LES VREGENS

Insurrection

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— Alors petit, tu rêves ?

Il regarda avec surprise Marcel qui l’apostrophait et lui adressa un petit sourire contrit avant de reprendre la cadence de la batteuse et d’enfourner dans la gueule de la machine les aiguilles à ballot.

Oui, il rêvait, pourtant autour de lui la machine tapait et les hommes criaient. Mais en ce début d’après-midi d’été, il s’était pris à repenser à l’avenir qu’il s’était souhaité.

A ses 14 ans, il avait annoncé à ses parents qu’il voulait devenir boulanger, mais ses parents avaient pensé qu’avec son handicap, cette poliomyélite qui lui avait mangé toute force dans la jambe gauche, ce n’était pas une bonne idée et puis, de toute façon, ils ne connaissaient pas de boulanger qui cherchait un apprenti, alors…

Il était gentil Marcel. Pas comme ce salaud de Boulet.

Tap – tap – tap, claquait avec régularité la machine.

Il le voyait le salaud de Boulet, là-haut. Le colosse trônait au sommet de la batteuse comme si le monde lui appartenait.

Chaque fois qu’ils se croisaient, ce salaud le toisait de toute sa hauteur, et immanquablement le petit avait droit à une insulte : « fainéant », « bon à rien », « merdeux » « avorton », et souvent « boîteux ».

«Boiteux ! », « boiteux ! », « boiteux ! »…Il devait le sentir ce salaud de Boulet qu’il détestait qu’on lui dise ça, et sûrement que c’est ça qui plaisait à ce salaud.

Cette semaine là, ils battaient le blé dans une ferme du côté de Rebrainville, c’était à 20 km de chez ses parents mais la veille Marcel lui avait déconseillé de rester dormir dans la grange avec les autres gars de batterie : «  Boulet veut te faire ta fête, petit, tu devrais renter chez toi ce soir ».Il ne savait pas trop ce que l’autre comptait lui faire mais au ton de Marcel, il avait décidé de suivre son conseil et de rentrer. Pourtant, 20 km, en vélo, en pédalant sur une seule jambe, après les 10 heures de travail, ça ne l’emballait pas, mais il avait senti qu’il n’avait pas vraiment le choix.

Alors, la veille au soir, il avait repris son vélo. Il en était fier de son vélo. Rouge qu’il était. Ses parents avaient rechigné, c’est que ça en coûte des sous, mais bon, c’était pour travailler, et puis son grand frère avait soutenu l’idée. Il était écouté des parents Gaston, surtout depuis 4 ans qu’il était revenu de la guerre, auréolé de ses faits d’armes dans la résistance. Il avait d’ailleurs offert au petit un ceinturon pris sur un boche.

Mais, la veille, alors que la nuit tombait, en empoignant son vélo, il découvrit que le guidon et la selle étaient tartinés de merde. Il en avait plein les mains maintenant.

Le salaud, le salaud.

Il éructait, il pleurait.

Tant bien que mal, il essuya son vélo avec des brins de mauvaises d’herbes.

Chez lui, il n’avait rien dit à ses parents, à quoi bon. Il s’était couché directement, la main sur le ceinturon pour se réconforter. Dimanche, quand Gaston viendra, il lui en parlera se promit-il.

Aujourd’hui, il s’était appliqué à ne pas croiser l’autre salaud. Surtout, ne pas lui montrer ses yeux rouges de fatigue et de misère. Pas question d’abandonner sa fierté.

Un liquide lui coula dans le cou.

Instinctivement il rentra la tête dans les épaules tandis que le rire de Boulet éclatait. Le petit leva la tête vers lui, ce salaud se tenait debout, hilare, il avait à la main la gamelle dans laquelle il urinait pour ne pas avoir à descendre de la machine.

La gamelle était vide, ce salaud se marrait.

La pisse.

Il lui avait versé sa pisse sur la tête.

La rage remonta.

— Fumier ! hurla-t-il.

— Oh, ta gueule, boiteux. C’est pour rire.

— Tu me le paieras, tu verras, tu me le paieras.

Boulet cessa de rire.

— Quoi ? Tu t’es vu ? Tu veux qu’j’te casse l’aut’ patte ?.

Et il se remit à rire plus fort encore, prenant les autres à témoins de sa bonne blague.

