LES VREGENS

Une lettre d’Apatridem à Stéphane Hessel

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Parmi les blogs hébergés sur le site de Mediapart, il y a celui d’un certain Apatridem (anagramme de Mediapart). Le 13 novembre 2010, Apatridem a édité un billet sous la forme d’une lettre ouverte adressée à Stéphane Hessel. Je lui ai demandé l’autorisation de la publier ici sur notre blog. Autorisation accordée. Remerciements à son auteur. Que chacun d’entre nous n’hésite pas à faire suivre ce texte et à en partager l’humanisme militant !

****************************************

« Monsieur Hessel,

Il y a longtemps que je voulais vous dire mon admiration et ma reconnaissance. Reconnaissance d’homme, admiration de citoyen. Non pas « citoyen français », ce que je ne suis toujours pas après 34 ans d’immigration ; mais « citoyen de France », ce que je suis de par ma vie (qui compte désormais plus d’années en France qu’en Algérie), de par mon quotidien, de par mes écrits, de par mon amour pour la République, de par ma passion de la langue aussi, cette langue que mon subversif compatriote Kateb Yacine considérait à juste titre comme notre « butin de guerre » !… Mon amour pour la République ? Celle de la Déclaration des droits de l’homme dont vous êtes le dernier témoin sans doute, cette République que vous incarnez au sens fort du terme et non pour cette autre République désincarnée, statufiée en la fantasmatique et imperturbable et froide Marianne. Imperturbable, parce que personne avant vous n’est venu lui crier, à ses oreilles de marbre : « Indignez-vous ! »

Votre cri, entre injonction et supplique, nous révèle à quel point nous aussi, citoyens de France comme citoyens d’en France, sommes devenus des hommes et des femmes à la langue de marbre, pétrifiés dans la résignation, le mutisme et la démission. « Indignez-vous ! » N’est-ce pas le même cri qui souleva tant de peuples et les poussa à secouer le joug de l’injustice, de l’arbitraire et de la tyrannie ? Entre injonction et supplique, disais-je. L’injonction : à l’adresse de celles et de ceux qui, par crainte ou par insouciance, continuent de subir, tête basse, avec cette « part de cerveau disponible » qui leur fait lever les yeux juste pour regarder passer le marchand de sable sur leurs petits écrans. La supplique : la vôtre, celle de l’homme de Buchenwald, du pourfendeur de l’autisme d’Israël, de l’irréductible et universel militant qui, aujourd’hui, dans un appel désespéré, exhorte les jeunes générations à « l’insurrection pacifique » pour « faire vivre et transmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle ».

Monsieur Hessel, je vais m’autoriser une impudique prévision… Je n’ai pas votre âge, quoique d’un âge bien avancé, et je pourrais aussi bien quitter ce monde avant vous. Mais comme les probabilités sont théoriquement en ma faveur, je prends date, pour vous dire ceci : le jour où vous nous fausserez compagnie, ce jour-là, on l’imagine aisément, votre nom, votre œuvre et votre vie envahiront les radios, les télés et les unes de France et d’ailleurs, pour nous dire, à nous orphelins de vous, le poids de Stéphane Hessel dans l’histoire de la République. Mais le peuple de France sera-t-il assez dupe pour croire en la sincérité de ces séides qui font l’opinion, alors que de votre vivant vous auriez, pour la plupart d’entre eux comme pour la plupart des gouvernants, vous auriez été un poids, certes, mais, sauf votre respect, pas n’importe quel poids : une tare. Et comme toute tare, la vôtre dérange, et dérange, en l’occurrence, les pesées marchandes des puissants. Oui, vos indignations comme votre cri (« Indignez-vous ! ») dérangent, et ne dérangent pas seulement les puissants et leurs séides des médias : ils dérangent aussi les « faibles », les démunis, les imbéciles heureux, les électeurs inconséquents, les citoyens invisibles comme le citoyens inaudibles, tous ceux et toutes celles dont vous dénoncez, mine de rien, le silence et la compromission. Monsieur Hessel, vous me dérangez moi aussi, mais je vous admire et vous respecte, et je vous resterai éternellement redevable. Redevable parce que vous me révélez à moi-même, vous mettez le doigt sur deux plaies modernes que je partage avec mes contemporains : la lâcheté et la compromission par le silence et le non-dit. Monsieur Hessel, entendez ma supplique à moi : restez encore un peu, parmi nous, car vous n’avez pas fini de nous déranger, vous n’avez pas fini de réveiller la bête tapie dans l’ombre, et dont vous espérez, dont vous attendez, dont vous réclamez haut et fort le surgissement. »

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Written by Juléjim

14 novembre 2010 à 14 h 52 min

10 Réponses

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  1. Sacré Jules, tu m’as devancée… Je voulais aussi demander à Apatridem l’autorisation de publier cette lettre…

    Décidément.

