LES VREGENS

Sommes-nous en dictature ?

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Le temps que j’achève la lecture de « L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie » , Hervé Kempf, son auteur, a eu le temps de faire le tour des popotes médiatiques, radios par ci, télés par là. Vous en avez donc forcément entendu parler, au point même que certains ont déjà lu ou sont peut-être en train de lire son bouquin ? Qu’importe ! La démonstration de cet excellent journaliste m’a paru tellement convaincante, documentée, argumentée, vivifiante, que je ne peux que tenter de vous communiquer mon enthousiasme. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, malgré le constat d’une situation délabrée à bien des égards, ce diable d’homme parvient malgré tout à nous insuffler quelques raisons d’espérer ! A condition d’avoir encore un minimum de désir de se battre, bien entendu. Mais j’entends d’ici vos coeurs qui battent, alors je n’ai pas de raison de ne pas y croire encore !Kempf n’en est pas à son premier coup d’essai. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages (7 au total, sans compter  ses articles, éditos et chroniques dans la presse, ainsi que ses conférences aux quatre coins du monde), ses deux précédents ouvrages portaient chacun un titre accrocheur : « Comment les riches détruisent la planète » et « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme ». Succès de librairie, traduits dans de nombreuses langues… Que nous propose-t-il cette fois-ci ? Rien moins que sortir du système oligarchique qui s’est insidieusement installé, non seulement en France, mais aussi en Europe, comme sur la planète entière, afin d’y restaurer la loi démocratique, en renouant avec les principes originelles, ceux d’Athènes et de la Grèce antique !

« Ô Périclès, Hérodote, Aristote, combien est vitale aujourd’hui votre aimable leçon ! Au pied de l’Acropole, les oligarques ont repris le pouvoir. Bouffis de morgue et de suffisance, ils pressurent le peuple, détruisent la nature, bafouent toute règle. Plus cyniques que le plus retors des sophistes, ils affirment qu’ils sont démocrates. Forçant l’Europe qui est née de votre génie, ils transforment cette maternelle maîtresse en une marâtre cupide. »Ô Solon et Clisthène, jamais il n’a été plus urgent qu’en ce jour de secouer le joug ! Jamais plus nécessaire de retrouver la source vive de la liberté et de la mesure ! » écrit Hervé Kempf  dans un exorde (en rhétorique : première partie d’un discours).

De quoi nos démocraties occidentales sont-elles donc le nom ? Kempf n’a aucun mal à me convaincre, et vous tous avec moi, que ce sont les puissances d’argent, alliées aux grands médias et aux lobbies influents qui, depuis trop longtemps, font la loi, réduisant les peuples au rang de (télé)spectateurs en imposant leurs décisions à l’ensemble des citoyens après en avoir délibéré entre eux, faisant du même coup des responsables politiques des pantins dociles et des marionnettes impuissantes, complaisantes ou complices. Ce règne de l’entre-soi, ce pouvoir entre les mains de quelques-uns porte un nom : oligarchie. Vous le saviez déjà ? Je m’en doutais un peu !  Mais l’utilité citoyenne d’un tel livre va plus loin qu’une simple dénonciation ou qu’une mise à jour de l’état des choses et du monde. Kempf ne s’en cache pas, il croit et milite pour une écologie politique. Si la crise financière, les inégalités Nord-Sud, les guerres fratricides, les tensions intra-communautaires dues aux intégrismes religieux, menacent de bien fragiles équilibres, affaiblissent encore les peuples les plus démunis et exigent sans attendre des solutions intelligentes, équitables, globales et pérennes, le dérèglement climatique, déjà à l’oeuvre sur certains continents de façon épisodique certes mais effroyablement meurtrière, mettra tout le monde d’accord, dans un avenir plus proche que jamais, si certaines décisions et orientations incontournables ne sont pas prises urgemment à l’échelle planétaire.

