LES VREGENS

Ecrire pour penser l’absence et dire l’inconcevable.

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Il y a peu, en écoutant la radio, j’ai découvert le dernier livre de Jérôme Garcin, emblématique animateur de l’émission « Le masque et la plume » sur france-inter. Il y raconte la perte inconsolable (et, dès lors, le compagnonnage imaginaire, fantasmé mais vital) de son frère jumeau, mort accidentellement à l’âge de 6 ans. Le livre porte son prénom : « Olivier »

Moi, pour qui le sentiment de la perte est une souffrance ou une préoccupation quasi permanente, autant dire que cette rencontre m’a bouleversé, et que je suis allé me coucher avec cette interrogation : aurai-je la force de lire ce livre-là, un jour, jusqu’au bout ?

Quelques jours plus tard je trouvais dans Le Monde un texte du romancier auteur-compositeur Yves Simon. Il y parlait de l’écriture, des raisons qu’on a d’écrire, et du livre de Jérôme Garcin. Magnifiquement.

C’est ainsi que j’ai trouvé une bonne raison de vous parler d’un livre que je n’ai pas lu, que je ne lirai peut-être jamais, par manque de courage, simplement. J’ai récupéré le texte d’Yves Simon (*), le voici. Sa lecture est à elle seule un beau moment de partage, je trouve, mais si vous pouvez aller plus loin, jusqu’à Olivier et Jérôme, c’est sans doute encore mieux !

Vous me raconterez ?

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Ecrire, dit-il.

« Dans un ouvrage récent, Le Palais des livres, Roger Grenier, compagnon de Camus au journal Combat, livre sa définition de l’écrit : « Les comptes que l’on règle avec soi-même sur une feuille de papier, c’est ce qu’on a de plus personnel. La vraie vie privée, c’est l’écriture. » Pourtant, combien de romans nous accablent d’une vie privée couchée sur papier, indigeste de détails et secrets sulfureux ! Il faut ajouter que pour cette race d’écrivains, vie privée rime souvent avec vie sexuelle, rendez-vous et relation amoureuse, comme si la sphère personnelle n’enclavait que le désir, son inassouvissement et ses affres. Conquête, jalousie, jouissance, désamour : la linéarité intime du « je t’aime moi non plus » se déroule le plus souvent ainsi dans sa désarmante vacuité.

Dans ce registre dévoyé des aveux révélés, il est pourtant des livres qui se démarquent par une grâce immanente parce que le sujet y est grave, le style impeccable et les mots enfiévrés. Ils apparaissent alors pareils à des comètes dans le ciel plombé des parutions que l’on vient d’évoquer. Je veux parler ici d’Olivier, un prénom écrit en lettres rouge sang sur le fond blanc de Gallimard, le récit que nous livre Jérôme Garcin (Raphaëlle Rérolle en a fait la critique dans Le Monde du 11 février). J’y reviens cependant parce que ce livre émerge comme un diamant, qu’il nous bouleverse en mêlant deux êtres, l’un mort et l’autre vivant, qui auraient dû s’épanouir et mûrir côte à côte, continuer à pratiquer en secret ce langage mystérieux des jumeaux, l’éolien, comme l’a ainsi nommé Michel Tournier dans Les Météores.


Jérôme Garcin eut un frère jumeau qui, à la veille de leurs 6 ans, se fit emboutir de plein fouet sur une vicinale de Seine-et-Marne par une voiture de voyou qui ne s’arrêta pas. Le livre pose la question récurrente d’une douleur née « un soir doux de 1962 » et qui ne peut s’éteindre. Elle vit au tréfonds de l’auteur comme un mal sans remède, un deuil où le temps est sans effet.

