LES VREGENS

La tuerie des italiens à Aigues-Mortes

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Au cœur de la petite Camargue et à deux pas de la mer, Aigues-Mortes est une petite ville connue pour ses remparts construits par Louis IX.

L’été elle grouille de touristes venus flâner dans ses ruelles médiévales, manger quelques tapas sur la place Saint-Louis ou encore assister à une pièce de la compagnie de théâtre locale.

Pour les fêtards, c’est aussi la dernière fête votive de la saison puisqu’elle se déroule en octobre.

Il s’est déroulé dans la commune au mois d’août 1893, un drame sanglant et relativement méconnu, même des gens de la région.

La porte de la Reine par Frédéric Bazille - 1867

 

La ville est séparée de la mer par des étangs transformés depuis la nuit des temps en marais salants et c’est ici qu’est produit le sel qui utilise la baleine comme nom de marque et emblème

La levée du sel s’effectue une fois par an durant le mois d’août de manière à éviter les pluies de l’automne, et nécessite un surcroit de main d’œuvre. L’effectif a souvent été composé de travailleurs immigrés, l’embauche locale ou nationale n’étant pas suffisante (voire quelques immigrés de force parfois comme c’était le cas à une époque des indochinois qui avaient également planté le riz de l’autre côté du petit Rhône, cf un précédent billet)

En cette fin de 19ème siècle on est en pleine Longue Dépression et le climat est tendu entre la France et l’Italie. Cette dernière vient de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, le premier conflit mondial n’est plus très loin. Une « guerre douanière » se déclenche alors ayant en 1881 pour conséquence trois jours d’émeute à Marseille où immigrés italiens et autochtones s’affrontèrent dans des batailles faisant trois morts.

Un peu partout sur le territoire en cette année 1893, des incidents sont déplorés entre ouvriers français et étrangers, italiens mais aussi allemands et belges.

À cette époque les conditions du travail de récolte du sel sont très dures car il n’y encore aucune mécanisation.

Les travailleurs saisonniers viennent des villages environnants mais aussi des Cévennes et d’Auvergne, on les appelle les « trimards », auxquels viennent donc se rajouter des italiens spécialement débarqués de leur pays pour l’occasion.

L’afflux « d’étrangers » à la commune durant plusieurs semaines crée parfois des tensions et le maire d’Aigues-Mortes demande chaque année au préfet l’envoi d’un détachement militaire pour faire régner l’ordre, d’autant que les ouvriers ne sont pas « la fine fleur de la société », ce sont des pauvres gens et parfois des repris de justice de la « pire espèce » comme disait le maire de l’époque.

Près de 1000 saisonniers sont donc embauchés cette année là, dont 400 italiens (d’autres sources parlent de 3000 saisonniers dont un tiers d’italiens). Les étangs les plus éloignés de la ville se situent à sept kilomètres et il faut 2 heures de trajets pour atteindre le lieu à l’heure d’embauche, soit 5 heures du matin, et travailler jusqu’à 5 heures du soir. Les italiens eux, vivent sur les salins et disposent d’un bistrot et d’un four à pain situés en plein cœur des étangs au hameau de Peccais.

Les ouvriers sont encerclés par les marais durant près d’un mois et les maladies paludéennes sont fréquentes.

Ils sont payés à la tâche suivant des calculs savants en rapport avec la quantité de sel ramassé.  Les italiens rentrent chez eux la récolte terminée avec 180 à 200 lires en poche, de quoi subvenir aux besoins en vêtements pour toute la famille pendant toute une année.

En complément du salaire, les ouvriers reçoivent un avantage en nature de 4 à 5 litres de vin par jour (à l’époque le vin de table avait un faible degré alcoolique mais bon…).

Gravure publiée dans Le Monde illustré, 2 novembre 1893 © Collection Kharbine-Tapabor

Le 16 août à midi, suite à une bagarre à Peccais entre un trimard et un italien pour une raison futile, des dizaines d’italiens s’en prennent à une poignée de français et la rumeur une fois arrivée au centre ville fait état de plusieurs morts.

Des rassemblements d’ouvriers français se forment, appelant à la vengeance et tabassant le moindre italien croisé dans la rue à tel point que plusieurs dizaines d’entre eux passent la nuit dans une boulangerie où ils trouvent refuge.

Le lendemain la tension monte encore d’un cran et plusieurs centaines d’ouvriers français rejoints par quelques habitants de la commune attaquent les ouvriers italiens de retour de Peccais pourtant protégés par des gendarmes, mais en trop petit nombre. Des renforts ont été demandés mais ils tardent à arriver.

La foule scande des slogans du style « assassins d’italiens qui venez manger notre pain », les gens sont armés de pierres et même de quelques fusils. Les militaires tentent d’atteindre la gare pour mettre les italiens dans des trains et les expulser mais sont bloqués par la foule au moment de traverser la ville.

C’est là qu’intervient le déferlement de violence. Les italiens sont attaqués, certains sont achevés à coup de bâton dans les rues, plusieurs morts sont déplorés  ainsi que de nombreux blessés dont certains très grièvement. Les militaires placent les italiens survivants dans la tour de Constance.

Le maire tente d’apaiser les esprits avec une annonce ambigüe déclarant que la direction des salins venait de promettre de ne plus embaucher d’italiens, concluant son avis par un « notre but à été atteint » pouvant laisser croire à une préméditation.

Finalement le 17 août en fin d’après-midi, les renforts arrivés, les italiens sont mis dans des trains en direction de Marseille.

