LES VREGENS

Zinn aujourd’hui

with 8 comments

J’ai mis très longtemps à rencontrer enfin Howard Zinn. En première année de DEUG d’anglais (pour situer un peu mon âge!), mon prof de civilisation américaine ne jurait que par son A People’s History of the United States (1980), sortie depuis une poignée d’années, mais le poids du volume m’avait intimidée. Je n’en étais qu’à mémoriser les dates des 40 présidents (et des dynasties anglaises). Le prof de grammaire, lui, n’avait que Chomsky à la bouche. Alors forcément, bien plus tard, quelques semaines après le fameux 11 septembre, la première lecture que j’ai faite sur le sujet fut un livre d’entretiens avec Chomsky, qui citait souvent son « vieil ami » Howard Zinn.

Il y a un an, Zinn est mort, et j’ai découvert qu’il avait toujours lutté pour que les gens cessent, justement, d’être intimidés par leur histoire, pour qu’ils se rendent compte que c’était leur histoire, dans le sens que c’est eux qui la faisaient.

Ainsi, en 2008, il avait sorti un film (produit entre autres par l’acteur Matt Damon), The People Speak, qui montre une lecture publique, par diverses célébrités, de documents historiques, de discours célèbres mais aussi de textes écrits par des Américains ordinaires: lettres, journaux intimes…

Je ne l’ai pas vu, mais j’ai lu ces derniers jours son autre publication de 2008, une bande dessinée! A People’s History of American Empire est une adaptation de son grand’oeuvre historique, et de ses souvenirs au jour le jour d’une vie de militant: You Can’t Be Neutral on a Moving Train (1994).

Un mot sur le titre. La traduction française en est: Histoire populaire de l’empire américain, mais l’absence d’article (American Empire, pas THE American Empire) suggère plutôt un sens abstrait: l’emprise, la domination.

Le prétexte à ce tour d’horizon historique sur des épisodes qu’on connaît plutôt mal en Europe (moi la première) est un discours de Zinn lors d’un meeting contre la 2°Guerre du Golfe. Et toute l’histoire des Etats-Unis est revisitée sous l’angle d’une éternelle conquête économique, d’abord du continent, puis du monde. En commençant par l’empire intérieur, c’est-à-dire la conquête des terres indiennes au profit non pas de l’homme blanc, mais de quelques hommes blancs.

Les pages alternent dessins en noir et blanc de Mike Konopacki, petits médaillons biographiques, et reproductions de documents d’époque: caricatures et journaux, en particulier toute une presse ouvrière bien oubliée. Je ne connaissais rien de la grande crise et de la vague de grèves dans l’industrie des années 1894-1895. Je ne connaissais pas grand’chose des tenants et des aboutissants de la guerre de 1898 contre l’Espagne à Cuba et aux Philippines.

Par exemple le Monthly Journal of the International Association of Machinists (Chicago, 1898) après qu’un bateau militaire américain ait été coulé, s’indigne que les morts quotidiens dans l’industrie ne soient pas, eux aussi, considérés comme des héros, alors que la sécurité au travail a été sacrifiée par économie.

A partir des années 30, il y a aussi des souvenirs et des photos personnels, qui expliquent l’itinéraire politique de Zinn. Son expérience de tout jeune pilote largueur de bombes pendant la seconde guerre mondiale fut décisive: c’est là qu’il a rencontré un pacifiste (mort au combat) qui ne s’était engagé que pour convaincre les soldats. C’est là qu’il s’est rendu compte que certains bombardements avaient pour seul but, alors que les Allemands étaient déjà en déroute, comme à Royan en avril 1945, de tester de nouvelles armes pour l’industrie. Zinn lui-même a largué ce jour-là des bombes de « feu collant », un nouveau truc qui ne s’appelait pas encore napalm.

Jeune prof de fac dans les années 50, il fut engagé dans une petite université pour femmes noires de Georgie, où il aida ses étudiantes à s’organiser en pleine déségrégation. Au bout de sept ans, il fut renvoyé.

Les années Vietnam sont plus connues, mais les sordides chapitres sur l’Amérique Centrale dans les années 80 offrent d’utiles rappels à l’Hondurassien débutant d’aujourd’hui. Et tout le livre est parsemé de « zinnformations », des petits encadrés qui établissent des parallèles entre des épisodes de l’histoire et l’actualité, par exemple sur la vieille technique qui consiste à faire croire qu’il faut attaquer un ennemi soi-disant sur-armé qui menacerait, comme avec les armes de destructions massives de l’Irak.