Le passé ne s’estompe pas, il n’est jamais passé, il vit et trépigne dans la chair à vif de l’inconsolé qui se met à nu dans un autoportrait qu’il offre, par-delà les nuages, à un frère qui ne put grandir à ses côtés. « On écrit, dit-il, pour exprimer ce dont on ne peut parler, pour libérer tout ce qui, en nous, était empêché, claquemuré, prisonnier d’une invisible geôle. Et qu’il n’y a pas de meilleure confidente que la page blanche à laquelle, dans le silence, on délègue ses obsessions, ses fantasmes et ses morts. »

Ecrire, dit-il. Ce récit, rédigé durant une année pleine du 4 octobre 2009 au 4 octobre 2010 – et ce n’est pas un hasard puisque c’est là le jour anniversaire des jumeaux – est écrit à la première personne et s’adresse au frère absent. Confession-cadeau que l’homme secret d’aujourd’hui offre au garçon de 6 ans qui n’aura jamais su ce qu’était grandir, exulter, avoir peur de mourir, monter à cheval, aimer une femme, se soucier d’enfants, mener une vie d’homme. C’est la narration de son existence que Jérôme donne à partager et à connaître à un Olivier disparu, lui qui aura toujours tenté de retrouver un double, digne du frère imaginé. « Toute ma vie, souvent à mon insu, j’ai cherché un jumeau de substitution. » Alors, il guette les gémellités, Castor et Pollux, Montaigne et La Boétie, l’amitié fusionnelle de son beau-père, Gérard Philippe, avec le poète Georges Perros… Même, il perçoit dans l’équitation un duo gémellaire, « car dans mon plaisir de monter, il y a celui, fabuleux, d’avoir quatre jambes et de regarder loin devant, jusqu’à la ligne d’horizon, avec quatre yeux. Il y a ce sentiment étrange, qui procure une force supérieure, d’être deux, et pourtant de ne faire qu’un ».


Dans le « petit tombeau de papier » subtilement écrit, l’auteur avoue être d’une pudeur maladive et pourtant capable, sans aucune gêne, de se mettre à nu dans son livre. A la fois sociable et misanthrope, il révèle son peu de goût pour les amitiés de passage, comme si ces sortes d’engagements ne pouvaient apporter que désillusion. Pour avoir connu la perfection de l’amour, toute médiocrité des affects ne peut qu’apparaître fade et sans attrait pour qui est un être de l’Absolu. Ses élans amoureux ne se destineront qu’à Anne-Marie, son épouse depuis trente ans, comme à leurs trois enfants.

Alors, analyse ou écriture ? S’allonger sur un divan ou aligner sur une feuille blanche les mots et les phrases de la fêlure ? Homme de discernement, Garcin aura pu faire sienne cette phrase de Proust : « Je suis arrivé à un âge où il faut prendre parti. Décider une fois pour toutes qui on veut aimer et qui on veut dédaigner. S’en tenir à ceux qu’on aime, et pour réparer le temps qu’on a perdu avec les autres, ne plus les quitter jusqu’à sa mort. »

Une question demeure : qu’est-ce qui pousse, quarante-huit ans après l’accident, Jérôme Garcin à s’engager dans l’écriture de l’innommable blessure ? Ecrire, parce qu’il n’est « bon qu’à ça », comme Beckett ? Les faits : le 7 juillet 1962, une voiture assassine percute Olivier pour l’envoyer de l’autre côté des nuées. Son frère, tétanisé, ne « veut » pas voir retomber son autre lui-même, comme si celui-ci fut un ange happé par le ciel. Durant le coma, on éloigne Jérôme. Il ne doit pas voir, pas savoir, pas comprendre. Ainsi, jamais il ne verra le corps mort de son jumeau et ne pourra apprendre qu’il y a une fin inexorable à la gémellité, qu’un couperet cruel peut la mettre en pièces sans espoir de retour. Est-ce cela le chaînon manquant de l’homme blessé d’aujourd’hui ? Son frère jumeau vit en lui, lové pour toujours entre réel et fantasme, entre une mémoire crucifiée et la réalité d’une mort dont il n’a pu faire le deuil puisque celle-ci, virtuelle, fut dissimulée à son regard. Ecrire, dit-il ? Garcin n’avait sans doute pas le choix : pour des jumeaux, la mort de l’autre est à jamais inconsolable. »

