LES VREGENS

Alexandre Jardin est-il un mec bien ?

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Si je pose la question c’est parce qu’il y a débat, semble-t-il. Car depuis la sortie de son dernier livre, « Des gens très bien », cet homme-là est sur le grill médiatique. « Il a bien fait ! » disent les uns, « Il fallait pas ! » disent les autres, « Oui… mais non ! » modulent certains. Là où presque tout le monde se rejoint, c’est à propos de la qualité de l’oeuvre littéraire (12 romans dont quelques-uns primés) de cet écrivain quadragénaire : ahemmmm… bof bof… ou quelque chose d’approchant. Nous pourrions évoquer également quelques films dans lesquels il a quelques responsabilités comme scénariste notamment… Mais bon, passons.

Ce n’est pas cet Alexandre Jardin là qui m’intéresse ; pas au point de consacrer quelques heures à composer un billet pour mon blog préféré en tout cas ! Le Jardin  (de la famille Jardin) qui m’intrigue, c’est le fils de Pascal Jardin, le petit-fils de Jean Jardin. Ce Jean Jardin fut le directeur de cabinet de Pierre Laval (chef du gouvernement du maréchal Pétain) du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943 ; entre ces deux dates, il y a celle, terrible, du 16 juillet 1942, le jour de la rafle du Vél d’Hiv’.

D’où la question qui taraude le jeune Alexandre : mon grand-père savait-il ? jusqu’où savait-il ? jusqu’où n’a-t-il rien fait ou rien pu faire pour éviter au moins le pire ? Ce questionnement est fiché au coeur de son livre et le traverse de part en part. Le trouble est tel, le doute est si oppressant, la douleur est tellement récurrente que le fils du « Zubial », descendant du « Nain jaune », a décidé en écrivant « Des gens très bien » de jeter le masque et de mettre les pieds dans le plat. Depuis l’âge de seize ans (il en a quarante-six aujourd’hui), il réfléchit, interroge son entourage, se documente, cherche « sa » vérité, ne serait-ce que pour faire cesser le soupçon qui plane au-dessus de sa tête et obsède son for intérieur. En écrivant sur cette période historique où des membres de sa famille ont été tout particulièrement touchés par l’Histoire, Alexandre Jardin rompt avec ce qui était jusqu’ici son métier – écrire des histoires légères sur un ton badin – il prend, non sans courage ni un certain talent littéraire, le risque de réécrire l’Histoire, en tentant d’écrire sa propre histoire.

Jean Jardin

Malgré l’absence de preuves tangibles (les Archives nationales, auxquelles il s’est adressé, lui ont clairement signifié n’avoir trouvé aucun document « témoignant des activités de votre grand-père ».), malgré la biographie de Pierre Assouline « Une éminence grise » plutôt conciliante, voire compréhensive, sur le passé collaborationniste et/ou vichyste de Jean Jardin, Alexandre semble s’être forgé une conviction au terme de sa recherche : son aïeul , ne pouvait pas ne pas savoir, de par sa position, à quelles ignominies il collaborait, une hypothétique « passivité » ne pouvant tenir lieu d’excuse. En d’autres termes, on appelle ça « un beau salaud » !  Sa réaction, qui fait suite à l’extrait de la réponse des Archives, datée du 8 juin 2010, est édifiante : « Je reste pétrifié : Jean a pu être directeur de cabinet du chef du gouvernement français pendant dix-huit mois sans laisser une seule minuscule trace dans les Archives nationales ; pas même une note de frais ou un bordereau mineur. Du grand art… Il y a du Cagliostro dans cet évanouissement. Un biographe bienveillant ne pouvait y voir que la preuve de son innocence. J’y vois le pire : pour que tout ait été détruit ou mis de côté, notamment chez lui, il fallait que ce tout fût terrible ; et que chaque note glissée dans une chemise archivable pût valoir à Jean un aller simple devant un poteau d’exécution. La peur de la mort crie derrière la lettre lapidaire que les Archives nationales m’adressent si gentiment. » (p.267)

