on a entendu au sujet de cette déprogrammation. Ce jour-là, le site du Figaro donnait la parole à la « fixeuse » : Nabila Laïb affirmait avoir appelé la chaîne franco-allemande parce qu’elle avait été révoltée par son visionnage tardif du documentaire, qu’elle qualifiait d’« instrumentalisé et bidonné ». Elle accusait la réalisatrice, Cathy Sanchez, d’avoir « choisi parmi les témoins ceux qui collaient à l’histoire qu’elle avait écrite au préalable ». Ce que tendraient d’ailleurs à corroborer les propos tenus dans le journal 20 minutes (31 août 2010) par Daniel Leconte à la veille de l’émission : « J’ai initié ce projet car je m’attendais à peu près à ce résultat-là. » Sur Bakchich.info, Nabila Laïb le soupçonnait d’avoir voulu « faire un gros coup».

En termes d’audience, le « gros coup », si « gros coup » il y avait, a réussi : lorsqu’il a été diffusé, après des semaines de polémiques, « La Cité du mâle » a attiré quelque 350 000 téléspectateurs. Au moment où l’on parle de l’enquête bidonnée du Point sur les « femmes polygames », on est en plein dedans : la presse est aux ordres, l’ennemi, aujourd’hui, c’est le bronzé… Faut bien faire oublier aux gogos les « affaires », et la réforme des retraites…

Mais qui est Daniel Leconte ?

Un charmant personnage … Ce gars là a des opinions politiques affirmées. Partisan convaincu de la thèse du « choc des civilisations », il fut un collaborateur de feu Le Meilleur des mondes, la revue des néoconservateurs français, et il fait partie, de ceux qui ont accusé Charles Enderlin, le correspondant de France 2 en Israël, d’avoir « bidonné » les images de la mort du petit Mohammed Al-Dura, au début de la seconde Intifada, en septembre 2000.

Sur la « Cité du mâle », voici un extrait du site « Les entrailles de mademoiselle »…

« L’émission est assez terrible à regarder, en ce qu’elle pue littéralement la fausse découverte, le faux courage de dire la vérité, suivant la rhétorique sarkozyste du “n’ayons pas peur des mots”, qui ne recouvre qu’une volonté de tordre la pensée, d’utiliser les souffrances, de manipuler. Ces femmes sont littéralement prises pour des objets servant une politique raciste. Que des mecs qui ont passé des décennies à traiter les féministes d’hystériques mal baisées se pointent, la gueule enfarinée, fiers comme des papes, pour se réclamer d’un féminisme dont ils ne connaissent absolument rien, et en tirer toute la gloire d’être, eux, des hommes bien, c’est tout simplement à vomir. »

Alors, la banlieue n’est-elle que désolation, violence, machisme, incendies, caillassage de voitures de police ?

En regardant ce type de documentaire, on pourrait effectivement le croire, vu la façon dont la télévision traite généralement la question, et même la chaîne dite « culturelle »… à la fois « à chaud et à distance ». A chaud car on s’y précipite quand les voitures brûlent, mais on y revient pas le lendemain. A distance car, le plus souvent, les informations et interprétations reflètent en réalité le seul point de vue des « institutions ».

Et bien pour une fois, voici un documentaire qui donne la parole aux jeunes, non pas pour leur faire jouer les figurants dans des rôles de voyous écrits d’avance pour eux, mais pour qu’ils réfléchissent et témoignent sur leur vie et celle de leur quartier. Et ça s’appelle « La tentation de l’émeute »… Le résultat est simple mais saisissant. Ces jeunes adultes apparaissent pour ce qu’ils sont avant tout : des êtres humains qui, quelle qu’a pu être leur jeunesse (certains ont fait de la prison), peuvent aussi penser, parler, analyser… et ainsi nous aider à comprendre les problèmes de la vie des quartiers pauvres de la France contemporaine.

Ce film, réalisé par Benoît Grimont et qui a été diffusé par Arte mardi dernier, est l’oeuvre de l’association d’un journaliste, Samuel LURET, et d’un sociologue spécialiste de la question, Marwan Mohammed.

Si vous l’avez loupé, le voici, il est en trois parties :

Pour aller plus loin :

Un entretien avec Marwan Mohammed

Emeutes et quartiers-populaires, sur le site du sociologue Laurent Muchielli

Le blog de Benjamin l’épicier terroriste, et de Maka, jeune de banlieue

Moi, Claude Dilain, maire de Clichy sous Bois, j’ai honte…

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5 Réponses

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  1. gavroche, je t’aime. ça déménage ton papier !! merci infiniment.

    fut un temps où j’avais wilhem reich sur ma table de chevet. c’est un peu (beaucoup) délirant, mais dans un de ses livres (je crois ‘écoute petit homme’), il dit quelque chose que je ne vais pas citer, mais que je vais donner à-ma-sauce : ce qui est dingue, c’est pas qu’il y ait une « tentation de l’émeute », et de temps en temps une petite de ça de là, c’est plutôt qu’il n’y en ait pas une grosse partout et tous les jours ouvrables et fériés. ce qui est dingue, c’est pas que temps en temps, quelqu’un quelque part se sente si mal qu’il pète une durite, ce qui est dingue c’est que tous les gens qui se sentent mal ne pètent pas une durite et aillent défendre leur peau, puisqu’ils n’ont qu’une vie et qu’un ramassis de salopards la leur salope.

    zozefine

    12 novembre 2010 at 13 h 19 min

  2. Ou comme dit Dejours (à ma sauce), ce qui est intéressant c’est de voir quelles stratégies de défense contre l’effondrement/la maladie mettent en place les gens lambda, face au (ou plutôt dans le) système de travail (et le système social) où ils sont pris.

    mebahel5

    13 novembre 2010 at 10 h 36 min

  3. M’en vais voir ce film quasi derechef ! Merci Gavroche… Tu devrais piger à @si, euh non, sur Politis…
    Clo

    clomani

    14 novembre 2010 at 9 h 39 min

  4. Rien que pour vos commentaires, ça vaut le coup d’écrire ici… Quel journaliste a t-il reçu de telles déclarations d’amour, hein ? 😉

    Gavroche

    14 novembre 2010 at 15 h 18 min

  5. Je me joins aux louanges, merci pour ce billet Gavroche !(pas encore vu le doc).

    alainbu

    14 novembre 2010 at 16 h 08 min


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