LES VREGENS

Musique modale

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A l’époque où j’étais enfoncée dans la musique baroque jusqu’aux aisselles, pour cause clavessin, où je chantais en solo du Schubert et en chœur des cantates de Bach, Malicorne a déboulé sur moi comme un cyclone. Par exemple « le luneux ». Je me suis mise à écouter beaucoup, beaucoup de musique très ancienne (Binchois, Machaut, Dufay, de Lassus, etc.), les premières grandes polyphonies, et la musique « trad. » bien sûr. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi j’aimais tellement cela, surtout dans la mesure où cela avait peu à voir avec ma pratique musicale, cadrée par l’harmonie et les formes baroques et classiques.

Et puis vraiment par la bande, à cause de l’écriture musicale elle-même (les neumes), je me suis intéressée au chant grégorien. Après un premier stage délirant (en Bourgogne, on répétait le matin, un petit repas, et hop, on parcourait la verte campagne se trouver une belle église romane, et on allait faire vibrer les vieilles pierres… Ensuite, retour au logis, une bonne soirée à se murger gaiment au picrate du coin, et c’était reparti le lendemain…), un autre stage, dirigé par un type fascinant, Luis Barban, du groupe Witiza , m’a fait comprendre en fait pourquoi j’aimais tellement la musique ancienne, voire « archaïque » (witiza – o virgo splendens – fait partie du Llibre Vermell de Montserrat; il existe bien sûr la version Hasler, superbe; mais là, c’est fait avec un minimum de moyens pour un effet maximum, très très puriste – patienter jusqu’à ou passer directement à 2’20’ ‘ toutefois, quand la 2ème voix commence pour faire les entrelacs; en fait c’est un canon).

Tout tient en UN mot : la MODALITE. Et en UN phénomène sonore musical : le BOURDON (ou, dans le chant byzantin, que j’ai essayé aussi de pratiquer, mais là c’est une autre histoire : l’ISON), à savoir la note de base du mode dans lequel on est. Si vous avez écouté le Virgo splendens, la dernière note, c’est l’ison, et vous avez pu le chanter tout le long des entrelacs. Ecoutez « le luneux » (07 Le Luneux) et essayez de chanter la note « de base » (la basse en général, mais pas toujours) et tenez-la jusqu’au bout du couplet (ou de la chanson : on peut chanter toutes les paroles sur cette seule note). Bon, je ne suis pas musicologue, j’ai toujours évité les cours théoriques au Conservatoire, et donc ce que je peux expliquer, c’est ce que j’ai compris, avec mes mots. C’est peu hélas, mais pour celles et ceux que ça intéresse, je suis sûre qu’il y a des compétents dans le coin qui pourront ajouter voire corriger.

Je vais vous la faire hyper simple, hein…

Prenez un clavier de piano[1]. Jouez la gamme de do, donc depuis le do, que les touches blanches. Vous êtes en mode de do. « J’ai du bon tabac » comme prototype de la mélodie en do. En musique pas archaïque, c’est un do « majeur », parce que la 1ère tierce (do, , mi) est « entière », ce sont des tons entiers. Pour jouer la même gamme, mais en « mineur », la 1ère tierce (je ne vous parle pas du reste de la gamme) est raccourcie d’un demi-ton (do, , mib = la touche noire). Mais sur le piano, il faut faire une gymnastique, aller chercher ce demi-ton sur la touche noire. Par contre, si vous commencez votre gamme par la touche de la juste au –dessous, il y a le même rapport entre les notes domib qu’entre lasido. Mais là, alors, on est en mode de la.