Kempf ne fait pas du catastrophisme, il informe, analyse et prévient. A la lumière des données dont il dispose, et qu’il nous expose dans une première partie, il propose trois scénario possibles : oligarchique, de gauche productiviste, écologiste. Je reproduis ici in extenso les pages 130 et 131 :

« –  dans le scénario oligarchique, la classe dirigeante refuse la logique de la situation, et continue de proclamer la nécessité d’augmenter l’abondance matérielle par la croissance du PIB. Malgré un effort d’amélioration de l’efficacité énergétique -qui sera nécessaire dans tous les scénario – cette politique entraîne l’aggravation de la crise écologique et ‘augmentation des prix de l’énergie, d’où un blocage de la croissance entraînant des frustrations d’autant plus grandes qu’une très forte inégalité perdure. Ces frustrations suscitent une montée des tensions sociales que l’oligarchie tente de détourner en stigmatisant les immigrants et les délinquants. Elle renforce l’appareil policier, ce qui lui permet au passage de réprimer les mouvements sociaux. De surcroît, la compétition mondiale pour les ressources et la dispute quant à la responsabilité de la crise planétaire enveniment les relations internationales, ce qui alimente le moulin sécuritaire et nationaliste. Le régime oligarchique, au départ encore respectueux des formes extérieures de la démocratie, les abolit progressivement.


– dans le scénario de gauche croissanciste, les dirigeants s’obstinent à chercher la croissance du revenu moyen, en corrigeant cependant l’inégalité sociale, à la marge pour ne pas heurter les « élites économiques ». Les tensions intérieures aux pays occidentaux sont certes moins fortes que dans le scénario oligarchique, mais le poids de la crise écologique et les tensions internationales restent tout aussi accablantes, générant rapidement les mêmes effets de frustration et de conflit. L’oligarchie, ou sa fraction la plus réactionnaire, harcèle les dirigeants en s’appuyant sur l’extrême-droite. Il faut alors choisir, si cela est encore possible, de rompre franchement avec le croissancisme, ou être entraîné dans la débacle.

– dans le scénario écologiste, les dirigeants convainquent les citoyens que la crise écologique détermine l’avenir proche. Remettant explicitement en cause la démesure de la consommation matérielle, la politique économique réoriente une part de l’activité collective vers les occupations à moindre impact écologique et à plus grande utilité sociale – l’agriculture, l’éducation, la maîtrise de l’énergie, la santé, la culture… La création d’emplois ainsi permise rend populaire cette politique, permettant d’engager ouvertement la lutte contre les privilèges de l’oligarchie : le système financier est socialisé et les inégalités sont drastiquement réduites. Cela rend possible la transformation du modèle culturel de prestige que définissent les plus aisés. De plus, la réduction des inégalités atteste que le mouvement vers la moindre consommation matérielle est partagé par tous, ce qui le rend supportable. Enfin, elle signifie que la société reprend la part de la richesse collective que s’est appropriée l’oligarchie depuis les années 1980 (près de 10% du PIB). Ces ressources servent à améliorer le niveau de vie des plus pauvres et à investir dans les nouvelles activités écologiques et sociales. Sur le plan international, les relations sont pacifiées, parce qu’il est aisé de plaider pour une orientation écologique des politiques. La confiance mutuelle l’emporte; les dépenses militaires reculent, la crise écologique est évitée, les jeunes générations peuvent prendre en main le monde nouveau. »


Vous aurez compris lequel de ces scénario trouve la faveur de notre « écolo décroissanciste » ! Mais que faut-il vaincre comme difficultés, que faut-il surmonter comme obstacles pour créer les conditions d’une possible traduction de ce troisième scénario dans la réalité ? A la suite d’un Hessel, qui nous appelle à une indignation active, d’un Mélenchon qui souhaite une révolution citoyenne, Kempf nous appelle à résister ! Résister devant nos téléviseurs, résister dans nos usines qu’on délocalise, résister dans nos services publics qu’on privatise, résister dans nos villes qu’on pollue, nos campagnes qu’on urbanise… Résister, face à cette volonté, de plus en plus patente de la part des oligarques qui mènent la danse, de destruction de l’esprit même de résistance. « Il s’agit aujourd’hui de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la résistance ! » Cette phrase, écrite par M. Denis Kessler, dirigeant du patronat français, dans un éditorial de la revue Challenges en 2007, est lourde de sens et devrait à elle seule réveiller les consciences endormies par tant d’années de discours lénifiants.

