LES VREGENS

Hommage à un frère disparu…

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C’était il y a longtemps.

Le Randal faisait une émission de télé sur France 3 Marseille, ça s’appelait « Midi Méditerranée ». J’adorais le présentateur, Jean-Paul Merlin. Il était évidemment devenu un ami. Disparu depuis, tellement jeune, des suites d’une longue maladie. Je n’ai pas trouvé une seule image de lui, de sa bouille ronde et sympa, de son sourire, reste le souvenir de sa profonde gentillesse, de son intelligence et de son humanité …

Et puis un jour, j’apprends que l’invité de la semaine, c’est Jean-Claude Izzo. Que l’émission va se dérouler à Marseille, et que les caméras vont le suivre dans les quartiers du vieux Marseille que l’on retrouve dans ses livres, dans le « Marseille de son coeur »…

Alors, j’ai partagé avec un grand écrivain une ballade dans ma ville. La ville rêvée, aimée, celle que nous partagions tous les deux, avec beaucoup d’autres, et que je n’ai pas oubliée, malgré mon exil volontaire ailleurs… Nous avons simplement bavardé, refait le monde, partagé des coups de gueule, écouté le cri des gabians sur le port, respiré le ciel si clair…

Car le bon dieu avait prévu notre visite, la journée fut splendide, ensoleillée à souhait, et le mistral est resté chez lui.

Alors on a commencé au petit matin par le quartier de Noailles, près de ce que tous les marseillais appellent « la gare de l’Est ». Dans la rue « Longueu », officiellement « rue Longue-des-Capucins ». Elle est effectivement très longue, cette rue. Et quand elle débouche sur l’artère principale, la Canebière, évidemment, c’est sur ses trottoirs que s’installe, de toute éternité, le « Marché des Capucins »… Un mélange de sons, de cris, de musiques orientales, d’odeurs d’épices. La vraie vie, les vrais gens. Colorés, différents, vivants, joyeux.

Rue Longue, Marseille, 1954

Hier

Aujourd'hui

Après, on est allés dans le « Vieux Quartier », j’ai nommé « le Panier ». Là où Jean-Claude Izzo a passé une partie de son enfance, rue des Pistoles… Un quartier que tous les marseillais aiment. Ce qui reste de leur histoire, de Marseille la révoltée, la « Ville sans nom »… Là aussi, un quartier vivant, grouillant, bruyant, pas propre sur lui, inondé de lumière…

J’ai des souvenirs, là. La montée des Accoules, l’église du même nom, celle du curé Louis Gauffridi…


Et puis, la rue des Moulins.

Jean-Claude Izzo aussi avait des souvenirs :

Il n’y avait que son adresse. Rue des Pistoles, dans le Vieux Quartier. Cela faisait des années qu’il n’était pas venu à Marseille. Maintenant il n’avait plus le choix.
On était le 2 juin, il pleuvait. Malgré la pluie, le taxi refusa de s’engager dans les ruelles. Il le déposa devant la Montée-des Accoules. Plus d’une centaine de marches à gravir et un dédale de rues jusqu’à la rue de Pistoles. Le sol était jonché de sacs d’ordures éventrées et il s’élevait des rues une odeur âcre, mélange de pisse, d’humidité et de moisi. Seul grand changement, la rénovation avait gagné le quartier. Des maisons avaient été démolies. Les façades des autres étaient repeintes, en ocre et rose, avec des persiennes vertes ou bleues, à l’italienne.
De la rue des Pistoles, peut-être l’une des plus étroites, il n’en restait plus que la moitié, le côté pair. L’autre avait été rasée, ainsi que les maisons de la rue Rodillat. A leur place, un parking. C’est ce qu’il vit en premier, en débouchant à l’angle de la rue du Refuge. Ici, les promoteurs semblaient avoir fait une pause. Les maisons étaient noirâtres, lépreuses, rongées par une végétation d’égout.

Extrait du livre
« Total Khéops »

Et puis, on est allés au J4…

Le J4, c’était encore à ce moment là, un gigantesque hangar, très bétonné et très moche. Il était le dernier vestige de l’époque ou le port de Marseille était vivant. L’époque du Rendez-vous des Quais, dont je vous ai déjà parlé. Sur le terre-plein, face à la mer, des gamins pêchaient ou se baquaient. Comme avant. Comme tous les petits marseillais l’avaient fait avant eux.

