LES VREGENS

La révolution de jasmin, un article signé… Mona

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La révolution du Jasmin  …

J’ai regardé le jasmin d’hiver,  jaune dans le jardin.
Et je me suis souvenue …

Juillet 1961,  Bizerte.
J’étais cette jeune femme* décrétée bizarre dans le microcosme militaire, celle qui ne prenait la parole dans les dîners en ville, que lorsque le mépris pour les autochtones s’affichait avec tant d’inculture crasse. Qui leur rappelait un peu d’Histoire : «  vous étiez encore dans des grottes quand eux etc… »
Ostracisée , cela ne m’importait en aucune façon, mes compagnons les livres et leurs auteurs  dans une bibliothèque à ma disposition et un super bouquiniste en ville, remplissaient ma vie silencieuse .

Malgré les demandes de l’Etat Tunisien, de Bourguiba pas encore devenu un vieux despote, le France restait à Bizerte, méprisante, arrogante .

La colère montait :  en 1958 , il y avait eu l’attaque de Sakiet Sidi Youcef, petit village à la frontière algérienne accusé d’abriter des « terroristes » algériens.  L’armée française s’était permis d’aller bombarder toute une population, dans un massacre inconcevable .

A cette date , juillet 1961, nous habitions un immeuble sur le bord du canal menant de la Méditerranée au Lac de Bizerte.  Militaires à tous les étages.  Le matin du … juillet, les maris étaient partis comme d’habitude,  en bus,  à la Base aérienne,  au Radar sur le Memzel Kebir .

Dans la boutique à l’odeur spéciale des vieux livres :  « Rentrez vite chez vous « , me dit le bouquiniste, « le radar a été attaqué. »
J’habite au 4ème étage,  sous les terrasses,  belles terrasses méditerranéennes,  un endroit où je suis la seule à  m’installer,  avec mes livres.  Même pas de joyeuses cordes à linge non mais.

Dans l’escalier,  je croise quelques femmes chargées d’enfants,  de paquets,  et je comprends qu’elles s’installent toutes ensemble au rez-de-chaussée.

M’en fous,  j’aurais décliné l’offre,  qui n’est pas venue de toute façon.

Ce que j’appris plus tard,  que je vous raconte sans vérifier (ce sera plus drôle de confronter ces souvenirs aux compte-rendus officiels par la suite ) :

– Sans qu’à AUCUN MOMENT les services secrets n’aient été alertés,  dans la nuit,  une armée de militaires tunisiens est venue par le train,  depuis la frontière algérienne. ( j’ai entendu :  des Algériens sont venus ) .
Des tranchées avaient été creusées tout autour de la Base Aérienne,  probablement pas en une seule nuit ! , et les attaquants avaient commencé à tirer,  au matin,  pour signifier aux militaires français qu’ils étaient leurs prisonniers .
Sont arrivés les parachutistes français,  et le porte-avion Clémenceau  (tout jeune tout propre) qui s’est garé  (accosté , je sais)  sous MES fenêtres.  Spectacle !
Avions tirant des roquettes,  en rase-mottes (traduire au ras des terrasses),  ils avaient fait un massacre dans les tranchées creusées en ligne droite.  Des centaines de morts tunisiens,  aucun français.  Sauf une crise cardiaque d’un gros capitaine et un gamin de militaire d’une balle perdue (un gamin de 18 ans , devant sa mère).

La bataille a duré plusieurs jours.  (une semaine dans ma mémoire).
Je me croyais transparente  ( je le crois encore parfois,  spectatrice de la vie sauf quand une injustice pointe son nez ) ( non je n’ai pas chaaangé !!! ) .
Pour mieux voir,  je suis montée sur la terrasse,  pour tomber  nez à nez avec un para éberlué «  rentrez chez vous ! » (ouais ça va non ! pensé-je très poliment )
Ils passaient d’un immeuble à l’autre , poursuivant des militaires vêtus différemment (tunisiens  , vous suivez ? ) et les armes crépitaient .
Je ne pensais pas à la mort,  pas à celles des soldats poursuivis,  encore moins à la mienne,  accroupie dans un angle me permettant une vue panoramique .