Finalement, c’est une lecture assez accablante. Mais en même temps utile pour suivre les réactions américaines officielles aux actuels évènements de Tunisie, d’Egypte, de… ?

Une présentation vidéo du livre (non sous-titrée):

La bande annonce du film The People Speak (pas sous-titrée non plus):

Publicités

Written by florence

30 janvier 2011 à 0 h 09 min

8 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. « J’ai mis très longtemps à rencontrer enfin Howard Zinn…[…]…Il y a un an, Zinn est mort, et j’ai découvert qu’il avait toujours lutté pour que les gens cessent, justement, d’être intimidés par leur histoire, pour qu’ils se rendent compte que c’était leur histoire, dans le sens que c’est eux qui la faisaient. »

    ******************************

    Entre ces deux phrases, je crois, il y a tout ce que la fréquentation des œuvres écrites ou cinématographiques ou artistiques en général, peuvent nous apporter.
    Pour toi, Flo, c’est Howard Zinn qui te parle et t’enrichit aujourd’hui de nouveaux savoirs. Et comme tu nous en fais part, nous en profitons à notre tour.

    Alors à 9h55 ce dimanche matin 30 janvier 2011, je me dis : « T’as du bol mec ! la vie est belle pour toi, ce matin ! »

    julesansjim

    30 janvier 2011 at 9 h 57 min

  2. J’aurais bien aimé aussi faire cette rencontre. Nourrie de Chomsky, de Zinn, de Norman Finkelstein, de Naomi Klein… Tous amerlocains… Mais surtout tellement lumineux.

    Grâce à vous, j’ai aussi découvert Michéa.

    Je suis en train de terminer « Désobéissance civile et démocratie », formidable. J’ai acheté aussi Zinn en bédé.
    Non seulement c’est passionnant, mais en plus, c’est beau.

    Pour ceux que ça intéresse, le lien vers le groupement d’éditeurs atheles :

    http://atheles.org/index.html

    qui regroupe Agone, la Fabrique, etc… Plein d’occasions de dépenser utilement notre pognon… !

    Gavroche

    30 janvier 2011 at 16 h 28 min

    • Quand je dis « rencontrer », c’est rencontrer sa voix, hein. C’est-à-dire arriver à un moment où ces livres-là s’ouvrent tout naturellement, comme le dit autrement Jules Le Sage juste au-dessus.

      florence

      30 janvier 2011 at 17 h 31 min

  3. Merci Flo pour ce post sur Howard Zinn. Je l’ai lu l’été dernier, la traduction française est « Une histoire populaire des Etats Unis » – j’ai l’impression que seule la béde inclue « empire » dans son titre.(?)

    A noter plusieurs émissions de Mermet sur Zinn
    http://www.la-bas.org/recherche.php3?recherche=zinn
    Attention, y a plein de rediffs.

    On peut aussi lire l’hommage de Chomsky à son vieux copain ici en français
    http://www.article11.info/spip/Howard-Zinn-un-hommage-de-Noam

    dessper

    30 janvier 2011 at 21 h 26 min

    • L’Histoire Pop des Etats-Unis, le livre, est de 1980
      L’Histoire Pop de l’Empire US, qui est une BD, est de 2008, et se base sur le livre de 1980 + un livre de mémoires personnels de 1994.
      (Dates de parution en anglais.)

      florence

      30 janvier 2011 at 21 h 52 min

  4. Hello. Zinn j’ai adoré « une histoire populaire… » sacré bouquin (le mois dernier). Et Chomsky, c’est mon intello préféré, il est vraiment brillant. Bonne soirée

    totodoh

    2 février 2011 at 18 h 31 min

  5. Excellent bouquin que cette BD, dont on avait déjà parlé sur les forum de ce site, là, ah, me souviens plus de son nom…
    J’ai vu les éditeurs à Angoulême ce week-end, ravis de son succès, à mon sens mérité.
    Et je vois que ceux qui l’ont lue par ici sont du même avis.

    Merci Florence d’avoir rappelé l’existence des deux, du coup.

    sleepless

    3 février 2011 at 13 h 46 min

    • C’est effectivement grâce à une discussion dans un forum d’un obscur site underground entre toi et Vincent que j’ai découvert et apprécié cet excellent bouquin.
      Tiens au fait, sais-tu que Larcenet a fini le tome 2 de Blast qu’il est annoncé pour avril ?

      alainbu

      4 février 2011 at 7 h 43 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :