LES VREGENS

Jean du voyage

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Jean a cinq ans et demi ; il vit avec ses parents à quelques clôtures de chez nous. Son père est élagueur. Lorsqu’il installe la caravane sur la dalle, près de la grande maison des parents de sa femme, sédentarisés depuis de nombreuses années, c’est pour gagner en quelques mois un maximum d’argent ; en quelques années il s’est fait une clientèle, un réseau fidélisé, en rayonnant sur plusieurs communes franciliennes. En fonction des saisons, à la demande, il élague, il taille des haies, il débroussaille, il tond … Sa jeune femme, elle, prend soin de leur intérieur, la caravane, et de leur garçon, Jean, qui n’est pas scolarisé. Après quelques mois il faut changer de secteur, reprendre la route et trouver matière à travailler ailleurs…

Lorsqu’il est venu s’occuper d’un arbre de notre jardin, début novembre, nous avons bavardé lui et moi, tout en travaillant. Il m’a parlé de son métier, de sa passion pour l’élagage, notamment, qu’il conçoit un peu comme le travail d’un sculpteur. « J’essaie de créer comme une sculpture ! » m’a-t-il dit. D’ailleurs, il prend en photo chacun des arbres qu’il élague. Avant et après. Et lorsqu’à mon tour je lui ai parlé de ma passion pour ce que fut mon métier d’enseignant, il m’a alors confié à quel point il avait souffert d’une scolarité tronquée et très perturbée par le mode de vie itinérant de ses propres parents. Aujourd’hui encore il souffre de ne pas savoir bien lire et écrire. « Je fais beaucoup de fautes ! » Pourtant, il est « du voyage », et il a choisi d’être un travailleur indépendant et itinérant.

"J'essaie de créer comme une sculpture !"

Il m’avait fait une promesse lorsque le chantier fut terminé, celui de m’apporter dès que possible des coupes de bois que ses clients ne souhaitent pas garder, lorsqu’ils n’ont pas de cheminée pour les brûler. Je ne fus donc pas surpris de le voir sonner à la porte quelques jours plus tard, mais la raison de sa visite était autre. Après en avoir discuté avec sa femme, il venait me demander de donner des cours particuliers à son fils Jean, avant qu’ils ne repartent, dans quelques semaines. Il proposait de me rétribuer, ce que je refusais. Par contre, nous avons accepté, ma femme et moi, dans un premier temps, d’accueillir Jean une fois par semaine à la maison, afin d’établir une sorte de rapide bilan de compétences, dans la perspective d’une éventuelle scolarisation en école élémentaire à la rentrée prochaine.

**********************************

La toute première fois, Jean est venu avec ses deux parents, père et mère. Les autres fois, il est venu accompagné de sa mère uniquement. Chaque « visite » a duré une heure environ, organisée en trois séquences d’une vingtaine de minutes. Après deux séances nos impressions premières se sont rapidement confortées : Jean est un enfant intelligent et volontaire, avec un potentiel global prometteur. Il s’exprime volontiers, dispose d’un vocabulaire étendu (particulièrement en ce qui concerne la nature, les animaux, les plantes, le temps etc…) et témoigne d’une certaine finesse dans la compréhension d’un récit ou d’une situation de jeu. Les points faibles repérés concernent la motricité fine (dessiner, peindre, écrire, découper) et les savoirs mathématiques de base (comptine numérique, dénombrer jusqu’à 10, s’orienter dans le plan et l’espace). Ce qui paraît normal dans la mesure où il n’a bénéficié jusqu’ici d’aucune scolarisation préélémentaire.

Jean a gagné !

Nous avons donc mobilisé ce qu’il nous reste de notre savoir-faire d’instits de maternelle pour proposer à Jean,  pendant environ deux mois, une série de « coups de pouce » à l’apprentissage : 20 mn avec les chiffres (dénombrer et compter), 20 mn avec les lettres (tracer, reproduire, reconnaître) et 20 mn avec un livre (écouter/comprendre un récit, une histoire). Ce modeste programme de courte durée a eu pour principales conséquences de mettre notre « petit élève » dans la situation d’apprendre à lire les constellations numériques que représentent les six faces d’un dé à jouer, d’y associer des quantités de jetons, d’apprendre à perdre, à tenir un feutre, une paire de ciseaux, un pinceau pour peindre et coller, d’apprendre à se concentrer sur une tâche donnée, à écouter et respecter une consigne, de ressentir le plaisir de partager une histoire … Très vite, nous lui avons fourni un grand cahier afin d’y coller toutes ses productions et de pouvoir lui donner une ou deux fiches de « travail » pour la semaine ! De même, Jean est reparti à chaque fois avec l’album dont je lui avais préalablement lu l’histoire en fin de séance. Sa maman prenant le relais à la maison pour « le faire travailler » et lui relire l’album de la semaine.