Un groupe plus nombreux,  des regards noirs,  et j’ai su que je devais redescendre.

L’appartement (un studio plutôt) avait été traversé par une roquette,  deux gros trous à hauteur d’homme.
J’ai frappé à la porte du rez-de-chaussée et bafouillé je ne sais quoi.  Elles m’ont indiqué une chaise libre et continué à consommer leur repas.  J’avais faim,  il y avait une bonne journée que j’avais fait cuire le dernier grain de riz.  Au revoir mesdames, merci,  je suis sûre de l’avoir dit .

Un peu d’argent récupéré dans mon nid d’aigle et je suis allée ouvrir  la porte de l’immeuble,  sur l’avenue.  Les tirs avaient cessé depuis quelques heures, et une épicerie était tapie dans le coin, décidée à m’y rendre .

Sur le trottoir d’en face,  un corps,  un militaire tunisien.  Mon cœur bat,  je n’éprouve que tristesse impuissante.

« Madame ! »,  un très vieux monsieur en gandhoura me parle  : « Bonjour  monsieur », «  s’il-vous-plaît » et il me tend une fleur de jasmin.

J’ai les larmes aux yeux au seul mot de jasmin,  jamais je ne regarde mon jasmin jaune sans penser au vieux monsieur, à son geste,  supplique de paix  adressée à une gamine ignorée des siens,  et mon cœur se serre encore et encore.

…..
La révolution du jasmin,  ce ne sont pas les Tunisiens qui lui ont collé ce nom,  mais une facilité de journalistes paresseux.  La dignité,  vous connaissez ?

* J’avais 18 ans , mariée depuis deux ans par la grâce d’une mère embarrassée d’enfants .
Ma fille magique est née 13 mois plus tard , à Bizerte . Suivront deux fils géniaux , trois merveilleux spécimens qui m’étonnent encore chaque jour .

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Written by Gavroche

21 janvier 2011 à 18 h 04 min

13 Réponses

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  1. Merci Mona d’enrichir encore plus ce blog avec tes souvenirs !

    alainbu

    21 janvier 2011 at 19 h 01 min

  2. C’est très émouvant de voir (revoir ?) ce beau vieillard pensif ,
    déroutant d’afficher une pensée secrète qui m’a accompagnée … 50 ans ?!!!
    Plein de Belles Personnes croisent notre chemin , un instant , et changent notre regard , ou au moins , nous font évoluer .

    merci Gavroche , merci les VREGENS :-))

    monasourire

    21 janvier 2011 at 19 h 34 min

  3. Mona, ton jasmin est magnifique et embaume notre p’tit forum. Merci.
    Ton récit m’a tiré des larmes…
    Je croise les doigts pour que les Tunisiens réussissent leur démocratie… qu’elle soit belle et enviable depuis ce côté-ci de la Méditerranée.

    clomani

    21 janvier 2011 at 20 h 31 min

  4. Extrait tiré des pages spéciales Tunisie de Mediapart

    Un témoignage inédit de Moncef Marzouki : «Même dans le désert, il faut semer»

    Moncef Marzouki, mai 2010.-

    « J’ai deux techniques pour rester positif psychologiquement. La première, c’est que je me dis que le temps géologique n’est pas le temps des civilisations, que le temps des civilisations n’est pas celui des régimes politiques et que le temps des régimes n’est pas celui des hommes. Il faut l’accepter. Si je m’engage dans le projet de transformer la Tunisie, vieille de quinze siècles, je ne vais pas la transformer en vingt ans. Je dois donc accepter les échéances de long terme. Et à partir de là, je ne me décourage pas, parce que mon horizon, ce n’est pas les six prochains mois ou la prochaine élection présidentielle : c’est celui des cent prochaines années – que je ne verrai pas, c’est évident.

