LES VREGENS

Sages comme une image argentique.

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Denise avait une grande maison. Son père en a dessiné les plans et l’a construite, en partie seul, au cours des années cinquante. Denise y a vécu avec son mari et ses deux filles, puis seule, de 1995  jusqu’en 2008. Depuis trois ans, après une longue hospitalisation pour des problèmes respiratoires, circulatoires et cardiaques, Denise vit dans une maison de retraite dotée d’une unité spécifique Alzheimer.

Une fois la demande de mise sous tutelle acceptée, les deux soeurs ont décidé de mettre en vente la maison de Denise afin de pouvoir faire face, au moins en partie,  aux frais d’hébergement de leur mère. Après plusieurs journées consacrées au rangement et au nettoyage de la maison et de ses dépendances, l’heure est venue de démonter les meubles que l’on veut conserver, ou prendre en photo ceux que l’on va tenter de revendre sur e-bay…

*******************

Aujourd’hui, nous sommes six à tenter de mettre un peu d’ordre dans le fatras des cartons pleins, des cartons vides, des objets, des jouets et des papiers qui jonchent le sol, des piles de livres qui encombrent les tables, les commodes ou les armoires : les deux filles de Denise, trois de ses petites filles et moi. Les filles trient et rangent ; des exclamations fusent, des rires résonnent tandis que je m’affaire à démonter un lit pont dans l’une des pièces aménagée en chambre à coucher au sous-sol.

Je décide de libérer un pan de mur des quelques cadres qui l’ornent, afin de pouvoir y adosser le sommier, le matelas et les montants du lit, au fur et à mesure du démontage. C’est alors que je les vois, elles sont deux, deux toutes petites filles, l’une a les yeux fermés, l’autre les a mi-clos, c’est l’agrandissement grand format (quelque chose comme 30×45) d’une photo noir et blanc, très peu contrastée. Au point que les deux enfants, vêtues de blanc, semblent baigner dans un halo de lumière et de brume mêlées. Deux enfants sages, des anges presque… Je décroche le cadre et, intrigué, demande des précisions : « C’est qui ? »

J’apprends alors l’histoire, aussi courte que dramatique, de Simone et Raymonde, respectivement deux et quatre ans, soeurs aînées de Denise, nées au début des années 20. Leurs parents les avaient confiées à une voisine ; les enfants jouaient dans le jardin, creusant la terre sablonneuse, lorsqu’elles découvrirent un obus enterré là depuis la guerre 14-18. Elles commencèrent à jouer avec ce drôle d’objet, il leur explosa au visage, les tuant sur le coup.(*)

Exemples d'obus de la Première Guerre mondiale, fréquemment trouvés non-explosés

Le cadre était à l’origine accroché à un mur de la chambre des grands-parents, père et mère de Denise ; lorsqu’ils moururent c’est Denise qui en « hérita ». Sans doute choisit-elle de ne pas exposer trop ostensiblement ce douloureux souvenir, en le fixant dans cette pièce du sous-sol, très peu fréquentée. Les parents de Denise eurent cinq enfants, cinq filles ; d’abord Raymonde, Simone deux ans plus tard ; après la naissance de Denise vint Gisèle, qui mourut prématurément d’une leucémie, à l’âge de dix ans. Entre-temps naquit Renée, toujours en vie. Je n’ai jamais vu de photo de Gisèle, j’ignore s’il en existe. La fille aînée de Denise se prénomme Gisèle.

Denise n’a pas oublié sa maison, elle en parle à chacune de nos visites, nous demandant avec insistance si nous la ramenons chez elle. A-t-elle encore, dans un recoin de sa mémoire en miettes, le souvenir de Simone et Raymonde, ou bien n’y a-t-il plus, comme témoignage tangible de leur si bref passage, que ce souvenir argentique de deux angelots, sagement endormis sur un nuage, désormais en attente sur un meuble fatigué, au sous-sol d’une maison inhabitée ?

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(*) En 1914-1918, un obus sur quatre n’explosait pas, et 8 sur 10 lorsqu’ils tombaient dans l’eau ou les sols humides ou mous (tourbe, sable, etc.)

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Written by Juléjim

19 février 2011 à 17 h 28 min

17 Réponses

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  1. C’est très beau. Ce serait bien aussi que nous puissions voir cette photo Raymonde et de Simone.
    Tu vois, chaque fois que je lis une histoire comme celle-là, j’ai envie de retranscrire, d’écrire l’histoire des gens. Des vrais gens. Ce sera je pense, l’un des aspects de mon futur job. Ecouter les gens, et écrire leur histoire. De tous petits riens, des tranches de vie passées, fanées… Dont il ne reste que des photos, et la mémoire défaillante d’une vieille dame…

    Gavroche

    19 février 2011 at 18 h 19 min

    • J’y ai pensé bien sûr à récupérer la photo. Mais tu comprends bien que c’est très délicat vis à vis de ma louloute. Je ne lui ai même pas dit que j’avais envie de faire un billet sur le sujet. Elle a bien vu que ça m’avait beaucoup touché cette découverte ; et je lui ai posé beaucoup de questions pour avoir des précisions. Si ça devient possible je le ferai.
      J’en profite pour tous vous remercier pour vos réactions si positives et chaleureuses.

