LES VREGENS

Cultivons nos tomates et autres patates !

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Combien serons-nous à lire le livre, aussi petit qu’étrange, présenté récemment sur @si dans l’émission D@ns le texte ? Bien peu ? … ouais … c’est ce qui me semblait. Et bien moi j’ai acheté « Tomates » de Nathalie Quintane, et je l’ai lu après avoir plutôt apprécié l’émission animée par Hubert Artus, avec la participation du délicieux Eric Hazan. Quand on lit les quelques lignes qui constituent la quatrième de couverture on se dit « Oh la la… comme c’est bizarre. « En tant qu’enseignante, j’étais satisfaite. En tant qu’écrivain, je rechignais pour la forme. En tant que rien de spécial, je pensais pan dans les dents. » Lorsqu’on est allé y voir ( à la page 45 et 46) on comprend mieux : ces quelques lignes d’appréciation concernent l’article/entretien de Julien Coupat publié dans le journal Le Monde du 25 mai 2009. Et Nathalie Quintane ponctue cette évocation par deux questions : « et puis : mais qu’est-ce que je ferai, moi, le jour où y aura du grabuge ? … et qu’est-ce que je fais, là ? » Et on apprécie mieux aussi la qualité de la réaction et de la réflexion que ça provoque chez l’auteure.

Pourtant, ce qui m’a le plus enthousiasmé dans ces 135 pages, ce n’est pas tant l’analyse poético-politique de la réalité, à laquelle procède N.Q, un peu à la manière d’un Gilles Deleuze, en plus littéraire. Non, ce qui m’a scotché c’est l’échange qu’elle évoque à la page 75 de « Tomates » à partir d’un passage du roman de Jean-Paul Curnier « Le Commerce des charmes » où celui-ci écrit :  »  « Le peuple n’existe plus, c’est l’individualité sérielle de masse qui l’a remplacé. […] Le peuple, ce n’est pas le peuple matérialisé par la masse humaine mais la possibilité toujours ouverte qu’un peuple « soit » . Or cette possibilité a disparu : le peuple – les peuples ont été dissous […] Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation et que tout soit aligné sur cet horizon ne fait plus guère de doute pour personne. » (in Le Commerce des charmes, Jean-Paul Curnier, éd. 104/Lignes 2009 p.19)

Nathalie conteste ce point de vue, mettant en doute sa pertinence, la discutant. « Que tout se gouverne à la peur, que tout s’exprime dans le vocabulaire de la sécurisation et que tout soit aligné sur cet horizon fait douter quelqu’un. 1- Si le peuple n’existe plus, alors il n’y a pas eu d’émeutes (révoltes) en banlieue. 1.1. Ou alors, c’est que nous pensons que les émeutiers (révoltés) des banlieues n’appartiennent pas au peuple, ne manifestent pas un peuple. 2. Si nous pensons que » … etc.. suivent ainsi une dizaine de considérations qui concourent à invalider le propos de Curnier. Et là où ça devient littéralement passionnant c’est lorsque Nathalie Quintane reprend ce débat avec Jean-Paul Crunier en annexe, lui permettant, à lui,  sur plusieurs pages, de préciser sa pensée et son analyse. Recopier la dizaine de pages que constitue cet échange serait fastidieux. Je me contenterai donc de vous mettre en appétit en choisissant avec soin quelques extraits particulièrement forts.

Désormais, c’est donc Jean-Paul Crunier qui parle, s’adressant à Nathalie Quintange. A propos de l’individualisme :  » J’écris : « Le peuple a disparu, c’est une sérialité de masse qui l’a remplacé. » Je ne parle pas de sociologie ou d’ethnologie de la composition des sociétés mais de victoire temporelle d’une stratégie de gouvernement, de contrôle et de domination de la part de ceux à qui le mode d’existence humaine en cours dans cette société convient tel qu’il est. Je veux dire que l’individualisation, c’est-à-dire la façon pour les pouvoirs en place – de l’Etat aux entreprises jusqu’aux chefaillons les plus insignifiants – de s’adresser à la collectivité, repose sur l’adresse à l’individu. Un des exemples les plus frappants étant le traitement des « victimes » avec cellule psy à l’appui pour traiter d’un problème général qui touche tout le monde (tremblement de ceci, écroulement de cela, submersion du reste). Cette méthode marche assez bien (une méthode à l’ego, en quelque sorte) puisqu’elle « accorde » à chacun une reconnaissance de pacotille qui le « distingue » et semble hausser l’individu hors de l’anonymat de masse. Si bien que ce qui vient directement à la conscience c’est que l’ennemi principal c’est l’anonymat des foules et non la machinerie qui fait de lui un être sur mesure, formaté pour les besoins … » C’est d’une clarté limpide non ? Un peu plus loin, à propos de la notion de « peuple », Crunier est tout aussi lumineux lorsqu’il écrit : « … le peuple ne peut jamais être ce qu’on attend, il est même exactement ce que l’on redoute quand on est du côté des gens qui ont une place (bonne ou mauvaise, importante ou négligeable) dans la société tout simplement parce que le peuple c’est une collectivité qui force au partage par la menace de la rue, de la grève, de l’émeute , ou du sabotage. Le peuple est ce qui ne correspond pas à ce que l’on attend quand on parle du peuple … » Vous commencez à entrevoir l’intérêt que l’on peut trouver à lire ces lignes ? Pour tout dire ça me rappelle Jean-Claude Michéa déconstruisant la double pensée de la philosophie libérale.