Qu’en est-il vraiment ? Personne ne semble vraiment en mesure de répondre avec objectivité. Pour l’auteur la réponse est d’une importance vitale mais pour le lecteur que je suis l’important me semble ailleurs. La démarche d’Alexandre Jardin me paraît exemplaire à plus d’un titre : elle est courageuse, car il ne règle pas uniquement ses comptes avec deux disparus, son grand-père et son propre père, la mise à jour concerne également l’ensemble de sa famille ; mettant son âme à nu devant ses enfants (il en a cinq), ses deux épouses successives (la seconde ayant une descendance juive sur la branche paternelle) ; elle a la beauté d’une rédemption, d’une renaissance :  » En m’abritant systématiquement derrière un masque de légèreté, un optimisme de façade, une fausse identité frivole. Issu de la honte, j’ai choisi le rire ; un rire longtemps forcé. Pour faire oublier ma double vie, plus mélancolique. Une existence parallèle et ombreuse que j’ai toujours pris soin de dissimuler ; en m’affichant comme un auteur de romans ensoleillés. Et amoureux du rose… » ; elle inspire le respect car l’engagement d’Alexandre en quête de vérité l’a conduit à créer une très belle association « Lire et faire lire », il y a une dizaine d’années. Il donne ici (p. 200) les raisons profondes qui sont à l’origine de cette initiative : « … nous nous lançons à l’automne 1999 dans l’aventure du programme « Lire et faire lire ». des centaines, puis des milliers, puis des dizaines de milliers de retraités répondront à notre appel en venant transmettre aux enfants des écoles maternelles et élémentaires de ce pays la jubilation de la lecture. La méthode de Lire et faire lire est simple, tendre et efficace : parier sur le lien inter-générationnel pour fabriquer une nation de lecteurs. Je me suis toujours gardé de révéler qu’il s’agissait, à mes yeux de petit-fils du Nain Jaune, de réparer l’horreur du Vél d’Hiv… »

Plus avant dans le texte, Alexandre évoque la révélation que fut pour lui la fréquentation de la synagogue de la rue Copernic où, à l’invitation d’un ami juif, il découvre, en écoutant un rabbin disserter sur… l’un de ses romans, ce qu’il nomme « l’euphorie talmudique » ! Quelques lectures plus tard sa conviction est faite : « Le judaïsme le plus souriant déboule dans ma pensée et me procure le savoureux bonheur d’apprendre à ne plus savoir ce que je croyais connaître ». Le « peuple élu » est donc avant tout un « peuple de lecteurs ». On souhaiterait qu’il en fût de même pour l’ensemble du peuple de France ! L’idée de « Lire et faire lire » vient de là.

Et même si la filiation peut paraître insolite, elle m’est sympathique au point que j’y adhère volontiers !

 

Lire et faire lire

Alors, Alexandre Jardin, un mec bien ? Ma réponse est toute personnelle mais ma réponse est oui. Cet homme-là n’a pas pu échapper à la question de savoir ce qu’il aurait fait, lui, à la place de Jean Jardin, et pour cause ; en témoignant à travers ce livre de sa souffrance d’être le petit-fils d’un administrateur vichyste notoire, probable collaborationniste à minima, adhérent de la fureur antisémite de cette période honteuse, il renvoie chacun de ses lecteurs à une série de questions proches ou semblables, dont celle-ci : qu’aurai-je été moi si j’étais né vingt ans plus tôt ? résistant ? collabo ? Juste ? trafiquant au marché noir ? affairiste ? spectateur gris et passif ? Des questions lourdes, des questions sans réponses,mais  des questions utiles que réactivent aujourd’hui les agissements et les propos de certains de nos responsables politiques vis à vis des immigrés, des sans-papiers, des pauvres, de la jeunesse des cités déshérités.

En fait, c’est quoi, c’est qui, des gens « très bien » ? Les guillemets créent déjà un doute sur la réponse à apporter n’est-ce pas ? Alexandre Jardin a choisi de ne pas mettre de guillemets, peut-être aurait-il dû ?

*****************************

La grande librairie a reçu Alexandre Jardin le 6 janvier dernier pour son roman « Des gens très bien ». Le même jour, parmi les invités, Stéphane Hessel, pour parler d’Indignez-vous !

– la polémique provoquée par le livre de Jardin me rappelle celle à laquelle nous avons assisté lors de la parution du livre de Yannick Haenel  « Jan Karski ». Comme s’il y avait des gardiens du temple des horreurs, des écrivains, des essayistes, des historiens, des universitaires qui auraient autorité pour sonder les énigmes, les mystères, les petitesses, la grisaille et la noirceur de notre humanité. Et que  les autres, tous les autres, devaient garder leurs questions pour eux ! Et puis quoi encore ?!