Donc, allez, on OUBLIE les touches noires, sinon je tape. Et jouez toutes les gammes des notes, sans jamais utiliser ces touches noires. Mode de : ré-mi-fa-sol- etc., mode de mi : mi-fa-sol-la, etc., mode de fa : fa-sol-la-si, etc. Ce que vous avez joué là, ce sont tous les modes possibles de la musique « archaïque ». Je vous le copie-colle depuis wiki :

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/fr/thumb/a/a9/YB1004_Modes_anciens.png/679px-YB1004_Modes_anciens.png

Donc, conclusion : ce qu’on appelle « majeur » et « mineur », ce sont (très grosso modo, hein) simplement des cas particuliers de la modalité, le mode de do pour le majeur, le mode de la pour le mineur. MAIS il y a TOUT le reste… Passé aux oubliettes ouvertes par la polyphonie et l’harmonie « classique » (merci la musique moderne et contemporaine d’avoir fait éclater tout ça, en particulier la musique dodécaphonique). Mais, car il y a un mais, l’utilisation de ces modes ne permet pratiquement pas la modulation. Là, ça devient très compliqué, il faut simplement me croire. Quand on est dans le mode de sol, à moins de vouloir vivre dangereusement musicalement, on n’a aucun moyen harmonique de passer dans un autre mode (et là, je vous renvoie à la littérature musicologique ou à vos études musicales), et on garde , audible ou non, l’ison, le mode, la base, le sol pendant toute la durée de la pièce. D’où le tremblement de terre inouï qu’a représenté la découverte de la polyphonie, justement. En limitant nos oreilles à 2 modes, celui de do (majeur) et celui de la (mineur), mais en multipliant les passerelles musicales entre ces 2 modes, on a découvert un univers de possibilités inconcevable auparavant.

Mais on a perdu la magie des autres modes, parfois très très tordus (juste pour s’en convaincre, avec le piano et les touches blanches, imaginez une mélodie en mode de si : pas facile !!). Or, avec le chant grégorien, une musique exclusivement modale, j’ai (re)trouvé cette magie. Et du coup, j’ai compris pourquoi je suis dingue de Malicorne, de Chalibaude, et j’en passe des tonnes de ces groupes formidables, dingue de toutes les musiques « folks » celtes[2], de la musique ancienne super vieille : la musique « trad. » est MODALE (comme Yacoub le dit dans le film de Randal, il me semble ; en tout cas, elle module très rarement vers d’autres tonalités (la tonalité désignant le son « de base », la basse)). De Malicorne toujours, le sublime « le luneux » par exemple (facile de trouver l’ison), mais aussi cette chanson qui me bouleverse jusqu’à la moëlle, « la complainte » (l’ison est plus difficile à trouver) (13 La Complainte Du Coureur De Bois). On remarque avec « la complainte » que la modalité n’empêche pas l’adjonction de voix.

Dans la musique modale, le fait que l’ison soit tenu d’un bout à l’autre rend cette musique extrêmement envoûtante, fascinante. La modalité, l’ison, la basse cloue l’auditeur sur un son, un seul, et le fait tournoyer, danser, voluter autour de ce son unique et obsédant. Il y a quelque chose d’incantatoire là-dedans. Tout ce qu’on espérer, maintenant, quasi en 2011, c’est que cette musique d’avant et de parallèlement à l’ars subtilior et à la soupe simpliste contemporaine ne disparaisse pas totalement dans les méandres kafkaïens des lois du marché et de ceux de l’offre et de la demande. Parce que c’est une terra incognita pour la plupart des gens, et que tout le monde mérire de rencontrer une fois dans sa vie. Ne serait-ce que pour dire « Bof, j’aime pas ».


[1] Sur Internet, il existe des « pianos virtuels », si jamais…(par exemple : http://www.bgfl.org/bgfl/custom/resources_ftp/client_ftp/ks2/music/piano/)

[2] Il y aurait beaucoup à dire également sur les musiques orientales, et, beaucoup plus près, la musique grecque, le rébétiko en particulier.

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Written by zozefine

26 décembre 2010 à 13 h 14 min

Publié dans Non classé

12 Réponses

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  1. …Et je renvoie les gens au bloug de notre Altesse Djac:
    http://djac.baweur.over-blog.com/article-5040499.html
    😀
    keskon se culturationne, ici :-))))