Yves Simon, romancier, auteur et compositeur

(*) Article paru dans l’édition du Monde du 27.02.11

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Written by Juléjim

8 mars 2011 à 12 h 16 min

Publié dans Littérature

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8 Réponses

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  1. Parfois, ça tourne plus mal, dans la vie, ou mieux pour la littérature? Voir les multiples traces, souvent monstrueuses, de la jumelle morte encore bébé dans l’oeuvre de P.K.Dick : jumeaux fantômes, vampires, parasites, etc.

    florence

    9 mars 2011 at 16 h 06 min

  2. A la nuance près que Jérôme Garcin ferait sans doute figure de « petit garçon » si on se mettait à le comparer à P.K.Dick. L’espace romanesque paraissait tellement étriqué et insuffisant à Dick qu’il s’est très tôt, et quasiment en permanence, senti plus à l’aise dans la science-fiction.
    Mais je connais très mal, la SF n’étant pas ma dope habituelle.
    Savais-tu qu’E. Carrère avait écrit une bio de P.K.Dick ?

    julesansjim

    9 mars 2011 at 17 h 17 min

    • Quoi, quoi, la SF est hors de l’espace romanesque???
      Je re-re-re-commande Gibson, le grand classique « Neuromancier », ou plus récent et plus sage mais TRES romanesque: « Identificaation des schémas » (Pattern Recognition).

      Oui, j’ai lu la bio de Carrère, intéressante mais à éviter si on n’a pas encore lu les oeuvres car les « twists » y sont systématiquement dévoilés.

      florence

      9 mars 2011 at 18 h 01 min

  3. Hep, hep hep ! j’ai pas dit « hors de  » j’ai dit « étriqué et insuffisant » nuance …

    Tu connaissais la bio de Carrère ? et ben t’es une vraie fan de Dick toi dis-donc !

    🙂

    julesansjim

    9 mars 2011 at 18 h 25 min

    • Ouaipe mais il faudrait que Sleepless passe par là pour nous rappeler dans quel roman (nouvelle?) il y a un personnage qui porte en lui son jumeau jamais né, qui est une sorte de sage avec qui il communique.

      florence

      9 mars 2011 at 19 h 31 min

  4. Peut-être in « Dr Bloodmoney » ? Pas lu mais Wiki nous indique :
    « Philip, et sa sœur jumelle Jane Charlotte, naissent le 16 décembre 1928. Sa mère n’ayant pas assez de lait, et personne dans son entourage ne lui ayant suggéré de compléter le régime des nourrissons avec des biberons, Jane meurt quelques semaines plus tard le 26 janvier 1929. Ce décès affectera Philip Dick jusqu’à la fin de ses jours. Toute sa vie il sentira qu’une partie de lui-même est manquante, ce qui est très probablement à l’origine de la dualité exceptionnellement forte de son œuvre : on en voit un écho dans son roman Dr Bloodmoney, en la personne du petit frère « interne », mort-né, en relation télépathique avec son jumeau adulte. »

    julesansjim

    9 mars 2011 at 20 h 39 min

  5. Pssst ! Garcin est parmi les invités de La Grande librairie sur fr5 ce soir à 20h40:

    http://www.france5.fr/la-grande-librairie/index.php?page=article&numsite=1403&id_article=21716&id_rubrique=1406

    julesansjim

    10 mars 2011 at 17 h 57 min

  6. Et aussi … Nicolas Fargue « Tu verras » (P.O.L)
    ***************************
    « Clément ne verra pas. La transmission est brutalement interrompue. Le père a perdu son fils, victime d’un accident de métro. Clément, 12 ans à jamais, ne verra pas comment le latin aide plus tard « à mieux connaître les structures du français », ne mesurera pas l’importan­ce de ce que lui disait son père, à longueur de journées, « pour son bien ». »

    *****************************

    http://www.telerama.fr/livres/nicolas-fargues-tu-verras,65907.php?xtor=AL-83

    julesansjim

    13 mars 2011 at 15 h 02 min


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