LES VREGENS

un moment de perfection

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je ne cherche pas, je trouve

picasso

un moment de perfection

les moments de perfection, on ne sait pas comment ils arrivent, ni d’où, ils sont là, ils gonflent l’âme comme une voile. si on les cherche, on ne les trouve pas. ils nous évitent.

je me réveille au milieu de la nuit, tâte mon lit, pour une fois pas de chats sur mes jambes, mais mon duvet est mouillé. j’allume. je me dis « salauds de chats, ils m’ont vomi dessus », mais non, simplement il pleut, il pleut juste sur mon lit, je n’ai pas entendu la pluie, et elle s’infiltre dans mon toit de roseaux et de terre mélangée aux algues, et une belle fuite juste là, sur mes jambes. je la connais cette fuite-là. il y en a une autre, juste à la tête du lit. et d’autres ailleurs. la vie des champs. j’hésite. aller dormir sur l’autre lit dans mon sac de couchage ? je suis furieuse, j’ai imperméabilisé ce toit au moins trois ou quatre fois, rien à faire, l’eau continue à goutter depuis les roseaux. je mets une alèse sur le lit mouillé, je sors le sac de couchage, l’installe sur l’autre lit, et puis soudain j’ai envie d’une cigarette, et d’un bon café, dans le fond. c’est trois heures du matin, nuit noire, mais qui s’en préoccupe ? et puis je turbine mieux de la tête le matin, le soir je deviens bête et bavante. petite toilette très tôtive, habillée, croquettes aux chats pour qu’ils me lâchent la grappe, café, clope, et, tiens, un bouquin bien ardu pour faire bouger les neurones… sciences et dialectiques de la nature, coordonné par lucien sève, et dedans, miam, subjectivité et objectivité de la connaissance scientifique, par pierre jaeglé, je lis : « … la définition d’un objet local classique inclut à la fois sa position et sa vitesse, alors que celle des nouveaux objets ne peut inclure l’une sans exclure l’autre… », je pose le bouquin, « ouf, là, j’ai besoin d’un peu de musique !». allez, les sonates en trio BWV 525-530 de jean seb’ bach, mon amour, par le plus beau quatuor de l’histoire de la musique baroque contemporaine, jaccottet, holliger, zimmermann, demenga. en sourdine, car j’en suis à « … si nous savons reconnaître dans ce fantôme un nouvel avatar de l’objectivité ‘en soi’, définie en dehors de tout rapport au sujet, à la manière kantienne, alors ce que nous voyons poindre dans le paysage saccagé des représentations familières n’est autre qu’une nouvelle relation de l’objectif au subjectif… », et soudain…

les chats me laissent lire, le café sent bon, je suis bien calée sur mon divan, j’entends la pluie, et parvient à mon oreille les premières notes (« ah, j’avais oublié, pourquoi je n’écoute pas ça toute la journée ? ») du troisième mouvement de la sonate BWV 526. pourquoi, alors que je connais vraiment (presque) tout jean seb’, ce mouvement-là me terrasse encore et toujours ? il n’est pas particulièrement « beau », et en général je préfère le mode mineur. mais ce mouvement fugué est simplement parfait, et j’ai l’impression de « sentir » dans l’interprétation des musiciens une sorte de griserie, d’enthousiasme, de joie profonde à jouer cela. ça avance, ça se déroule et se croise, soudain une voix, soudain l’autre, des volutes, des entrelacs, un second thème qui apparaît, se résout dans le premier, une sorte de conversation instrumentale harmonieuse, gaie, j’en suis à « … dire que le sujet participe à la ‘réalisation’ de l’objectivité du monde indique un mouvement essentiel de la connaissance, mais en aucune manière que ce monde se réduirait à la représentation du sujet, voire à son fantasme… »

et tout est bien, va, tout va bien !

cette sonate par un autre quatuor, hélas sans le hautbois miraculeux de holliger, mon héros, le 3ème mouvement en question à 6’22.

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Written by zozefine

12 novembre 2010 à 6 h 15 min

Publié dans humeur, Musique

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6 Réponses

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  1. Merci de nous faire partager tes pérégrinations nocturnes !
    Décidément ce blog est un must.
    😉

    alainbu

    12 novembre 2010 at 8 h 25 min

  2. ‘viens à peine de récupérer le réseau (nous sommes en « wifi », merci l’ex-service public…) et je tombe sur « ça ». T’as bien raison, Alain, le bon est toujours possible… ici, ça devient la norme. Excellent, zozefine, tu nous viens des « Lumières », j’sais pas si on peut te rattraper…

    randal

    12 novembre 2010 at 11 h 19 min

  3. Ben oui, pendant que certains dorment ici, d’autres, loin, là-bas, nous concoctent des moments de perfection.

    Et on a l’impression d’être là, à tes côtés, Zoz, dans ta maison de terre et de roseau, avec des chats sur les genoux, à écouter cette musique dans la nuit, avec l’odeur du café qui flotte sous nos narines… Merci.

    Gavroche

    12 novembre 2010 at 11 h 25 min

  4. salut les ami(e)s, merci pour tout et surtout d’avoir écouté et lu en pigeant ce que je racontais. si cette musique caresse votre âme comme la mienne, essayez de trouver une version avec hautbois au lieu du 1er violon. il y a une version sur YT avec la partition, pour voir comment c’est fabriqué, mais c’est à l’orgue.

    en fait, j’essayais de vous tirer les vers du nez : vous aussi vous avez des moments comme ça ? où malgré tout (faut pas croire, mais la ‘journée’ commençait mal), tout d’un coup, une sorte de mélange non pas des goûts mais des événements vous transporte ailleurs, pas dans le monde des bizounours, mais dans un état de grâce, de complétude, tout s’emboîte pour un instant, la voile est gonflée, et le coeur. un peu comme le sentiment (très) amoureux, mais pas vraiment. tout seul dans son coin, à aimer la vie.

    zozefine

    12 novembre 2010 at 13 h 01 min

  5. Pour moi, quel que soit l’arôme de la boisson (café, alcool…) et de la fumée, qu’on soit en compagnie d’un livre ou d’un film, ou autre, ces moments particuliers naissent forcément en horaires décalés: lucidité aigüe quand tout le monde dort, ou rêverie flottante quand tout le monde s’agite. Pas une sortie de route, mais une sortie des rails.

    florence

    13 novembre 2010 at 0 h 49 min

    • dans le fond, quand tu es seule dans ton monde, et pour cela, changer le tempo, le bousculer. moi, c’est particulièrement la nuit avant l’aube, quand « rien et pas encore »… et aussi quand je voyage, enfin quand je suis en stand-by quelque part, entre un ferry et un avion, un train et un bus, et pour longtemps. quand je suis entre 2 bornes de temps, le temps de l’arrivée et celui du départ, et qu’entre, ben je n’ai rien à faire qu’à me laisser aller. c’est un sentiment, ce bonheur, très lié à la liberté, ou plutôt à la vacuité.

      zozefine

      15 novembre 2010 at 17 h 50 min


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