Le petit s’éloigna pour ne plus entendre les rires moqueurs, trouva la fontaine et se passa de l’eau sur les cheveux, le cou et le visage, essuyant larmes et pisses mêlées.

La batteuse s’était arrêtée. Les hommes s’affairaient autour.

Le petit retourna vers la machine, l’œil noir, il clopina vivement.

Boulet était penché sur un engrenage.

Le petit attrapa la burette et de toute sa force et de toute sa rage, lui asséna un coup de burette à huile sur le crâne.

Boulet s’affala au sol, le petit se jeta sur lui et assis sur son ventre, il le cogna. Gauche, droite, gauche, droite.

Ban – ban – ban, tapait avec régularité le petit.

Dans le nez, dans les yeux, dans la bouche de Boulet, qui ne réagissait plus.

Boulet n’aurait désormais plus de dent, le petit avait les phalanges en sang, mais déjà Marcel et Raymond le ceinturaient et l’empêchaient d’accomplir son œuvre.

— Laissez-moi, j’vais l’tuer, j’vais l’tuer !! Hurlait le petit.

Mais Marcel et Raymond ne le laissaient pas.

Bientôt, sa colère retomba, laissant la place à l’excitation.

— J’l’avais dit que je l’aurais, j’l’avais dit.

Marcel le tenait toujours fermement.

— Oui, mais s’il va aux flics, tu iras en taule…

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Written by lenombrildupeuple

16 novembre 2010 à 19 h 02 min

12 Réponses

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  1. Alors, là, pour un coup d’essai… 😉

    Je me suis retrouvée soudain dans la peau d’un petit garçon handicapé, avec la rage au cœur…
    Grâce à toi, je me suis souvenue que la révolte était toujours là. Merci.

    Gavroche

    16 novembre 2010 at 19 h 16 min

  2. Belle entrée, tiens je vais aller arroser ça au café! ;o)

    N’oublie pas que tu peux mettre tous les liens que tu veux à droite pour nous faire découvrir des choses!

    superpowwow

    16 novembre 2010 at 21 h 32 min

  3. très beau texte, c’est vrai, ça serre le cœur
    l’injustice, le mépris….
    mais les autres là, ceux qui rient, ben ils valent pas beaucoup mieux

    kakophone

    16 novembre 2010 at 22 h 44 min

  4. Courageux le petit.

    Tu commences fort Nombril. Super, tu es dans le ton de notre super-blog.

    bysonne

    16 novembre 2010 at 22 h 48 min

  5. Du très bon Nombril ! Merci.

    alainbu

    17 novembre 2010 at 7 h 02 min

  6. Le « petit Nicolas » en colère. Bien écrit ! Monde de l’enfance qui présage de combien cruel sera celui des adultes !
    J’avais une copine british handicapée par une polio à 7 ans. Pourtant, elle voyageait seule dans des contrées pas toujours faciles (Soudan par exemple). Elle marchait (mal) avec des cannes, et je la roulais en fauteuil. C’est là qu’on note l’incivisme des conducteurs de bagnole d’ailleurs… Elle me faisait remarquer la tronche des gens qui nous voyaient rigoler toutes les deux. Ils n’aimaient visiblement pas.
    Un handicapé, ça n’a pas le droit de rire.

    clomani

    17 novembre 2010 at 8 h 31 min

  7. les bourreaux et leurs victimes. la pure méchanceté qui fait de la victime à son tour un « bourreau », pas bien costaud, pas bien définitif, mais coincé dans la seule réponse qui est « la même chose », et si c’était possible BEAUCOUP plus fort. triste beau texte, nombril, et on se demande comment ça pourrait continuer…
    c’est le pied ce blog !

    zozefine

    17 novembre 2010 at 9 h 03 min

    • « … on se demande comment ça pourrait continuer… »

      Oui, Zozé, moi aussi je me suis posé la question à la fin : « et après ? » Ce Boulet (bien trouvé le nom ou le surnom) que va-t-il faire ? comment va-t-il réagir ? Porter plainte ? bof, le dossier est plutôt à charge contre lui (on peut espérer que « lèzôtres » auraient au moins le courage de témoigner en faveur du « petit » mais de toute façon les flics ne se défoncent pour des querelles de voisinage ou des bagarres d’ados que dans les mauvaises séries télé ; sinon je vois deux autres sorties possibles : 1- l’escalade de la violence : la correction infligée par le petit l’a humilié, la vengeance de Boulet sera terrible, bref, un drame se prépare. Marcel et Raymond auront du souci à se faire du côté de la non-assistance à personne en danger … 2- la branlée comme thérapie de choc : les coups ont fait tilt dans le crâne d’huître de Boulet, il a réalisé que son handicap à lui résidait dans son cerveau de moineau ! Il fera la paix avec son vainqueur et ils deviendront les meilleurs potes du monde. Elle est pas belle la vie ?
      Version « L’instit ».

