LES VREGENS

Nelson Mandela, tel qu’en lui-même.

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Il y a quelques semaines ma fille aînée m’a offert un livre que j’ai reçu comme une sorte de geste symbolique, un message d’amour qu’adresse une jeune femme à son père, plus tout jeune. La force symbolique du message tient dans un prénom et un nom : Nelson Mandela. Car choisir d’offrir un livre de cet homme-légende, ou qui parle de l’oeuvre de sa vie, ce n’est pas insignifiant, et le destiner à son propre père encore moins.

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Il existe une autobiographie de Nelson Mandela intitulée « Un long chemin vers la liberté », paru en 1994. Ce best-seller est présenté comme un ouvrage collectif dont le manuscrit original a été rédigé à la prison de Robben Island par un « conseil éditorial » auquel appartenait Ahmed Kathrada, camarade, ami et compagnon de cellule. « Conversations avec moi-même. Lettres de prison, notes et carnets intimes » se veut un prolongement de ce travail autobiographique, tout en le concentrant sur l’homme Mandela. « Conversations avec moi-même nous donne accès à l’homme au-delà de sa figure publique, et cela à travers ses archives personnelles. »(précise Verne Harris, chef du projet éditorial, en introduction)

Et l’on a en effet le sentiment d’avoir approché « la légende » au plus près de l’intime, au terme de la lecture de cet ouvrage de 500 pages. On ne résume pas une légende, une icône, en quelques phrases. D’où la difficulté d’évoquer ce livre fait de lettres adressées pour l’essentiel à des proches et des membres de la famille, de notes personnelles griffonnées à la hâte faisant office d’aide-mémoire et de réflexions consignées dans des carnets à priori non destinés à être publiés.

A l’évidence, l’écriture constitue un outil de la pensée et de la réflexion pour cet homme privé de liberté pendant près de 30 années. « Mettez vos pensées en ordre par la réflexion, la plume à la main. Appropriez-vous la puissance de la plume. Lisez, lisez, lisez chaque jour, la plume à la main. » (N.M) C’est évidemment l’un des premiers aspects de sa personnalité qui me frappe et que je m’empresse de souligner.

Les 27 années d’incarcération font de Mandela un symbole de ténacité, de résistance aux souffrances physiques, mentales et morales, et même le terme de résilience vient spontanément aux lèvres à l’évocation de son parcours. Où puiser de telles forces, une telle énergie pour résister à tant de malheurs ? Une partie de la réponse réside sans doute dans cet extrait où le président Mandela, le responsable politique chargé de missions aussi délicates que la mise en oeuvre du processus de paix au Burundi en 2000, fait l’inventaire des qualités dont doit faire preuve tout dirigeant ou responsable politique pour mener à bien sa tâche. Il écrit ceci : « Pratiquement aucune des parties qui négocient, voire aucune, ne semble avoir appris l’art du compromis Leur inflexibilité engendrera inévitablement des difficultés et empêchera les compromis nécessaires à un accord réaliste… […] … Dans chaque querelle, on arrive à un moment où aucune des deux parties n’a entièrement tort ou entièrement raison. Où le compromis est la seule alternative pour qui souhaite réellement la paix et la stabilité… […] … Le respect et même l’admiration sont universels pour ceux qui sont humbles et simples par nature, et qui ont une foi absolue dans tous les êtres humains, quelle que soit leur condition sociale. Voilà des hommes et des femmes, connus ou non, qui déclarent une guerre totale à toutes les formes de violence des droits de l’homme, où que ces excès aient lieu dans le monde… […] … Ce sont ces hommes et ces femmes qui sont l’espoir du monde. »

Ainsi donc, le responsable politique, haut dirigeant d’un grand pays africain, a pratiqué et milité pour l’art du compromis. Pourtant, l’activiste anti-apartheid qu’il était en 1960 déclarait alors : « … la situation de ce pays  c’est qu’il est temps pour nous d’envisager une révolution, une lutte armée : nos hommes constituent déjà des unités militaires afin de perpétrer des actes de violence. Si nous n’agissons pas, ils continueront. Ils n’ont pas de ressources, ils n’ont pas d’expérience, ils n’ont pas l’appareil politique pour mettre en oeuvre cette décision. La seule organisation susceptible de le faire est le Congrès national africain, qui commande les masses du peuple… » Mandela s’adresse en ces termes à Walter Sisulu, militant de l’ANC, combattant anti-apartheid.