      julesansjim

      19 février 2011 at 21 h 12 min

  2. Ecris-vite leurs noms et les dates de leur vie au dos!
    J’ai pour ma part retrouvé chez mes grands-parents, en aidant à vider leur appartement après leur mort, des cartons entiers de photos. J’ai passé pas mal de temps, pour celles de gens que je ne reconnaissais pas, à faire la tournée des vieilles tantes et cousines, pour leur demander. Il est quand-même resté une poignée de sujets mystérieux qui resteront désormais sans nom: quelques enfants en costume marin, des messieurs en fez, une vieille dame avec une très longue pipe…

    florence

    19 février 2011 at 18 h 28 min

  3. Très beau récit; beaucoup de sensibilité et de pudeur. Merci.

    ramdas2

    19 février 2011 at 18 h 28 min

  4. cinq filles, et trois qui ne jamais ne grandirent… La folie des hommes en tua deux, comme ces saloperies laissées derrière soi, après nous le déluge… et le malheur au bout, et l’injustice. Comment vivre après ça ? Alors ces souvenirs de ceux qui sont partis, qui vivent encore un peu quand on les garde en mémoire…

    randal

    19 février 2011 at 19 h 18 min

  5. L’art et la manière de rédiger un récit beau malgré le drame dont il parle. Saloperies de guerres.
    Merci Jules.

    alainbu

    19 février 2011 at 19 h 51 min

    • @Alain et Randal

      Comme vous c’est l’horreur et l’absurde sauvagerie de la guerre qui m’a révolté et bouleversé en découvrant cette tragédie familiale.
      Et la force évocatrice d’une photo faite par un professionnel qui ne se prenait sans doute pas pour un artiste génial.
      Gavroche a raison, il faut que je demande la permission d’insérer la photo ici.

      julesansjim

      19 février 2011 at 21 h 20 min

  6. Voilà un groupe de Vrégens faisant vivre la mémoire de deux petits anges aux rires stoppés net .

    Aïe j’entends aussi les cris de désespoir et d’horreur lorsque la famille comprend et voit …

    monasourire

    19 février 2011 at 20 h 32 min

  7. Je ne sais pas quoi dire Jules …. saloperies de guerres au pluriel hélàs et leurs saloperies de dommages colatéraux, comme on dit maintenant, si longtemps après les guerres, encore maintenant des saloperies d’explosifs sont quelque part à attendre des innocents. Rage.

    bysonne

    19 février 2011 at 22 h 24 min

  8. quel beau texte, ser zules !! et cette histoire de famille ravagée dans ce début de XXème siècle est tellement typique. entre les obus, la mortalité infantile, la grippe espagnole, la malnutrition, les enfants ont payé cash le tribut de la guerre.

    et le mystère des photos non datées, non nommées… des gens totalement oubliés, qui reviennent à la vie un instant par cette simple question « et elle, et lui, c’est qui ? » et les réponses qu’on fait : les yeux de…, le front de…, ce jardin on dirait…

    zozefine

    22 février 2011 at 8 h 40 min

  9. « les enfants ont payé cash le tribut de la guerre… »

    *********************
    Mon grand-père paternel était encore dans les Dardanelles quelques semaines avant la fin des hostilités. Une nuit de patrouille il saute avec ses camarades sur un champ de mines. Après plusieurs nuits passées dans la montagne il sera récupéré et ramené à dos de mulet sur Salonique. Il rentrera en France (avec les poilus d’Orient) un œil en moins, des éclats dans la tête et dans les jambes, mais vivant.

    julesansjim

    22 février 2011 at 15 h 53 min

  10. Randal dit « comme ces saloperies laissées derrière soi »…c’est aussi ces saloperies laissées devant soi, c’est ça le pire, même après les guerres ça ne finit pas, l’homme a cette capacité incroyable de miner son propre chemin, et celui de ses enfants, tout du long. Putain, si on nous regarde…

    superpowwow

    24 février 2011 at 18 h 53 min

  11. Voilà. J’ai récupéré le cliché et inséré la photo de Simone et Raymonde.
    Je pense que tout le monde aura compris qu’il s’agit d’une photo post mortem.

    Il est probable que le photographe ait procédé à un montage en réunissant deux clichés pris séparément.

    julesansjim

    26 février 2011 at 16 h 07 min

    • Terrible cette photo.

      superpowwow

      27 février 2011 at 15 h 56 min

      • Oui, c’est pourquoi je n’ai pas souhaité d’emblée la faire figurer dans mon texte.
        Cela dit, à elle seule elle fait comprendre bien des choses, faisant du texte juste un contexte, un prétexte, ce qu’il est en effet.

        julesansjim

        27 février 2011 at 16 h 04 min

  12. Merci Jules. Elle fait mal cette photo, deux vies arrêtés à peine écloses.

    bysonne

    28 février 2011 at 17 h 40 min

  13. Quand j’ai signalé (ailleurs) cet entretien d’Annie Ernaux chez Pascale Clark, à propos de son dernier livre « L’autre fille », je n’avais pas écouté l’émission dans son intégralité. L’ayant fait, je découvre que son histoire fait un peu écho à mon modeste billet ici.

    http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/comme-on-nous-parle/index.php?id=102011

    julesansjim

    4 mars 2011 at 16 h 34 min


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