    Je propose d’envoyer un mail à DS pour lui demander d’inviter Stéphane Hessel, face aux fous furieux qui appellent « à lui écraser la tête »…

    Et puis non, autant laisser les rats là où est leur place, dans le caniveau… Autant inviter Stéphane Hessel, tout seul, pour nous raconter sa vie, ses combats, d’hier et d’aujourd’hui.

    http://www.rue89.com/2010/11/13/stephane-hessel-violemment-attaque-pour-ses-critiques-disrael-175677

    Gavroche

    14 novembre 2010 at 15 h 15 min

  2. Il y a tant à lire sur Mediapart que je l’ai loupé !!!
    Merci, Jules d’avoir attiré notre attention sur cette belle lettre ;o).
    Soyons toujours indignés !

    clomani

    14 novembre 2010 at 15 h 27 min

  3. Arf ! j’ignorais que tu étais abonnée aussi à MP amie Gavroche ? J’ai donné l’url du blog à Apartidem, il viendra sans doute nous faire une petite visite 😉

    Bonne idée le mail à DS pour l’inciter à inviter Stéphane Hessel mais il faut sans doute faire le lien entre Hessel, le conflit israélo-palestinien et les médias.

    @Clo : pas étonnant que tu l’aies raté ce fil, Apatridem et d’autres bloggeurs se plaignent que les fils disparaissent trop vite ; ils sont archivés et donc retrouvables sur le site mais ne sont plus visibles.

    julesansjim

    14 novembre 2010 at 15 h 38 min

  4. beau bijou.. Puis je la reproduire également sur mon blog ? J’en serais ma foi fort honoré… Résistant si virtuel que je suis… malgré mes engagements perso, qui ne font guère avancer davantage la cause de notre liberté commune… Alors que lui… un grand homme, assurément.

    gauchedecombat

    14 novembre 2010 at 15 h 56 min

    • Je pense que l’auteur n’y verrait aucun inconvénient.
      La seule chose est de citer la source…

      Je suis allée voir chez les z’affreux gauchiss’ de chez « Gauche de combat », aussi je les rajoute dans nos liens… Allez zou !

      Tous ensemble, ouais !

      Gavroche

      14 novembre 2010 at 16 h 05 min

  5. « Je propose d’envoyer un mail à DS pour lui demander d’inviter Stéphane Hessel, face aux fous furieux qui appellent « à lui écraser la tête »… »
    Oui tout pareil!!

    mebahel5

    14 novembre 2010 at 16 h 19 min

  6. Merci Jules ! Je mets le lien sur ma page fessebouc !
    Le blog d’Apatridem est par ici http://www.mediapart.fr/club/blog/apatridem
    Concernant DS et @si, ça fait un paquet de fois qu’on le demande sur les forums d’inviter Hessel, mais je suis d’acc pour un mail aussi.

    alainbu

    14 novembre 2010 at 16 h 31 min

  7. […] petit bijou d’humanité dont je partage si intensément le contenu, découvert grâce au blog Les Vregens, que je ne connaissais pas du tout… Ce billet, publié avant-hier par Médiapart,  me donne […]

  8. faut-il que ce soit un vieil héros – un jeune homme dans sa tête, qui, par des mots simples, remette en selle ce truc oublié des 30 glorieuses et des suivantes calamiteuses, l’éthique ? l’étonnant quand même c’est qu’on ne gerbe pas tous les matins devant sa tv, sa radio ou son écran de news ouèbe. plus rien à gerber probablement. qu’hessel vienne à @si ça serait bien beau et ça nous ferait du bien au moral.

    zozefine

    15 novembre 2010 at 14 h 52 min

  9. Les héros ne sont pas exclusifs les uns des autres ! leur action (ceux d’hier, ceux d’ajourd’hui) se complètent au point de parfois se confondre.

    Mais j’aime cet homme combattant jusqu’à sond ernier souffle, l’un des seuls à être capable de dire en face des tyrans qu’ils en sont.

    C’est lui qui, le premeir, a dit si intelligiblement : le roi est nu.

    gauchedecombat

    15 novembre 2010 at 18 h 03 min


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