    « Et l’autre technique vient du fait que je suis un homme du Sud. Je viens du désert et j’ai vu mon grand-père semer dans le désert. Je ne sais pas si vous savez ce que c’est que de semer dans le désert. C’est semer sur une terre aride et ensuite vous attendez. Et si la pluie tombe, vous faites la récolte. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le désert après la pluie, c’est comme la Bretagne ! Un jour, vous marchez sur une terre complètement brûlée, ensuite il pleut à peine et ce qui s’en suit, vous vous demandez comment cela a pu se produire : vous avez des fleurs, de la verdure… Tout simplement parce que les graines étaient déjà là… Cette image m’a vraiment marqué quand j’étais enfant. Et, par conséquent, il faut semer ! Même dans le désert, il faut semer !

    « Et c’est de cette façon que je vois mon travail. Je sème et s’il pleut demain, c’est bien, sinon au moins les graines sont là, car que va-t-il se passer si je ne sème pas ? Sur quoi la pluie va-t-elle tomber ? Qu’est-ce qui va pousser : des pierres ? C’est l’attitude que j’adopte : semeur dans le désert… »

    clomani

    22 janvier 2011 at 9 h 20 min

    • Traiter cette engeance là de « requins » c’est même encore leur faire un compliment car le requin est un animal intelligent ! La cupidité et le cynisme rendent con et aveugle. Le Nobel d’économie Stiglitz a écrit un gros pavé pour le démontrer et le crier à la face du monde.

      😦

      julesansjim

      22 janvier 2011 at 10 h 24 min

      • Toute image animale est à exclure , tu as raison !

        Ce sont des machines à sous , machines à broyer .
        Machines promises à l’implosion si nous le décidons .
        En diffusant le texte de Gavroche par exemple .
        Et comme l’ont décidé les Tunisiens .

        monasourire

        22 janvier 2011 at 12 h 29 min

  5. Mona, ton texte a non seulement un fort potentiel émotionnel, en plus de sa valeur de témoignage ; je l’ai reçu aussi comme on lit un texte littéraire.

    Merci pour tout.

    julesansjim

    22 janvier 2011 at 10 h 17 min

    • Oui, finalement, tout le monde a une histoire importante à raconter. Parfois importante parce qu’on y a croisé la « grande » histoire, ou parce qu’elle est la racine de tout ce qu’on a fait depuis. Et le récit en donne souvent des petits bijoux comme celui-ci.
      C’est exactement le principe des True Tales of American Life, réunis par Paul Auster, que quelqu’un ici avait conseillés, et que, depuis, j’ai lu et fait beaucoup tourner

      florence

      23 janvier 2011 at 10 h 57 min

  6. Ohhhhhhh Mona !!! Merci infiniment. A la fois de partager ton histoire personnelle et ton regard sur les Tunisiens.

    Décidément les vrais gens ont le don de faire couler les larmes.

    bysonne

    22 janvier 2011 at 15 h 33 min

  7. Je reviens ici, parce que pendant un instant avant de lire le texte tout à l’heure, j’étais persuadée de voir Stéphane Hessel, première photo mise par Gavroche je pense et je m’étais dit avant de constater mon erreur « cette coiffe lui va tellement mieux que l’autre », celle dont il avait été affublée sur un site peu respectueux à vrai dire. 😉

    bysonne

    22 janvier 2011 at 19 h 30 min

    • Le point commun entre les vieux messieurs de tous pays , qui ont agi dans leur jeune âge pour inventer la démocratie , réinventer la liberté , c’est la stupeur de ce qu’il est advenu de leurs combats , de leurs victoires . Et du socialisme …

      monasourire

      23 janvier 2011 at 8 h 49 min

  8. les bouquets de ces fleurs de jasmin ainsi cueillies sentent encore bon des années après. merci pour ce récit : les souvenirs sont magnifiques, ils fleurent encore bon le regard de la jeune fille que tu étais, sans préjugé et attentive aux événements et aux gens. j’espère que la révolution tunisienne à laquelle on a eu la chance d’assister sera soutenue par la communauté internationale, et qu’ils ne se laisseront pas dépecer et couler par la phynance.

    zozefine

    23 janvier 2011 at 15 h 56 min


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