apprendre à conduire, apprendre à écrire

D’une semaine à l’autre, malgré le peu que représente notre action, nous avons perçu des progrès indéniables. C’était hier la dernière séance (le départ est prévu pour le week-end) Jean nous a chanté, presque sans hésitation, une comptine que je lui ai proposée pour l’aider à mémoriser la suite des nombres jusqu’à 12 :

« 1, 2, 3 nous irons aux bois/4, 5, 6 cueillir des cerises/7, 8, 9 dans un panier neuf/10, 11, 12 elles seront toutes rouges ! »

Sa tenue de crayon et son habileté grapho-motrice s’est notoirement améliorée aussi.

Et que ça tourne !

En prévision de cette longue période sans stimulation autre que celles de ses parents, et peut-être aussi de l’entourage familial, nous avons « bourré » le cahier de fiches, quadrillant les domaines où Jean doit s’exercer et s’améliorer en priorité… Sous l’autorité et la responsabilité de sa jeune maman. Essentiellement désormais. Dès le début, et ensuite à chaque séance, nous avions insisté auprès de la maman sur l’immense profit que Jean tirerait d’une entrée au cours préparatoire à la rentrée 2011. Et nous nous sommes engagés à l’accompagner, si elle le souhaitait, pour les démarches administratives d’inscription en mairie et auprès de l’école. Aurons-nous été entendus ?

le travail dans le cahier

Emus, nous avons salué nos visiteurs avec une question en tête : que ferons-nous s’ils nous reviennent en septembre ou en octobre avec la même demande d’aide ?

apprendre en jouant

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Written by Juléjim

13 janvier 2011 à 10 h 29 min

13 Réponses

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  1. Ému aussi je suis après la lecture de ce sympathique récit. J’espère que tu n’oublieras pas de nous donner des nouvelles du petit Jean.
    Et dommage que je sois un peu loin pour solliciter les services du papa, mon élagueur est malheureusement un peu moins « artiste » que lui 😉

    alainbu

    13 janvier 2011 at 10 h 54 min

  2. Bel aventure, beau réçit, belle goute d’eau dans l’univers … Merci.

    gooulven

    13 janvier 2011 at 11 h 44 min

  3. Merci frérot du ouèbe. J’ignore précisément vers quelle destination est prévue leur départ très prochain. J’ai cru comprendre qu’ils allaient vers la Vendée. Mais on nous a promis une carte postale, donc nous en saurons plus un jour ou l’autre.
    Tu veux que j’indique au papa qu’il y a du taf pour lui un peu plus au sud ?

    🙂

    julesansjim

    13 janvier 2011 at 11 h 45 min

    • Volontiers, sait-on jamais 😉
      Mais il faut qu’il fasse vite sinon d’ici 2 ou 3 semaines ce sera trop tard.

      alainbu

      13 janvier 2011 at 12 h 29 min

  4. chouette, beau boulot en urgence, et il est mignon tout plein ce môme. tu dis « que ferons-nous s’ils nous reviennent en septembre ou en octobre avec la même demande d’aide ? », ben la même chose, non ? mille fois dans le sillon… tu t’en fous qu’il devienne pas universitaire, et puis il a le temps, et il est futé… je suis sûre que vous lui donnez envie de lire, de savoir/connaître des trucs plus « abstraits », ça sera un marginal, mais peu importe. faut juste pas qu’il devienne un marginal amer et frustré.

    zozefine

    13 janvier 2011 at 14 h 32 min

    • S’ils reviennent et en redemandent bien sûr qu’on les aidera mais ce sera par défaut. Tu sais aussi bien que moi, Zozé, l’importance d’une scolarisation progressive, structurée dans le temps et l’espace, avec des adultes différents qui prennent le relais. Et puis l’école c’est aussi la socialisation qu’apportent le groupe, l’Autre, les règles communes etc…

      Ce qu’on a fait et pouvons faire encore un peu ça relève vraiment du « coup de pouce ». La vraie réponse c’est l’école, et si possible jusqu’à 16 ans ! Même si j’ai bien conscience de toutes les imperfections de cette école là !

      julesansjim

      13 janvier 2011 at 17 h 06 min

  5. Beau récit Jules! C’est toujours agréable de voir des progrès, si petits soient-ils!

    Dans un autre genre, ma manman a alphabétisé des dizaines de femmes musulmanes, c’est aussi un plaisir de les voir s’épanouir au fur et à mesure de leur apprentissage, les voir s’ouvrir et se révéler, s’enhardir et vivre, en sortant d’un monde où elles sont si souvent cloîtrées.

