LES VREGENS

Elia dans les Balkans

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C’est vous qui l’avez voulu! Il était une fois…

titre

… or donc, il était une fois 3 frères nés à Samakof (Empire Ottoman, Bulgarie actuelle).

L’aîné, Gabriel (1863-1939), mon arrière-grand-père, a eu l’honneur posthume de voir ses carnets publiés. C’est un notable  fier de lui, érigeant sans-cesse en modèle ses montages financiers, son statut « d’intellectuel » comme directeur d’écoles de l’Alliance Israëlite,  et sa solidarité familiale. Ce patriarche moralisateur s’éteignit tranquillement à Sofia, quelques semaines après ces derniers mots dans ses carnets: « L’année 1938 se termine pour nous dans de sombres perspectives mais nous voulons espérer que la chance ne nous abandonnera pas et c’est pleins de confiance en l’avenir que nous abordons 1939. »

Le plus jeune, Emmanuel (1877-1944), semble avoir été une sorte de bricoleur peu dégourdi.  Etabli en France, il eut l’ingénieuse idée de tenter de fourguer un stock de perles à des Allemands en 1944, et c’est ainsi que sa vie se conclut à Auschwitz.

Entre les deux, Elia (1870-1947), mon autre arrière-grand-père, qui écrivit aussi l’histoire de sa vie, en 1928. 50 pages en pleins et déliés dans un Français III°République, qui laissent pourtant entrevoir des abîmes d’angoisse et d’impuissance face à la calamité de ces maudites frontières ottomanes et balkaniques qui s’obstinent à se déplacer, remettant à chaque mouvement en cause les moyens de subsistance de sa famille. Mais il y a toujours moyen de se débrouiller.

Voici donc l’ouverture telle quelle, en très gros pour rester lisible, après je résumerai:

le moyen âge ou presque

1877:  « La guerre russo-turque éclata. Notre ville fut envahie par les armées russes victorieuses; les armées turques et la population turque s’enfuyaient en désordre. Tout commerce cessa, la vie renchérissait de jour en jour, une ocque de farine qui valait 15 à 20 paros avait atteint le prix de 3 piastres. (…) Le magasin de mon père fut pillé comme les autres. C’était la ruine. A partir de 1879, Samakof se trouva dans la nouvelle principauté bulgare, sous un gouvernement dont on ne connaissait pas la langue. »

Ocques, piastres, paros, livres turques, francs-or, on s’y perd dans la couleur locale…

Le père s’établit alors « dédouaneur » au poste frontière de Vakarel, entre la Bulgarie autonome et la toute nouvelle Roumélie Orientale. On s’occupa d’assurer lavenir de l’aîné: « Mon frère Gabriel partit pour Constantinople, où il continua ses études dans les écoles de l’Alliance. En 1879, il avait alors 16 ans, il fut envoyé à Paris suivre les cours de l’Ecole Normale de l’Alliance pour devenir à son tour professeur. »

1883: « Je me rendis à Vakarel auprès de mon père. Sous sa dictée, je remplissais les formulaires des déclarations douanières, je l’aidais à défaire les ballots des marchandises et à les reconstituer après les formalités douanières. Mon père me fixa une rémunération d’un franc pour chaque déclaration. Quelle joie a été la mienne lorsque je gagnai mon premier franc qui était bien à moi, produit de mon propre travail! Je me croyais l’égal de Rotschild. »

1884: « Me jugeant assez au courant du travail, mon père décida de se transférer à Sofia avec toute la famille, me laissant seul pour continuer son travail. »

Il a alors 14 ans! Mais la sinécure est de courte durée.