Pour finir (ou achever de vous convaincre) voici quelques lignes tout aussi lumineuses à propos des émeutes et des émeutiers des banlieues.  » L’exclusion de la production a pour première conséquence l’exclusion de la sphère de l’échange donc aussi de l’autorité que confère le fait d’être socialement actif dans la production de la richesse collective. Le fait d’être exclus de la production – mais pas de la consommation, grâce aux allocations diverses – fait des jeunes des banlieues, plus exclus encore que les autres, des immatures maintenus dans un statut d’enfants, hors de tout échange précisément, qui consomment et ne produisent pas. Et cette situation implique un rapport de dépendance mentale (y compris dans la révolte) identique à celle de l’enfant dans la famille. Ce qui exige, pour aboutir à une pensée à hauteur d’insurrection, une échappée hors de cette condition mentale infantilisante d’immatures assistés. C’est là une situation nouvelle en France et ailleurs, et décisive pour ce qui nous occupe… »

Au terme de ce billet je ne sais pas si je dois insister auprès de vous pour que vous lisiez absolument « Tomates » de Nathalie Quintane, mais j’ai très envie de vous conseiller la lecture de ces quelques pages en annexe, signées Jean-Paul Curnier ! Or, l’annexe se trouve à la fin de « Tomates », comme il se doit… Alors, à vous de choisir !

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Written by Juléjim

23 novembre 2010 à 17 h 20 min

12 Réponses

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  1. Ah quand même, trois jours que ce papier est enregistré dans les brouillons !

    Y’avait plus que moi qui causait toute seule ici.

    Mais, promis juré, j’ai pas fait comme des, qui font rien qu’à lire en douce les trucs pas finis, j’ai attendu que tu publies… Nanmého.

    En ce moment, mes finances sont pas au beau fixe, alors j’attendrai. Mais bon sang de bonsoir, j’ai une liste impressionnante, hein. Et en vla deux de plus.
    Pffff…

    Gavroche

    23 novembre 2010 at 17 h 31 min

  2. « Y’avait plus que moi qui causait toute seule ici. »

    Bon ben… tais-toi et lis !

    ouaf ouaf ouaf !!!

    🙂 🙂 🙂 🙂 🙂 🙂 🙂 🙂

    julesansjim

    23 novembre 2010 at 18 h 33 min

    • « Bon ben… tais-toi et lis !

      ouaf ouaf ouaf !!! »

      T’es bête, comme garçon, des fois… 🙂

      Sinon, il est vachement beau, ton article, et très aéré, je trouve… Mwahahahahaha ! 🙂

      Gavroche

      23 novembre 2010 at 19 h 00 min

      • ah ba voilà pour quoi il faut pas laisser trainer des trucs dans les brouillons, y’en a qui espinchent comme on dit cheunou 😉

        alainbu

        24 novembre 2010 at 7 h 10 min

      • « il est vachement beau, ton article, et très aéré, je trouve…  »

        Ben qu’est-ce que tu crois ? j’ai MA maquettiste perso moa !

        🙂

        julesansjim

        24 novembre 2010 at 15 h 09 min

  3. Tu m’as convaincu de l’acheter.

    lenombrildupeuple

    23 novembre 2010 at 20 h 02 min

  4. moi, si j’étais jeune, et d’une banlieue, et un peu sang-mêlé ( comme un vulgaire Eddy Louiss ), que je serai un peu intelligent, comme mes copains de ma cité aussi… Donc si j’avais tous ces atouts en héritage, je serai assurément… voyou. Et pas de bricolage, hein, sauf pour apprendre le métier, faut c’qui faut, c’est sûr. Le retour à la récupération légitime de tout ce qu’on nous a volé. Et le prendre là où c’est… Dans leurs poches ( c’est une image )… Je sens déjà, à quelques récits de fées-diverses, des prémisses de bande à bonnot, de pierrotlefou,arsènelupinisme-mariusjacobin… C’est vrai qu’avec mon pseudo… quand même, ça vient, l’ àboutdesouffle !

    randal

    24 novembre 2010 at 1 h 14 min

  5. 11,88 € chez l’amas zone, je sais c’est pas bien, mais c’est pratique avec la réduc d’office et le port gratos.
    Moi qui lit très lentement, je l’ai commandé tout de suite après avoir vu l’émission avec laquelle je me suis régalé.
    Merci pour le billet Jules.

    alainbu

    24 novembre 2010 at 7 h 07 min

  6. Bah dites donc moi qui n’ai pas encore trouvé le temps de visionner l’émission d@ns le texte, ça commence à devenir urgent, à ce que je lis là (merci Jules d’ailleurs).
    Et j’espère que papa nowel va me permettre d’acheter plein de bouquins de ma wishlist…

    mebahel5

    24 novembre 2010 at 8 h 50 min

  7. Jules tu donnes envie de tout. Moi aussi faut que je vois l’émission. J’en ai des livres à commander chez l’amas zone. Je vais écrire ma lettre au père Noël.

    bysonne

    25 novembre 2010 at 12 h 13 min


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