    Sinon…le petit Jean, tu ne lui as pas appris à boire de la bière (jolie pub), rassure-nous. ;o)

    superpowwow

    13 janvier 2011 at 14 h 41 min

  6. Quelle belle histoire, tu m’as tiré les larmes Jules. Je suis toujours aussi émue par les premiers apprentissages de maitrise du crayon, du papier des livres, des histoires, des mélodies.

    J’avoue qu’en ce moment je ne suis guère présente sur la wouaibe, très occupée d’une part, et trop marre des mauvaises nouvelles.

    Il faut bien avoir à l’esprit qu’il se passe aussi de belles choses, de belles histoires d’amitié et de partage.

    Ton histoire me renvoit à mon émotion toujours intacte de l’apprentissage de la lecture en général, mon propre apprentissage, j’ai eu la chance d’aller en maternelle à une époque pendant laquelle c’était loin d’être évident. Elle me renvoit aussi à ma grand-mère qui ne savait pas lire en se mariant, qui a appris à lire à écrire avec mon grand-père.

    C’était le summum du bonheur quand j’ai su lire. Je me souviens de mon premier livre de lecture, hum : « Zizi et panpan »

    Il est trop mignon ce petit Jean, le jeu de mot de ton titre est très joli aussi. Ma mère a aidé dans son enfance un petit Jean handicapé à qui elle rendait visite. Tu comprends mon émotion.

    bysonne

    13 janvier 2011 at 16 h 06 min

    • Oh ben je voulais pas te faire pleurer ma Bysonne ! Mais c’est vrai qu’il est craquant ce petit Jean. Et son père aussi. Quant à la maman c’est la douceur incarnée.
      Je crois bien que c’est la 1ère fois que j’ai droit aux félicitations du jury pour un texte déposé sur le blog !
      Mais j’ai compris le truc, la prochaine fois je vous tirerai des larmes de sang ! Arf Arf Arf!

      ***************
      Bon, je la fais avant qu’Alain ou Pow wow ne s’y mettent… »Zizi et Panpan » ? comme livre d’initiation à la « lecture » ? tu es sûre ? et puis quoi encore ?…
      🙂

      julesansjim

      13 janvier 2011 at 17 h 14 min

  7. Une belle histoire, Jules. Comme d’habitude.

    Comme quoi, le vivre ensemble est possible. Quoiqu’en disent ceux qui essaient de diviser pour régner. Chacun devrait faire en fonction de ses capacités, pour aider les autres.

    Je taille tes arbres, tu apprends à lire à mes enfants.

    Moi, mon premier livre, c’était « les mémoires d’un âne », pas beaucoup mieux que Zizi Panpan…:-)

    Gavroche

    13 janvier 2011 at 19 h 02 min

    • Oui, c’est exactement ça je crois, de l’échange de savoirs.

      Tu as dû au moins entendre parler de l’apport inestimable dans ce domaine du couple Claire et Marc Héber-Suffrin avec leurs réseaux d’échange de savoirs ?
      J’ai rencontré Claire lors d’un colloque à l’inrp une fois. Une rencontre mémorable ! Quand on parle de « belle personne » tiens …

      http://rhrt.edel.univ-poitiers.fr/document.php?id=625

      julesansjim

      14 janvier 2011 at 12 h 40 min

  8. Oui, je suis sûre mon Jules. tiens la preuve :http://www.jms-jemesouviens.fr/2008/10/08/panpan-et-zizi/

    C’était coquin pour l’époque. :-))

    bysonne

    13 janvier 2011 at 23 h 51 min

  9. Ah, ça !! je m’absente quelques heures à peine, et v’là -t’y pas qu’un quidam du groupe nous pond une belle histoire… et d’entr’aide, qui plus est !
    et enfin, le portrait du vrai Jean… c’est dire.
    Il va y arriver ce petit, with a little help of my friends…

    randal

    14 janvier 2011 at 1 h 38 min


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