On était venu là un peu comme en pèlerinage, parce que le J4, on savait qu’il allait disparaître, la nouvelle ville serait celle des bobos friqués, le Panier serait plein de lofts branchés, à la place des vieilles bicoques décrépites et charmantes du monde d’avant, avec le linge aux fenêtres, et les odeurs de sardines grillées. Les pauvres, c’étaient dans les banlieues pourries qu’on allait les envoyer.

Le panier ressemblait à un gigantesque chantier. La rénovation battait son plein. N’importe qui pouvait acheter ici une maison pour une bouchée de pain et, en plus, la retaper entièrement à coups de crédits spéciaux de la Ville. On abattait des maisons, voire des pans de rue entiers, pour créer de jolies placettes, et donner de la lumière à ce quartier qui a toujours vécu dans l’ombre de ses ruelles étroites.
Les jaunes et les ocres commençaient à dominer. Marseille italienne. Avec les mêmes odeurs, les mêmes rires, les mêmes éclats de voix que dans les rues de Naples, de Palerme ou de Rome. Le même fatalisme devant la vie, aussi. Le Panier resterait le Panier. On ne pouvait changer son histoire. Pas plus que celle de la ville. De tout temps, on avait débarqué ici sans un sou en poche. C’était le quartier de l’exil. Des immigrés, des persécutés, des sans-toit et des marins. Un quartier de pauvres. Comme les Grands-carmes, derrière la place d’Aix. Ou le cours Belsunce, et les ruelles qui montent doucement vers la gare Saint-Charles.
La rénovation voulait enlever la mauvaise réputation qui collait à la peau de ces rues. Mais les Marseillais ne venaient pas se promener par là. Même ceux qui y étaient nés. Dès qu’ils avaient eu quatre sous devant eux, ils étaient passés de « l’autre côté » du Vieux-Port. Vers Endoume et Vauban. Vers Castellane, Baille, Lodi. Où même plus loin, vers Saint- Tronc, Sainte-Marguerite, le Cabot, la Valbarelle. Et s’ils s’aventuraient quelquefois retraverser la Canebière, c’était pour se rendre au centre commercial de la Bourse. Ils n’allaient pas au-delà. Au-delà, ce n’était plus leur ville.

Extrait du livre
« Chourmo »

Et pour finir la journée, évidemment, on est allés dans les calanques, tiens. Aux Goudes.


Dans un troquet sur les rochers, tè, directement, quasiment les pieds dans l’eau. Siroter un perroquet face à la mer, et regarder le soleil s’écraser dans les flots, dans une gerbe rose et bleue…


En suivant la mer, vous découvrirez des quartiers, des villages aux noms romanesques : les Catalans, le Vallon des Auffes, Malmousque, le pont de la Fausse-Monnaie, le Prophète… Marseille dévide ses coins et ses recoins jusqu’à l’impasse des Muets, dans le petit port de Callelongue.
Les yeux n’en reviennent pas. Passé la Madrague de Montredon, la roche blanche, aride, fait douter que l’on est encore à Marseille, dans le VIII arrondissement de la seconde ville de France. Alors forcément, parce que l’on est perdu, une halte s’impose devant la table d’orientation qui fait face à l’archipel des îles de Riou. Le pays du Grand Bleu.
Le bruit de la ville, son exubérance, prend fin ici. Dans ce paysage qui ressemble aux îles Eoliennes. Le silence qui tombe sur vous, à peine troublé par le teuf-teuf des pointus qui reviennent du large, est palpable. De sel et d’iode. Alors, comme on a bien évidemment oublié d’emporter des chaussures de marche, on s’assoit paisiblement sur un rocher, derrière un pêcheur à la ligne.
Le temps est aboli. C’est dire qu’on a vraiment tout le temps pour soi. Peut-être surprendrez-vous le pêcheur en train de parler aux poissons. Peut-être même vous surprendrez-vous à évoquer à haute voix vos rêves d’ailleurs. Ulysse deviendra une réalité. Et vous serez fier de l’avoir appris.
En revenant dans le centre-ville, après avoir mangé une pizza sur le port des Goudes, vous aurez percé la vérité de Marseille. Elle s’exprime en termes de soleil et de mer. Elle est sensible au cœur par un certain goût de chair qui fait son amertume et sa grandeur. D’Alger, vous entendrez alors la voix d’Albert Camus murmurer à votre oreille : « Ce sont souvent des amours secrètes, celles que l’on partage avec une ville ».