Les chiffres officiels dénombrent 8 morts et une cinquantaine de blessés dont certains trop grièvement pour avoir pu être évacués. C’est pour cette raison que des sources, y compris locales annoncent des chiffres beaucoup plus importants. Des autochtones pensent même qu’il y a encore aujourd’hui des cadavres enfouis dans les marais.

Dès le calme revenu une enquête est diligentée par le procureur de Nîmes.

70 témoins dont 13 italiens, 41 informations et autant d’inculpations, l’affaire est délocalisée devant la cour d’assises d’Angoulême pour plus de sérénité.

Mais ce procès complexe est retardé et n’est ouvert que le 27 décembre.

Au final il n’y a plus que 17 inculpés dont 8 ont des antécédents judiciaires.

Suite à la mise hors de cause d’un protagoniste italien, des nationalistes profèrent des menaces pour le cas où des français seraient condamnés.

La boulangère ne reconnait pas les agresseurs parmi les inculpés, et malgré la demande de sanctions exemplaires par le ministère public, les jurés prononcent un acquittement général.

Le New-York Times titre « the barbarous French nativism and chauvinism ».

Suite à ce verdict des émeutes anti-françaises ont éclaté en Italie. Un règlement diplomatique a permis le versement d’indemnisations et le maire d’Aigues-Mortes a dû démissionner.

Cet atroce évènement vient de faire l’objet d’une adaptation théâtrale. La pièce s’appelle  « Sale Août », elle est en tournée en France en ce moment (avis au parigots, à Bobigny en janvier) :

La tournée : http://www.histoire-immigration.fr/2010/10/theatre-sale-aout

Le doc : http://www.youtube.com/watch?v=B-0LTHh3zO0&feature=related

 

 

En bonus, une chanson :

Bella Ciao – Emir Kusturica and The No Smoking Orchestra

Quelques sources :

http://www.histoire-immigration.fr/2010/9/le-massacre-des-italiens-aigues-mortes-17-aout-1893 (avec une passionnante conférence d’ 1h46 en mp3)

http://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/ (pdf)

http://www.ot-aiguesmortes.fr/FR/Conflits.htm

http://www.histoire.ac-versailles.fr/IMG/pdf/Etude_au_choix._L_immigration_italienne.pdf

http://rebellyon.info/La-tuerie-d-immigres-italiens-a.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_des_Italiens_d%27Aigues-Mortes

http://www.midilibre.com/articles/2010/03/20/A-LA-UNE-En-1893-l-ete-fut-meurtrier-a-Aigues-Mortes-1156537.php5

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Written by alainbu

12 décembre 2010 à 12 h 46 min

9 Réponses

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  1. Super présentation Alain ! Merci pour la leçon d’Histoire. Le spectacle aussi, ça fait envie !

    Ah si on pouvait renvoyer la Marine Lepen à cette époque d’un bon coup de pied au cul astronomique ! Ou bien alors la trainer par les cheveux en janvier jusqu’à la MC 93 et la contraindre à assister à la représentation entre deux plantons « issus de l’immigration ».

    ***************************
    * petite note amicale à l’attention de nos cousins de province : le « parigot » vit/réside à Paris, les autres, TOUS les autres vivant/résidant dans les différents départements de la couronne IDF sont des franciliens, pas des parigots. Qu’on se le dise.

    😉

    julesansjim

    12 décembre 2010 at 18 h 00 min

    • J’utilisais « parigot » au sens large du terme, sans aucune connotation péjorative (sinon j’aurais rajouté « tête de veau »)
      😉

      alainbu

      12 décembre 2010 at 22 h 26 min

      • « J’utilisais « parigot » au sens large du terme… »

        ***********************
        Mais j’ai pas envie d’être « parigot » moi, mon cousin, ni en large, ni en travers. Même que des fois, j’ai plus envie d’être français du tout … alors tu vois …

        😉

        julesansjim

        13 décembre 2010 at 15 h 45 min

  2. Bon, en même temps, tous ceux qui sont au nord de Cahors, hein, c’est des parigots… Faut pas chipoter, non plus. ;-))

    Sinon, superbe article, la bande annonce fait envie, mais comme d’hab, y’a rien pour les gens du sud ouest.
    Voilà, on est les mal-aimés dans ce pays.

    Et pour les sources, notamment historiques, mais pas seulement, je vous recommande à tous la visite du site de http://gallica.bnf.fr/

    On peut télécharger toutes sortes de merveilles…

    Gavroche

    12 décembre 2010 at 18 h 21 min

    • Un de ces jours, je vais les « traiter » de « toulousain » ou de « marseillais », tous les cousins du sud. Et alors là, on va s’marrer 5 bonnes mn !

      Quoi ? oui je mets de guillemets partout, c’est pour faire djeun’ (entre guillemets) !

      😉

      julesansjim

      13 décembre 2010 at 15 h 48 min

    • Quel monde de merde !

      alainbu

      12 décembre 2010 at 21 h 11 min

    • Décidément tout va bien…;-((

      Rien ne change, et le bon peuple s’en prend toujours aux bouc-émissaires, c’est plus facile de massacrer des pauvres gens quand on est en bande, que d’aller faire sauter une banque…

      Des fois, je suis assez contente de ne plus avoir vingt ans, et de laisser le boulot aux plus jeunes…Parce que boulot, y’en a…

      Gavroche

      13 décembre 2010 at 11 h 58 min

  3. merci pour la page d’histoire et d’Histoire, l’Histoire avec une grande hache, comme disait perec (je crois)

    zozefine

    15 décembre 2010 at 10 h 23 min


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