Walter Sisulu

Le Parti prône encore à cette époque une stratégie non-violente, malgré les nombreuses exactions et crimes racistes commis en toute impunité par certains afrikaners. Mais dans l’esprit de Mandela (il est alors au début de sa longue privation de liberté) si la révolution est devenue une nécessité et le recours à l’action violente , et donc armée, une quasi obligation, l’improvisation, elle, potentiellement porteuse de dérives ou d’excès, n’est pas de mise. Ainsi, dans ses carnets intimes, datés de 1962, consigne-t-il un certain nombre de considérations très précises sur ce point. « Il faut adroitement coordonner les actions de guérilla menées dans les villes et les campagnes… […] … Il faut la garantie absolue que toutes les précautions ont été prises pour s’assurer la victoire – l’organisation est extrêmement importante. Avant tout, il faut un réseau dans tout le pays. Nous devons mener une étude appropriée de toutes les révolutions, y compris celles qui ont échoué… […] … Nous devons avoir le courage d’accepter qu’il y aura des représailles contre la population. Mais nous devons tenter de l’éviter en choisissant avec soin nos cibles. Mieux vaut attaquer des cibles éloignées de la population. Les cibles doivent être aussi proche que possible de l’ennemi. Devant le peuple et devant le monde, le soulèvement doit conserver un caractère de mouvement révolutionnaire populaire… […] … Nous devons rechercher le soutien de toute la population grâce à un équilibre parfait des classes sociales. La base de notre soutien se trouvera parmi les gens du peuple, les pauvres et les ignorants, mais il faut aussi que les intellectuels soient de notre côté… » C’est un Mandela stratège qui s’exprime là, quasiment le chef militaire d’une armée révolutionnaire. Quel contraste entre l’homme révolté, âgé d’une quarantaine d’années, dans la force de l’âge mais privé de la possibilité d’agir concrètement, et celui qui, élu président de l’Afrique du sud à 76 ans, couronné Prix Nobel de la Paix un an plus tôt, mettra ses dernières forces dans un combat pour la réconciliation des peuples ! Il y a de quoi méditer, assurément.

On peut notamment se demander si un tel homme aurait eu la même évolution, le même parcours politique, s’il n’avait connu aussi longtemps, aussi durement, l’expérience de la prison. Lorsqu’il est interrogé sur ce point voilà ce qu’il répond : « Je ne suis pas en mesure d’isoler un facteur unique qui m’aurait plus impressionné que les autres, mais d’abord il y avait la politique du gouvernement qui était très brutale, impitoyable ; il faut aller en prison pour réellement comprendre ce qu’est la politique d’un gouvernement. Derrière les barreaux. En même temps, on découvre que tous les gardiens ne sont pas des monstres. Bien sûr il y a les directives et les gardiens qui en règle générale sont brutaux, mais il y a quand même des gens très bons, humains, qui nous traitaient très bien. Dans le cadre du règlement, et parfois en sortant de ce cadre, ils essayaient d’améliorer nos conditions de vie.

Et puis il y a la question du militantisme des prisonniers. Etant donné la dureté des conditions, surtout pendant les années soixante, on aurait pu s’attendre à ce que les gens courbent l’échine. Mais pas du tout. Dès le début, ils se sont battus. Et certains de ceux qui menaient ces luttes étaient à peine connus… D’ailleurs, ils ne le sont toujours pas. Il y avait, vous savez, un esprit de résistance, la capacité de l’homme à résister à l’injustice même à l’intérieur de la prison. Et j’ai appris qu’il n’est pas besoin d’avoir des diplômes pour avoir les qualités d’un meneur d’hommes, pour s’opposer à l’injustice sous quelque forme qu’elle s’exprime… Beaucoup d’entre nous adoptaient une attitude militante, préféraient être punis et même frappés plutôt que de baisser la tête. Dans la section où nous nous trouvions, il y avait des personnes très cultivées, qui avaient beaucoup lu, beaucoup voyagé de par le monde, et avec qui c’était un réel plaisir de parler. Quand vous vous asseyiez pour discuter avec elles, vous aviez toujours le sentiment d’apprendre quelque chose… »

derrière les barreaux

A la page 342 figurent les quelques lignes qui constituent la dernière note rédigée à la prison de Victor Verster, sorte de résidence surveillée qui fit la transition entre l’emprisonnement et la liberté. Nous sommes le 13 janvier 1990 :