1885: « Un coup d’Etat éclata à Sofia. La Bulgarie proclama son union avec la Roumélie Orientale et son indépendance complète de la Turquie. Il n’y avait plus lieu de maintenir une douane à Vakarel. (…) On attendait la réaction des grandes puissances. La résistance ne vint pas de la Turquie mais de la Serbie. Le 15 septembre les troupes bulgares se portèrent vers la frontière serbe, et on enrôla tous les hommes. Je fus comme beaucoup d’autres appréhendé dans la rue et conduit à la caserne, je réussis cependant à sortir de la caserne pendant la nuit. »

Pendant les années qui suivent, Elia occupe des postes de dédouaneur à Pazardjik, Philippople (Plovdiv), Bourgas, et enfin Sofia; il s’y fait engager en 1890 dans une compagnie d’assurances, où il gravit les échelons: « Mon père s’occupait de quelques petites affaires de commission, mon frère était directeur de l’école israëlite de Sofia. (…) Je m’occupais de toutes les écritures. (…) La correspondance avec la direction se faisant en roumain, j’appris cette langue. (…) Mandé à Bucarest, j’en revins avec la qualité de fondé de pouvoirs. »

Les dernières années du siècle sont calmes. Le frère est parti s’occuper d’écoles à Smyrne. Les évènements familiaux se succèdent, on sent plus de stabilité:  « Le vendredi 8 mars 1894 (1er adar 5654) mon père s’éteint à l’âge de 52 ans. (…) Pour les fêtes de Pâque 1895, mon frère me fit faire un voyage à Smyrne et je me fiançai avec une jeune fille d’une famille modeste. (…) Je me mariai le 1er août 1895 sans exiger de ma fiancée ni dot ni trousseau. »

1914: patatras! En fait, pas vraiment, on dirait juste une ènième péripétie.  D’ailleurs, là-bas, ça dure depuis 2 ans déjà:

« La guerre balkanique contre la Turquie éclata. Je fus appelé sous les drapeaux mais grâce à des amis, je finis par être transféré à la Croix Rouge à Sofia. »

Et on va tranquillement passer l’été 1914 en famille à Constantinople: « Le 1er août la guerre générale éclata. Il était à prévoir que les voies de communication seraient fermées. Sans perdre de temps, nous prîmes le train du 2 août et rentrâmes à Sofia. (…) Incorporé à la Croix Rouge, on me confia l’organisation du service des prisonniers de guerre ennemis. (…) A partir de 1915 je ne voulus plus m’engager pour une période quelconque (note: dans des contrats trop longs avec sa compagnie), la Bulgarie se trouvant alors en guerre, dont je voulais attendre l’issue. (…) Les communications n’étaient possibles pour la Bulgarie qu’avec la Turquie, l’Autriche et l’Allemagne, tout le reste du monde étant fermé même pour la correspondance. »

L’issue, c’est que la Turquie et la Bulgarie sont du côté des vaincus, c’est embêtant pour les affaires, et pour la petite filiale d’assurances qu’il a fondée avec un hongrois et un allemand pendant la guerre.

« A cause de tous les bouleversements causés par la guerre, le rayon d’action du « Phénix » ne pouvait s’exercer que dans les pays vaincus appauvris. Il me fallait donc saisir la première occasion pour entrer en contact avec les pays vainqueurs, plus riches. Cette occasion se présenta en 1921 sous la forme d’une lettre du directeur de la Riunione Adriatica de Trieste, que j’avais connu 10 ans plus tôt à Vienne. »

Et hop, le voilà associé à ces Italiens.

« Je fus chargé d’un voyage à Constantinople pour y étudier la situation. A la suite de son occupation par les Alliés et du départ des compagnies allemandes, il y avait un terrain propice pour la fondation d’une société turque d’assurances. En 1923 la société Orient fut fondée, je liquidai ma maison à Sofia et transférai la famille à Constantinople. »

L’autre fil du récit, plus ténu, c’est celui de l’incessant conflit à distance entre les 3 frères: Gabriel le chef inflexible (qui réussit à se faire entretenir pendant ses années de sana et à récupérer ses parts au retour), Elia le brave magouilleur, et Emmanuel le raté qui réclame sans arrêt de l’argent depuis la France.