Et pour résister, il faut être courageux (vaincre la peur et le sentiment d’insécurité que distillent gouvernants et médias), il faut jouer collectif (en brisant nos pulsions individualistes et sectaires). Autrement dit, tout dépend de nous : « selon que nous serons sujets de l’oligarchie ou démocrates vigoureux, nous serons gouvernés par des Berlusconi, des Bush, des Sarkozy, ou par des Périclès, des Roosevelt ou même des de Gaulle. »

Enfin, les dernières lignes de cet appel à la résistance sont consacrées à une notion qui peut paraître ringarde aujourd’hui face aux « valeurs » qui ont la cote dans notre monde moderne. Il s’agit de la vertu. Car il est nécessaire qu’en régime authentiquement démocratique les représentants du peuple, tout comme le peuple lui-même, soient vertueux. C’est Castoriadis qui le rappelle quand il écrit : « Lorsque les Grecs dans l’Antiquité ont créé la polis comme démocratie des hommes libres […] cette création était inséparable d’un certain nombre de valeurs, qui étaient à la fois la condition de la vie politique des Grecs et les fins que cette vie visaient à atteindre […]. Pour l’essentiel, ces valeurs avaient trait à l’homme individuel : ce qui était visé, c’était l’homme vertueux, l’arétê (vertu), l’individu kalos kagathos (beau et bon), etc… » George Orwell ne suggère pas autre chose avec son concept de « common decency ».

Réinventer la démocratie c’est donc en quelque sorte remettre au centre de nos vie un cercle vertueux.

Alors, sommes-nous en dictature ? la réponse est non. Mais sommes-nous pour autant en démocratie ? la réponse est et restera également négative tant que nous n’aurons pas fait en sorte de mettre hors d’état de nuire cette oligarchie qui mène le monde, en nous faisant croire que c’est pour notre plus grand bien, de surcroît ! C’est, à mon sens, le principal enseignement que je tire de la lecture de ce petit livre d’à peine 200 pages et que je vous invite à lire, sans plus attendre. C’est une vraie démocratie qui nous attend. Rien que ça.

***************************

– les plus disponibles d’entre nous trouveront de substantiels compléments en lisant Jacques Rancière, Edgar Morin ou Patrick Viveret. Entre autres… Sans parler de l’incontournable « Ce soir ou jamais » de Taddéï, où chacun d’eux ont récemment débattu, de même qu’Hervé Kempf.

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Written by Juléjim

27 janvier 2011 à 17 h 09 min

9 Réponses

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  1. C’est sur tes conseils que j’ai acheté ce livre, en début de semaine. Je l’ai à peine commencé.

    Mais dès le début, il y a des passages extrêmement instructifs…

    Concernant la démocratie peu à peu grignotée par nos « élites », il y a cette citation de Samuel Huntington :
    « Plusieurs des problèmes de gouvernance aux Etats-Unis aujourd’hui, découlent d’un excès de démocratie. »

    Or, pour lui « Le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d’apathie et de non-engagement d’une partie des individus … »

    Et plus loin, une déclaration de David Rockefeller, dans Newsweek en 1999 : « Dans les dernières années, une large partie du monde a tendu vers la démocratie et l’économie de marché. Cela a amoindri le rôle des gouvernements, ce qui est quelque chose à quoi les hommes d’affaires sont favorables. Mais l’autre aspect de ce phénomène est que quelqu’un doit prendre la place du gouvernement, et les entreprises (business) me semblent être l’entité logique pour le faire… »

    Gavroche

    27 janvier 2011 at 17 h 28 min

  2. Merci pour cette approche, j’avais peur de ne pas y lire grand chose de « nouveau », l’effet que m’a fait le Hessel, pour être honnête, mais je vais tenter.