« Des canards attroupés marchent maladroitement dans le salon, ils flânent sans apparemment avoir conscience de ma présence. Des mâles aux couleurs vives, mais qui restent dignes et ne se comportent pas comme des plays-boys. Quelques instants plus tard, ils s’aperçoivent de ma présence. S’ils sont surpris, ils ont la grâce de ne rien en laisser paraïtre. Néanmoins, je décèle un imperceptible sentiment de malaise de leur part. Il semble qu’ils soient troublés, et bien que je craigne que leur peur ne les conduise à salir un tapis très onéreux, je tire quelque satisfaction à les voir aussi fébriles. Subitement, ils poussent des cris rauques et répétés et sortent à la file. Ils se comportent bien mieux que mes petits-enfants. Eux mettent toujours la maison sens dessus dessous. »

L’homme qui écrit ces lignes vient de passer 27 années de sa vie en prison. Il a 72 ans. La leçon de vie s’arrête là. C’est exemplaire mais provisoire, car la vie continue.

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5 Réponses

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  1. Merci Juléjim pour cette critique … j’ai eu très envie de me payer cet ouvrage… puis j’y ai renoncé parce que je venais de voir sur Arte un documentaire sur Mandela. Et ce qui est drôle, c’est que j’en ai retenu à peu près l’inverse (sur le compromis). Après sa sortie de prison, le régime d’Apartheid a tout fait pour faire accepter des compromis inadmissibles à Mandela. Et il a toujours été ferme… parce qu’il voulait associer tout son peuple au « compromis » et pas seulement une partie. Il n’a signé les accords qu’une fois sûr que tout ce qu’il exigeait serait respecté (mais il partait de très bas puisque les noirs n’avaient aucun droit).
    Il va donc me falloir absolument lire ce bouquin, histoire de voir si je n’aurais pas mal compris le mot compromis (dans la version documentaire que j’ai vue).

    clomani

    20 décembre 2010 at 19 h 56 min

    • Naomi Klein consacre un chapitre de sa Shock Doctrine à la sortie de l’apartheid et y explique comment les militants, peu expérimentés en matière de négociations officielles au sommet, se sont fait entourlouper en matière de clauses sur l’économie, les privatisations, etc, tout occupés à reconquérir les droits politiques. (Chapitre: Democracy born in chains: South Africa’s Constricted Freedom). Donc, selon elle, pas de compromission VOLONTAIRE.

      florence

      20 décembre 2010 at 22 h 48 min

      • Hélas, oui. Naomi Klein écrit :

        « L’ANC adopta des politiques qui creusèrent les inégalités, et aggravèrent le problème de la criminalité, à un point tel que les écarts qu’on observe aujourd’hui en Afrique du Sud se rapprochent plutôt de ceux qui séparent Beverly Hills et Bagdad. Le pays est à présent l’illustration vivante de ce qui se produit lorsque la réforme économique est dissociée de la transformation politique. Sur le plan politique, les Sud-Africains ont le droit de vote, bénéficient de libertés civiles, et vivent selon la règle de la majorité. Sur le plan économique pourtant, l’Afrique du Sud a supplanté le Brésil au titre de nation où les inégalités sont les plus prononcées au monde. »

        pages 307 et suivantes…

        Hélas, encore une fois, un marché de dupes… !

        Gavroche

        21 décembre 2010 at 11 h 44 min

  2. Mais je n’ai rien formulé de ce qui est écrit dans le livre qui indique que tu aies pu entendre le contraire dans le doc d’Arte. Dans le livre, Mandela parle bien de « compromis » pas de « compromission ».
    Ce que j’ai voulu souligner moi c’est le passage d’un état d’esprit révolutionnaire à un état d’esprit bien plus conciliant, plus caractéristique d’une approche réformiste.

    julesansjim

    20 décembre 2010 at 21 h 02 min

  3. C’est sûr, lorsqu’on lit ce que disent les sud-africains 20 ans après la libération de Mandela, le bilan semble plus que mitigé … Si j’étais Mandela ou l’un de ses compagnons de lutte, je me dirais peut-être « tout ça pour si peu … » Que pense-t-il d’ailleurs aujourd’hui ?

    http://www.ladepeche.fr/article/2010/02/08/774041-Des-Sud-Africains-parlent-de-l-apres-apartheid-frustration-espoir-aussi.html

    julesansjim

    21 décembre 2010 at 21 h 48 min


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