Une fois quand-même, en 1925, ça déborde: « Après tant de vicisitudes, le sang nerveux qui coule dans nos veines semblait s’être calmé, tous les membres de la famille vivant chacun dans une autre ville étaient enfin réconciliés et se donnaient de leurs nouvelles de temps en temps. (…) Mais  le caractère nerveux des deux frères ne tarda pas à se manifester et Gabriel reçut d’Emmanuel une épître comme celui-ci sait les rédiger lorsqu’il s’emporte et dont je conserve un échantillon inoubliable de 1919 pour ma part. »

Le récit s’arrête en 1928, Elia a 58 ans, et c’est dans les carnets de Gabriel qu’on découvre le dernier coup de théâtre. Depuis 1930, Elia occupe un poste chez les Italiens toujours, à Trieste.

1938: « Elia a dû quitter toutes ses fonctions à la Riunione par suite des mesures prises en Italie contre les Juifs. (…) On lui retire sa nationalité italienne, à lui et à son fils et à toute sa famille, à partir du 12 mars 1939 et on l’oblige à quitter l’Italie avant cette date. Il est venu résider à Sofia pour essayer d’y reprendre sa nationalité bulgare. Y réussira-t-il avant le 12 mars? »

Mais à Sofia, la situation n’est pas fameuse non plus pour les affaires: depuis le Coup d’Etat de 1934, il y a une vague de « monopolisations d’Etat », qui risque de s’étendre aux assurances: « Cette incertitude du lendemain fait que beaucoup de familles israëlites songent à liquider leurs affaires en Bulgarie et à s’établir en Palestine. »

Il semble qu’Elia n’ait pas réussi à récupérer une nationalité, car c’est finalement ce chemin-là qu’il a suivi, et il est mort là-bas au soleil, bien loin des Balkans, des Ottomans et de toutes ces paperasses, un an avant sa femme Eleonore. La famille n’avait jamais été bien sioniste, toute l’éducation francophone des écoles de l’Alliance tournait autour d’un idéal d’assimilation, mais avec la 2°guerre mondiale, les tracasseries avaient changé d’échelle.

La dernière page du carnet d’Elia  oscille entre agacement et bienséance obligée, difficile de sentir la personne qui est là derrière:

la fin

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Written by florence

20 février 2011 à 18 h 55 min

Publié dans autres cultures, Europe, histoire, Hommage

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12 Réponses

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  1. Quelle chance tu as de posséder ces carnets écrits par Elia ! Je t’envie ! De plus, quel périple, quel parcours ! Quelle histoire ! Quand as-tu découvert ces carnets ? Est-ce qu’on se les est transmis de père en fils (ou en fille)?

    Côté paternel, j’ai tout un pan de la famille absolument inconnu puisque mon père est le fruit d’amours « hors mariage ». Ma grand-mère dont l’époux était à l’asile psy, au dernier stade de la syphilis, après s’être fait soigner, a eu une liaison avec un haut-gradé de l’armée serbe de passage à Genève en 1918, à la fin de la guerre. Mon nom de famille me vient du grand-père syphilitique ! C’est moins « poétique » que chez Elia…
    Je ne sais que son nom : Pavlovic ! Et aller chercher des descendants de Pavlovic en Serbie, c’est comme chercher un Dupuis en France !
    ;o))

    clomani

    20 février 2011 at 20 h 18 min

  2. Merci Flo !!

    En liminaire, puisqu’on a là l’his-tory, je me demande toujours quelle est l’her-story….

    mebahel5

    20 février 2011 at 20 h 21 min

    • ça j’en ai eu des récits par voie orale – une petite-fille du monsieur, pas folle la guêpe: jeune fille en 45, elle a épousé le premier gaulliste venu posté à Istambul à la fin de la 2°guerre, adieu ce monde de petits messieurs, en route vers Paris!

      Mais elle m’a raconté que « grand-père Elia » était très amoureux de son Eleonore, ces petites compagnies qu’il créait tout le temps, c’est aussi parce qu’il démissionnait chaque fois qu’on voulait l’empêcher de rejoindre sa femme en « villégiature ».

      florence

      20 février 2011 at 21 h 15 min

  3. Passionnant (on a bien fait d’insister^^), merci Flo !

    alainbu

    21 février 2011 at 12 h 44 min

  4. C’est trop court.
    J’imagine une ambiance à la « Mangeclous » dans les intervalles qui manquent.

    Tes notes sont trop modestes à mon goût, sa vie respire l’épopée épique.
    Rien que la manière dont il échappe à l’enrôlement en 1885 doit être un récit palpitant.