      En fait, Mon Nombril a bien fait de ne pas trop s’attarder sur la fin, c’est très compliqué d’en trouver une vraiment satisfaisante. Même si chacune d’entre elles a un sens.

      *********************

      A l’âge de 10 ans j’ai vécu un truc du genre. J’ai dérouillé un camarade de jeu (plus jeune et plus petit que moi mais infiniment plus chiant et agressif avec tout le monde, une « terreur » en quelque sorte, pourri gâté par ses parents). Il avait blessé mon jeune frère en lui balançant un palet en métal dans la jambe, je lui ai sauté dessus, pris à la gorge, secoué comme un prunier, failli l’étrangler. Nous sommes rentrés en courant à la maison, mon frère et moi, sous une pluie de pierres. Et lorsque ma mère a été informée de l’affaire j’ai pris un aller-retour sans frais, tandis que le père me regardait d’un air plutôt admiratif (faut dire qu’il en avait à son actif, lui, le pater !)
      C’était le jour de ma communion privée… Ça ne m’est jamais arrivé depuis. Pourtant, quand je vois Sarkozy à la télé… je referais bien ma communion privée moi, histoire de me défouler un peu, avant.

      julesansjim

      17 novembre 2010 at 17 h 45 min

      •  » En fait, Mon Nombril a bien fait de ne pas trop s’attarder sur la fin, c’est très compliqué d’en trouver une vraiment satisfaisante. Même si chacune d’entre elles a un sens  »

        J’ai rien à trouver, je la connais la suite : l’histoire est vraie, il s’appelait vraiment Boulet ( ou Boulay ?, un sarthois même ).
        C’est pour ça qu’il y a quelques lourdeurs, c’est que tous les symboles dedans sont d’origines, juste le petit avait plutôt 16 ans je crois.
        (Je m’aperçois d’ailleurs qu’à 16 ans, la menace de la prison est plus juste qu’à 14. )

        lenombrildupeuple

        17 novembre 2010 at 18 h 40 min

  8. Merci de vos encouragements.
    Je suis content de voir que vous compris qu’il s’agit d’une fable ( mais pourtant une histoire vraie ) sur l’oppresion et la révolte qui dépasse ce cas mais trouve (dans mon esprit ) des résonnances qui vont des « sans-papier » à Xavier Mathieu, en passant par des palestiniens, des prolos en butte à un chef sadique, du binoclard de la cours d’école au poilu qui tire sur son capitaine à Craonne.

    j’espère ne pas avoir laisser trop de fôtes.

    Sinon, faut effectivement que j’apprennes à utiliser cet outil, j’aurais aimé ajouter la musique que j’écoutais en écrivant : http://www.deezer.com/fr/music/dire-straits/brothers-in-arms-TGBF088500681

    lenombrildupeuple

    17 novembre 2010 at 11 h 09 min

  9. Bon, ben, je reviens. Parce que ça me turlupine, quand même. Les autres, là, les Marcel et les autres, vachement gentils et toussa, qui ne disent rien, qui rigolent avec les autres, qui laissent le petit repartir chez lui (40 bornes aller retour en vélo)…

    Et la solidarité, alors ? Monde de merde. Chacun pour soi, chacun chez soi dans ses pantoufles devant sa télé, avec sa bobonne…

    J’ai encore plus la rage. Si j’avais été là, avec le p’tit, c’est à tous ces cons minables et lâches que j’aurais tapé dans la gueule.

    Gavroche

    17 novembre 2010 at 15 h 42 min

    • Pour les 40 bornes, c’était une autre époque ( vers 1949, 1950 ), nos réactions sont tronquées, mais pour le reste ( les autres, ces lâches ) c’est exactement la conclusion que fait aujourd’hui  » le petit « , sans manichéisme.

      lenombrildupeuple

      17 novembre 2010 at 18 h 43 min


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