    mebahel5

    26 décembre 2010 at 13 h 35 min

  2. J’ai un doute sur « claveSSin », j’aurais écris « claveCin » ou alors on parle d’autre chose ?

    lenombrildupeuple

    26 décembre 2010 at 14 h 32 min

  3. Bon sang de bonsoir, j’ai eu du mal à « imprimer » à partir de ton clavier de piano (vu que je n’ai aucune culture musicale) mais en effet, vingt-dieux, qu’est-ce qu’on apprend, sur ce blog !!!
    J’aime beaucoup tout ce qui est choeurs en général, qu’ils soient folkloriques, religieux (la grande liturgie orthoxe slave me file des frissons tout comme les chants grégoriens…). Et bizarrement ton lien sur ton prof de stage m’a immédiatement plongée dans le film de Bauvois sur les moines de Tibéhirine…
    J’aurais raté ma vocation de religieuse ? (mes parents se sont rencontrés dans une chorale) ;o)))

    clomani

    26 décembre 2010 at 19 h 51 min

  4. je dois avouer que toute athée quasi prosélyte que je suis, ces stages de chant grégorien (et pas qu’en bourgogne et dans les alpilles avec barban mais aussi dans des abbayes sublimes (fontevrault, sylvanes, excusez du peu)), et parfois avec des moines comme profs, aller entonner puer natus est sous les voûtes des églises, ben… quelque chose se passe, dans l’esprit, dans l’âme. la très grande beauté des lieux, du chant et ce ressemblement de gens qui chantent ensemble, qui soudain forme un corps, un seul corps chantant, pffff, je te dis pas combien de fois je me suis dit que SI il existait une forme de vie monacale chantante et agricole NON religieuse, j’irais y vivre en courant…

    zozefine

    27 décembre 2010 at 8 h 39 min

  5. Certains cherchent des épiceries, notre amie Zoz, elle, est à la recherche d’une « abbaye tapie dans l’ombre ». Excusez du peu. Cela dit, c’est l’endroit idéal, insoupçonnable…;-)

    Gavroche

    27 décembre 2010 at 9 h 48 min

    • allez, mécréante, va pousser quelques puer natus est dans l’église de BESSE, et tu m’en diras des nouvelles !
      mais franchement, s’installer laïcs dans une abbaye, ça a plus de gueule que dans une épicerie, non ? je connais quelqu’un qui s’est acheté pour y vivre une petite église romane déconsacrée en beauce il me semble, bon, l’hiver tu dors en moumoute, cagoule et moon boots, mais ça a de la gueule…

      zozefine

      27 décembre 2010 at 10 h 06 min

      • Ah ouais le pied intégral de s’acheter une église, mieux qu’un loft à Nouillorke, mieux qu’un phare en Bretagne, une architecture somptueuse avec une acoustique idem sûrement!

        superpowwow

        28 décembre 2010 at 22 h 02 min

  6. Là, j’te suis Zozé… moi qui ai des frissons et la larme à l’oeil rien que d’assister à un récital Gospel à Soweto, qui me suis sentie portée par les chants grégoriens du film (j’ai oublié le titre, bon sang de m…) sur les moines… je pense que je courrrai ventre à terre si on me proposait de finir mes jours en chantant dans une abbaye, une mosquée ou un choeur de gospel à Soweto. Ca fait trop de bien physiquement de voir ça donc d’y participer doit vraiment être très bon pour la santé, j’en suis certaine.
    Quant à dormir sous des tonnes de moumoutes, ça m’est arrivé… à part le poids sur les jambes, ça n’a pas été trop gênant (et puis sortir pour aller faire pipi dans la nuit)… aaaaargh.

    clomani

    27 décembre 2010 at 11 h 54 min

  7. je plussoie : « Ca fait trop de bien physiquement de voir ça donc d’y participer doit vraiment être très bon pour la santé, j’en suis certaine. »
    dans les rapports sociaux, le chant en collectivité, avec des gens, c’est de loin l’activité la plus enivrante que je connaisse.
    et j’ai testé aussi le « chante si tu as peur », ben ça marche.

    zozefine

    27 décembre 2010 at 17 h 38 min

  8. bon, vous commentez gentiment, vous êtes des amours, mais la musique modale dans tout ça ? vous vous en tapez hein ? il y a que clo qui a essayé, lis-je, bande d’aliénés à la tonalité !

    zozefine

    29 décembre 2010 at 9 h 56 min


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