    Je t’envie d’appartenir à cette histoire et quelle chance tu as qu’ils aient laissés ces souvenirs.
    Merci de nous les faire partager.

    lenombrildupeuple

    21 février 2011 at 14 h 24 min

  5. Une belle histoire…et une bête question:
    Comment les deux frères Gabriel et Elia peuvent ils être tous les deux vos arrière grand pères

    frisbee16

    21 février 2011 at 16 h 01 min

    • Très simple: un fils de Gabriel a épousé une fille d’Elia!

      florence

      21 février 2011 at 16 h 41 min

  6. Ah ben ça alors c’est la 1ère fois que ça m’arrive sur ce blog ! me faire sucrer un com’. WordPress a pris en compte mon « I like this » mais le post qui allait avec… zou !
    **************************
    Je voulais dire que c’est très précieux ces sortes de monographies parentales. J’ai connu des enseignants sur La Villeneuve de Grenoble qui avaient créé un réseau d’aide à la production de monographies pour les parents d’élèves. Avec le soutien d’une asso de quartier ils se muaient en « écrivains publics », recueillaient les récits familiaux en les enregistrant ou en prenant des notes puis écrivaient les textes. Une fois illustrés et brochés ça devenaient des petites brochures disponibles dans les bibliothèques d’école ou celles de quartier.
    Nous avons tenté un truc du genre par chez nous… euh… pas facile…

    julesansjim

    21 février 2011 at 16 h 04 min

  7. waouh ! c’est fou comme la narration de sa vie se fait au travers de, mais sans aucune prise sur les macro-événements délirants de l’europe en train de craquer comme un énorme iceberg !!! pas un mot (et pourtant smyrne) sur les grecs, ni sur les arméniens. « je continue à faire ma pelote et à aimer ma femme pendant que le monde occidental est en train d’exploser ». moi, ce qui m’impressionne le plus, c’est vraiment ça : ces 2 niveaux, celui qu’on connait par les livres d’histoire, après, avec des dates, des noms de pays, de personnages, et qui transparaissent au travers du texte, mais plutôt comme emmerdements à contourner, et le niveau de la vie personnelle, qui continue, qui DOIT continuer malgré tout.

    et c’est difficile de ne pas penser qu’on vit, nous aussi, actuellement, cette contradiction (?) : tenter de vivre, le mieux possible, pendant que tout s’écroule autour.

    magnifique flo, encore !!! et putain, c’est un ROMAN ce truc !

    zozefine

    22 février 2011 at 9 h 02 min

    • Je crois que dans ces coins (comme d’autres?), fin XIX°, il fallait vraiment que les soldats soient physiquement là, ou les routes complètement barrées, pour qu’on prenne conscience des lointains évènements internationaux ou diplomatiques. Rien à voir avec notre façon de suivre la crise libyenne, par ex!
      Par ailleurs, il était normal pour ces gens de changer de nationalité souvent, ce n’était que des bouts de papier. Dans ce genre d’empire, le sentiment d’appartenance des minorités était très faible. La langue maternelle était le judéo-espagnol; pour la génération d’après, le français, mais jamais la langue locale.

      florence

      23 février 2011 at 14 h 38 min

  8. Comme tu as de la chance d’avoir ce genre de trésor! C’est émouvant d’avoir ce genre de témoignage qui plus est lors d’époques incertaines! Merci!

    superpowwow

    24 février 2011 at 18 h 47 min

  9. Et au bout de la route , nous rencontrons Florence ARIE , qui porte si bien son Histoire et fait honneur à ses ancêtres Debout .
    Merci Florence .

    monasourire

    26 février 2011 at 8 h 13 min


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