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Written by Juléjim

11 février 2011 à 11 h 58 min

6 Réponses

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  1. Ce bouquin fait partie de ceux que j’avais envie de lire quand j’ai entendu son auteur à la Grande Bibliothèque, justement. Ce matin, il était l’invité de la Matinale de Canal (j’ai raté le début et vu la toute fin de l’itw). Il racontait comment, lors de signatures auxquelles il a participé, des Français étaient venus lui livrer ces « terribles secrets » qu’ils avaient, eux aussi, tus. Donc voilà un Pascal Jardin, écrivain optimisto-délirant, qui est devenu une sorte de « réceptacle à secrets de familles datant de la dernière guerre mondiale »… du coup, il semble avoir acquis une gravité qui lui va bien, je trouve.
    Question idiote, qui n’a rien à voir, mais que j’adresse à tous : ne dit-on pas quadragénaire plutôt que quarantenaire ? Depuis qqs temps, j’entends aussi cinquantenaires ? Mais de mon temps on disait « quinquas »… bon, ceci dit, ça ne me dérange pas plus que ça. ;o)

    clomani

    11 février 2011 at 12 h 11 min

  2. « Quadragénaire » bien sûr ! « quarantenaire » existe mais avec une autre signification. Moi c’est ma soixantaine qui me joue des tours !

    Merci Clo pour la remarque avisée. Par contre, attention, c’est pas Pascal mais Alexandre l’auteur des « gens très bien ». Pascal c’est le père ! tu me l’as déjà faite celle-là je crois bien.

    🙂

    julesansjim

    11 février 2011 at 14 h 05 min

  3. Je ne connais pas grand-chose de lui que ce que tout le monde connaît, en gros. Oui c’est courageux, indéniablement, de mettre tout ça sur la table, c’est peut-être aussi une façon pour lui d’en parler ouvertement en famille ou à sa famille, j’ai lu chépuhou qu’il y avait un tabou là-dessus dans sa famille, c’est sûrement une façon de faire les comptes, de mettre tout à plat, après c’est un peu une histoire de famille qui est mise sur la place publique. Je sais pas si c’est bien ou pas. C’est à eux de s’arranger avec leur conscience.

    superpowwow

    11 février 2011 at 22 h 05 min

    • « j’ai lu chépuhou qu’il y avait un tabou là-dessus dans sa famille »

      ***************************************
      Oui, il évoque ce tabou, cette omerta familiale, dans le livre. Il est possible que si son propre père, Pascal Jardin,n’avait pas écrit un livre plus que complaisant sur Jean Jardin « Le Nain jaune », le petit-fils n’aurait peut-être pas choisi ce même moyen, l’écriture d’un livre public, pour y voir plus clair ?
      Mais derrière l’affaire privée il y a une question éthique qui est posée, celle de la responsabilité de l’individu devant l’adversité, devant la mise en danger d’autrui et là, le sujet prend une autre dimension qui appelle à discussion, à débat public. Qu’un citoyen utilise sa fonction sociale d’écrivain pour susciter la réflexion chez le plus grand nombre me paraît utile et salutaire.

      julesansjim

      12 février 2011 at 15 h 11 min

  4. merci juléjim, et des fois sans, pour ce texte sur le petit jardin ! tu défends bien ton bonhomme.
    c’est terrible comme on peut porter la faute de nos (grands(grands(grands))) parents – mais c’est bien ainsi que les malédictions sont faites, pour les N générations futures – au point d’en apparaître un peu schizo. alexandre jardin, c’est effectivement de la jolie guimauve, genre gavalda, sirupeux gentil à souhait. et soudain son coming out, je suis le petit-fils du nain jaune, un affreux salaud ! la face cachée du gentil alexandre. il a dû en souffrir beaucoup.
    bon, alors je vais être cohérente avec ma position oeuvre vs biographie : d’une part, je pense pas que la bassesse soit génétique; et on n’a pas à payer pour la fautes de nos pères; le serait-elle, la bassesse, génétique, pourvu que son coming out posé, il commence à écrire des trucs moins tarte, il pourrait être (ici mettre le nom d’un infâme salopiaud), s’il écrit bien, je m’en fous (ah, tiens, ça me rappelle une certaine controverse sur céline…)

    zozefine

    11 février 2011 at 23 h 14 min

  5. Très intéressant, merci Jules.

    La semaine prochaine, je vais rencontrer Pierre Laborie, historien de son état. Il vient de sortir un livre « Le chagrin et le venin », je l’avais écouté sur FQ, l’émission de Laurentin l’agaçant…

    http://www.franceculture.com/oeuvre-le-chagrin-et-le-venin-la-france-sous-l-occupation-memoire-et-idees-recues-de-pierre-laborie.

    http://erasme46.over-blog.com/article-le-chagrin-et-le-venin-le-dernier-livre-de-pierre-laborie-cahors-66071417.html

    Je vous ferai un petit billet là-dessus.

    Juste une remarque : c’est vraiment un sujet tendance, la culpabilité… Cf l’émission avec Klarsfeld.

    Gavroche

    12 février 2011 at 11 h 21 min


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