Extrait du texte
« Marseille »

Alors cette journée, je ne l’ai pas oubliée. Et mon frère Izzo non plus. Je voulais juste penser à lui, ça fait plus de dix ans qu’il est parti. Déjà.

« Chacun trouve dans Montale l’ami qu’il cherchait… On me dit souvent que c’est noir et pessimiste, mais le plus beau compliment que l’on me fait régulièrement, c’est de dire que, lorsqu’on referme Solea, on a une putain d’envie de vivre ! Je suis touché, car c’est la sensation que ça me fait quand je lis Jim Harrison … Oui, comme Montale, je suis pessimiste. L’avenir est désespéré. Mais c’est pas moi qui suis désespéré, c’est le monde… Je dis qu’on peut résister, transformer, améliorer, mais de toute façon on est coincé. On ne peut rien changer fondamentalement. Par contre, dans l’espace qu’on a, on peut être heureux. »


« Je ne crois plus les politiques qui me disent : demain ça ira mieux, ou la révolution va tout changer… Montale, il n’appartient à aucun parti. Il a des valeurs. Il doute. Il est solitaire. Mais il croit à un certain nombre de choses. En tant que citoyen, en tant que militant, je n’ai plus grand espoir. Mais je conserve plein d’espérance vis-à-vis de l’Homme Tuer Montale (dans Solea), c’est un signal d’alarme. S’il représente l’espoir, ça veut dire que, si vous voulez d’autres Montale, il faut vous démerder… »

Jean-Claude Izzo

Le poète Louis Brauquier avait écrit ceci, qui « va bien » je trouve :

Décembre 1921-janvier 1925.

Mes amis rassemblés qu’un même amour dépasse,

C’est pour vous que je pars.

Je vous offre déjà l’ardeur de mon absence

Qui sera votre part.

Mangez ces fruits amers dont la pulpe est saignante

Et buvez du vin blanc.

Que je sois près de vous dans vos soirées brûlantes,

Sur le Port innocent.

Lorsque mon souvenir viendra dans vos paroles,

Faites-lui bon accueil.

Vous resterez toujours dans la dernière escale

Au plus sûr de mon cœur.

Si quelqu’un ne sait pas mon nom, ne le lui dites.

Gardez-le tendrement.

S’il vous presse : “Quel est cet ami qui navigue ?”

“— C’est un homme vivant.”

C’est un homme vivant qui part et se déchire

Comme un ciel sur les mâts ;

L’homme le plus tenté par l’amour des navires

Et la forme du monde.

Et sinon, le lendemain de sa mort, l’écrivain Régine Desforges lui a rendu un très bel hommage dans l’Humanité…

Vous trouverez ici le site consacré à Jean-Claude Izzo

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9 Réponses

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  1. Jean-Claude IZZO ! J’ai mis le nez par hasard dans un bouquin, Chourmo je crois et je me suis jetée sur les autres à peine fini…
    C’est à ce moment-là qu’il a décidé de casser sa pipe, le Jean-Claude !
    Il donnerait des envies de bouffe marseillaise à une hystérique au régime Dukan ;o)) !
    ‘Spèce de veinarde, Gavroche !

    clomani

    2 décembre 2010 at 17 h 46 min

  2. Le pire, c’est que je ne connais absolument pas Marseille et que je rêve d’aller à la rencontre de cette ville…
    Au printemps, tu n’aurais pas un moment pour être mon guide, Gavroche ? Une fois que j’aurais déménagé, genre en avril ?

    clomani

    2 décembre 2010 at 17 h 47 min

  3. Jean-Claude me manque pour toujours.

    Evidemment, les trois volumes de la « Série noire », je les ai. Et dédicacés …

    Sur la page de garde de « Chourmo » (la « galère » en provençal, la chiourme, quoi) il avait écrit : « où l’on découvre dans les rues de Marseille, c’est mieux de ramer à plusieurs…Avec passion. »

    Lors de cette journée de ballade, il était en train d’écrire le dernier tome de l’histoire de Fabio Montale, « Solea »… Je l’ai supplié de ne pas tuer son/mon héros… En vain.

    C’est grâce à lui que j’ai découvert le festival Etonnants voyageurs, Gian Maria Testa, et le Lagavullin. Entre autres.

    Il est définitivement mon frère.

    Et oui, je t’emmène là-bas quand tu veux. Pour moi, c’est l’une des plus belles villes qui soient.