    gooulven

    27 janvier 2011 at 17 h 36 min

    • Le rapprochement avec Hessel ne vaut que par rapport à une volonté commune avec Kempf de ne pas baisser les bras. L’un dit « Indignez-vous et agissez ! », l’autre dit « Résistez et agissez ! » Pour le reste, la comparaison s’arrête là, le livre de Kempf est autrement plus documenté, chiffres à l’appui, et d’une rhétorique plus incisive, n’hésitant pas à mettre en cause nommément certains oligarques.

      julesansjim

      27 janvier 2011 at 18 h 06 min

  3. Un hasard, sans doute : les agences de notation viennent de « déclasser » la Tunisie…

    Gavroche

    28 janvier 2011 at 11 h 28 min

  4. La démocratie qui vient …
    Je retiens la phrase , avec l’idée de la résistance .
    Nous sommes entrés en résistance déjà , par le choix de nos médias , de nos lectures , de nos décryptages systèmatiques de cet environnement imposé insidieusement .

    Le livre déjà conseillé par Jules et par Jim aussi , est dans mon bagage pour un voyage au pays de la révolution qui est en marche .

    monasourire

    28 janvier 2011 at 14 h 16 min

  5. j’ai toujours un petit souci quand on me parle d’athènes au vème siècle comme origine de la démocratie. du mot, c’est sûr, mais en tout cas pas de l’idée qu’on a commencé à s’en faire à la révolution, et en tout cas pas de comment elle a été pensée, mise en oeuvre et trahie au XXème. je vous renvoie à l’article très complet sur wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9mocratie_ath%C3%A9nienne), et vous comprendrez mes hésitations.

    je crois que tant qu’on se réfère à l’âge d’or des clisthène, solon, périclès, qui n’a, quand on va y regarder de près, jamais existé – et tant qu’on oublie complètement tout ce qu’enseigne l’ethnologie, en particulier celle de gens comme clastres, on passe à côté du vrai problème, qui est qu’on est INFOUTUS de dire ce qu’est la démocratie…enfin, sur ce qu’elle est dans un âge comme le nôtre

    zozefine

    29 janvier 2011 at 10 h 43 min

    • Surtout ne t’arrête pas à ce qui n’est qu’une façon d’entrée en matière (exorde)pour Kempf. Il n’écrit pas un livre savant d’helléniste ou de spécialiste de la Grèce antique, il procède à une mise à plat d’un système politique assez généralisé de par le monde et que l’on nomme certainement très abusivement « démocratie » ou « régime démocratique ».Dans l’article que tu nous proposes sur Wiki il y a ce court paragraphe sous le titre « Genèse de la démocratie » :

      « La naissance de la démocratie peut être considérée par rapport à un horizon politique au sens large du terme qui va rendre cette réforme possible et nécessaire, une crise politique et sociale totale, la stasis. Les citoyens qui régissent leurs affaires sont amenés à réfléchir au meilleur système politique, à la meilleure politeia, c’est à dire la meilleure façon de s’organiser pour surmonter cette crise multiple. »

      Pour moi le mot-clé dans ce passage c’est « horizon politique ». Un peu comme un sommet lointain qui parait inaccessible et dont on s’approche avec peine. Et c’est le parcours qui vaut la peine, la marche d’approche , puis l’escalade. Et une fois en haut, passée l’extase, le réconfort, l’estime de soi… il faut redescendre, car rien n’est éternel à ces altitudes, à part la neige.

      Le livre/essai de Kempf est résolument tourné vers l’avenir, pas vers le passé, aussi mythique et emblématique soit-il.

      julesansjim

      30 janvier 2011 at 9 h 37 min

  6. Cela fait écho a A People’s History of American Empire, de Howard Zinn (mis en BD par Konopacki et Buhle)que je suis en train de lire.
    Peut-être que je vous en parlerai après…

    florence

    29 janvier 2011 at 13 h 35 min

  7. Non, nous ne sommes pas en dictature.
    La preuve : Les dictateurs, ça se renverse !

    Il cherchait le Stop

    2 février 2011 at 22 h 39 min


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