LES VREGENS

le mal de mère

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Jacqueline claqua sa portière, posa lourdement les mains sur le volant et soupira longuement avant de démarrer le moteur de sa Peugeot.
Pour sûr, elle ne s’y attendait pas à celle-là.
Depuis 3 semaines qu’elle avait commencé à faire le ménage chez ces gens là, on peut dire que jusque là, tout s’était bien passé.
C’est la coiffeuse du village qui les avait mises en relation, elle savait Jacqueline sérieuse, et puis elle trouvait intéressant de se faire bien voir auprès de l’adjoint au nouveau maire. Faut dire que la coiffeuse, Marie-Claude, était plutôt pour l’autre liste, celle du notaire et des commerçants, pas pour celle des socialos et du docteur qui avait finalement gagné. Alors, Marie-Claude, en tant que trésorière de l’union commerçante, et au nom du bon voisinage, voulait faire un peu oublier ses prises de positions passées. « Faut être adaptable quand on est dans le commerce ! » disait souvent son mari. Bref, quand la femme de l’adjoint lui avait dit, en causant, qu’elle cherchait une femme de ménage, Marie-Claude avait tout de suite pensé à Jacqueline et avait arrangé l’affaire, et c’est comme ça que Jacqueline avait obtenu ce nouveau travail.
Ça n’avait pas été pas facile pour Jacqueline : après 15 ans passés à faire du conditionnement en usine, elle avait été licenciée quand la direction américaine avait décidé de remplacer toutes les chaînes manuelles par des chaînes automatisées, plus rentables.
Les anciens bancs de conditionnement avait été déménagés dans l’usine de Pologne qu’ils venaient de racheter et ici, deux techniciens suffisaient maintenant.
Et Jacqueline et les copines : terminé.

Avec les indemnités du licenciement, Jacqueline s’était donc payé le permis. Sûr qu’il en fallait du courage à 45 ans pour le faire, c’est ça aussi qui avait plu à Marie-Claude : « Dans la vie, quand on veut, on peut ! », qu’il disait souvent son mari. Et aussi, il avait dit « Hein Jacqueline, le monde appartient ceux qui ont une auto ! » et ça, ça l’avait bien fait rigoler.
Le reste de sa prime de licenciement était passé dans sa Peugeot.
Et elle travaille depuis comme femme de ménage.
Avec ce nouvel employeur, ça se passait bien. Le soir, quand la femme de l’adjoint rentrait à la maison, elle lui proposait même un café et elle lui demandait si tout c’était bien passé, et tout ça sur le temps de travail, payé.
Alors, aujourd’hui, Jacqueline se sentait un peu perdue.
La semaine dernière, Jacqueline lui avait dit un peu sa vie. Comment elle avait quitté tôt l’école pour aller travailler, son mariage à 22 ans, avec le premier homme qui s’était intéressé à elle, les 4 enfants.
Et puis aussi, elle avait dit les tracas de la vie.
Seule avec les enfants toute la semaine, parce que Jean-Paul était chauffeur poids lourd. La grande obligée de s’occuper de ses petits frères pendant que Jacqueline est à l’usine, le travail en équipe, les roulements, le sommeil et les fins de mois difficiles…
Alors, bon, quand le petit, Anthony, a commencé à avoir des problèmes, à avoir de mauvaises fréquentations, elle en avait eu du souci, surtout que Jean-Paul a cette époque là n’avait plus de boulot, plus de permis. « L’alcool… » avait soufflé Jacqueline, avec une petite grimace entendue.
Du souci oui avec Anthony, elle en avait. Des vols, des bagarres, et puis la drogue, les gendarmes, les mises à l’épreuve….
Là, il était revenu à la maison, mais il recommençait ses histoires.
Du souci, oui ça en faisait du souci pour Jacqueline.
Elle lui avait dit tout ça la semaine dernière, à la femme de l’adjoint, en prenant le café.

Alors ce soir, quand la femme de l’adjoint lui avait dit qu’elle en avait discuté avec son mari et qu’ils ne pouvaient pas la garder, elle ne s’y attendait Dieu pas, ça non.
Oh, bien sûr, ils n’avaient rien à lui reprocher question ménage, mais voilà, avec les problèmes de drogue de son fils, ils ne sentaient pas rassurés qu’elle ait la clef de leur maison avec elle. On ne sait jamais, s’il venait à prendre la clef et à les cambrioler…
« Alors, bon, vous comprenez  Jacqueline, on est obligé d’arrêter. Mais ne vous inquiétez pas, je vais vous faire tous les papiers pour les Assedic, et puis on reste amies bien sûr. Un autre petit café Jacqueline ?».

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Written by lenombrildupeuple

15 décembre 2010 à 19 h 11 min

13 Réponses

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  1. tu pourrais faire une catégorie « histoires de la violence ordinaire »

    c’est toujours si bien écrit, décrit, ressenti qu’on reste avec Jacqueline dans l’auto, sans rien dire, sans comprendre.

    kakophone

    15 décembre 2010 at 19 h 28 min

  2. Rhâââ la phrase qui tue « on reste amis », pour dire « on n’a plus rien à se dire »!

    Rassure-nous, c’est pas toi le fils de Jacqueline? ;o)

    superpowwow

    15 décembre 2010 at 20 h 31 min

  3. ou de la mesquinerie, de la petitesse, de la petite trouille moche… berk, ça donne envie d’aller mordre du mollet de bourges notables provinciaux. merci nombril pour ton texte, beaucoup de choses sont dites avec sobriété.
    en un mot : encore !!!

    zozefine

    15 décembre 2010 at 20 h 35 min

    • J’en ai une autre derrière la tête, pour la rentrée.
      Mais tu me mets la pression et je ne supporte que celle qui mousse…

      lenombrildupeuple

      18 décembre 2010 at 17 h 55 min

  4. Poignant ton texte « Nombril à moi » et la Marie-Claude je la connais, elle habite derrière le mur en face de chez moi.

    alainbu

    15 décembre 2010 at 21 h 09 min

  5. Des fois, j’en ai vraiment marre. De tout. Du monde, des gens, de leurs lâchetés…et je suis bien contente de ne plus avoir vingt ans.

    Ces quelques mots m’ont fait penser à Mordillat.

    Et en plus, tous ces petits bourgeois de province, propres sur eux, persuadés de leur bon droit, et d’avoir le nez propre (haha) je les connais. Surtout ne pas prendre position (air connu), et préserver son tout petit pré carré.

    C’est l’hiver, il fait froid, et la déprime est là…

    Gavroche

    16 décembre 2010 at 10 h 05 min

  6. Putaing, comme quoi il ne faut pas se laisser aller aux confidences, avec un petit café bien sympa, pour faire connaissance, euhhh…. non, pour te tier les vers du nez et ensuite tchao, bonjour chez vous à la revoyure, tiens ça me fais penser à un truc …. peut-être la même chose que vous, les vrégens ?

    bysonne

    18 décembre 2010 at 22 h 41 min

  7. Bon sang ! J’avais loupé l’histoire ! Un merci à Gavroche en passant… parce qu’elle a attiré mon attention dessus.
    Un uppercut en plein dans la tronche que j’ai pris !
    C’est court mais ça fait mal !

    clomani

    20 décembre 2010 at 20 h 00 min


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