    Gavroche

    2 décembre 2010 at 18 h 09 min

  4. Un bel hommage, à « ton frère » et à « ta ville » !
    Je la connais un peu ta ville, mais je suis tout de même partant pour vous accompagner Clo et toi 😉
    Je la connais bien sûr en tant que voisin, et c’est une ville qui ne peut laisser indifférent, ça ne s’explique pas, c’est une atmosphère.
    J’y ai même carrément un peu vécu même si c’est contraint et forcé puisque j’ai passé trois mois dans le quartier des Catalans, à la caserne Audeoud 😦 Le matin avec les collègues troufions on allait faire le footing sur la corniche et on descendait dans le vallon des Auffes, puis on s’arrêtait faire un « baby » au bar des Catalans, juste en face de la plage du même nom. Le seul vrai pote que j’ai eu pendant cette courte période habitait avec sa femme dans le 1er, rue Sénac je crois. Alors le soir, je descendais par le Pharo et le long du fort Saint Maurice puis le vieux-port, et je remontais la Canebière jusqu’à chez lui. On allait souvent au cinoche ou bien manger un bout cours Julien ou à la Plaine. Le moment que je préférais était bien sûr quand j’arrivais à St Charles le vendredi soir pour rentrer chez moi ou porte d’Aix si j’étais venu en voiture (dans l’autre sens c’était beaucoup moins bien). Puis j’ai fait un petit séjour d’une semaine à Lavéran, l’hôpital militaire dans les quartiers nord et ils m’ont « remercié », mon pote est venu me chercher en fin de matinée un samedi à l’hosto et on est allé se faire un copieux apéro dans un petit troqué boulevard Garibaldi juste avant que j’aille prendre mon train, fin saoul 😉

    alainbu

    2 décembre 2010 at 19 h 41 min

  5. pas grand chose à rajouter…
    l’essentiel y est… le crève-coeur, c’est qu’on savait tous, y compris Jean-Claude, l’ avancée rapide de sa « maladie ». En parallèle au désenchantement de Montale. Mais ce jour-là, il était bien, heureux, lucide, comme toujours, en arpentant ses quartiers de jeunesse.
    En allant déjeuner à la Plaine…
    en allant déjeuner à la Plaine

    Jean-Claude et Gavroche
    Jean-Claude et Gavroche

    randal

    2 décembre 2010 at 19 h 55 min

    • Voilà, vous vouliez savoir quelle bobine j’ai…

      Gavroche

      2 décembre 2010 at 21 h 28 min

      • oui enfin, trois quarts arrière avec lunettes noires hein…

        alainbu

        2 décembre 2010 at 21 h 39 min

  6. T’as pas honte, Gavroche, de faire fouiller à Randale,la boîte aux si beaux souvenirs.
    Malheureusement c’est plus ça.
    Jean-Claude a massacré la ville; Alexandre est aux Baumettes et on a aucune preuve que Jean-Noël cautionna cette décadence marseillaise.
    Ce dont je suis certain, c’est qu’il n’a jamais (J-Noël) reçu l’onction de Gaston.
    Et puis, c’est vrai, la rue Longue des Capucins est vraiment longue elle traverse la Canebière puisqu’elle prend sa source rue Charles Nedelec.
    Quant aux Goudes, c’est depuis troujours le repaire des bandits, 1ers et seconds couteaux.
    Non marseillais, je l’ai longtemps habitée et adorée cette ville. Et pourtant c’était celle du bar du téléphone, de Mémé Guérini,…. du juge Michel dont j’ai aperçu la funèbre moto quelques minutes après son assassinat. C’était hier.
    Je ne savais pas que cet excellent JP Merlin nous avait quittés. J’en suis navré.

    papounic

    2 décembre 2010 at 20 h 56 min

  7. Il y a des rencontres, des amitiés d’hommes et de femmes qui nous enrichissent, nous rendent plus forts. Quelle chance inouïe d’avoir pu côtoyer une personnalité aussi riche et stimulante que celle d’un homme de cœur et de plume d’une telle pointure.
    Moi qui n’ai « rencontré » Izzo qu’à travers la lecture de quelques livres, j’ai été touché à l’annonce de sa disparition et la lecture de cette évocation me bouleverse à nouveau.
    Merci pour la ballade marseillaise.

    julesansjim

    3 décembre 2010 at 10 h 17 min


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