LES VREGENS

Ni le jour, ni l’heure

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alors, bande de déprimés (sauf peut-être pow wow dans son fauteuil, mais on n’a pas demandé au fauteuil ce qu’il en pensait), un petit long texte, très inspiré de dino buzzatti dans je sais plus quelle nouvelle, mais à ma sauce. moi, je le trouve très optimiste, mais je suis assez tordue.

Ni le jour ni l’heure

I

Matinée

La pauvre Stéphanie gisait sur le lit instrumenté de l’hôpital cantonal, en cette section des soins ultimes où chacun marche vers sa tâche à pas mesurés et glissant sur le linoléum brillant. Le lit rutilant de chromes, les draps blancs et empesés, le logo <Hôpital Cantonal>,  mais aussi la table de chevet chargée de flacons et de verres, tout cela aurait dû inspirer reconnaissance pour cette hygiène rigoureuse, confiance dans la science, impression de soins et d’attention constants. Mais l’immobilité de la pauvre malade, son teint si blanc, et ses traits si creusés  inspiraient un sentiment intense de désolation et de détresse. Le soleil qui entrait dans la chambre pourtant comme un fleuve magnifique et irrésistible ne faisait qu’accentuer la tristesse de l’heure. De part et d’autre du lit, immobiles également, et silencieux, se tenaient le Dr Fachinetti et Augustin. Leurs regards se croisèrent au-dessus du corps étendu soulevé par une respiration à peine perceptible. Le docteur fit un signe discret à l’homme en direction de la lourde porte blanche, lui signifiant par là qu’il voulait lui parler. Augustin , après un dernier regard à la pauvre Stéphanie, et après lui avoir pressé une main moite et sans réaction, sortit juste derrière le docteur. Celui-ci, derrière ses lunettes aux verres épais et légèrement fumés, avait un regard soucieux, sombre. Les sourcils étaient froncés, les commissures de la bouche en chevrons n’ébauchaient aucun sourire.

– Monsieur, je ne vous cacherai pas que nous en sommes à la toute dernière extrémité, que la fin est très proche, vraiment toute proche. Mais vous avez vu, elle ne souffre pas et semble parfaitement sereine et calme.

Augustin scruta à travers des lunettes aux verres épais et un peu fumés les yeux de l’homme de science dans l’espoir d’y trouver une ombre d’espoir. En vain.

– Mais ce n’est pas pour tout de suite, n’est-ce pas, j’ai encore une chance de lui parler, de lui dire combien je l’aime n’est-ce pas ? chuchota-t-il malgré la porte fermée. Avant sa… avant la… avant.

Le docteur secoua la tête et grimaça.

– Vraiment, ce serait étonnant et entre nous peu souhaitable. Désormais, elle n’est déjà plus parmi nous, et pour être franc, oui, la fin est vraiment toute proche.

– Combien de temps, docteur, s’il vous plaît ?

Le praticien, dans une sorte de petite moue des lèvres accompagnée d’un vague bruit de la langue contre les dents de devant, articula :

– Je dirais la matinée, au grand maximum.

Augustin eut l’impression que le sol se dérobait sous lui, il se plia en deux et se mit à sangloter.

II

Semaine

La pauvre Stéphanie reposait sous les draps bien repassés et empesés qui couvraient son corps comme un linceul, ses deux bras blancs de chaque côté, le visage tourné vers la fenêtre illuminée par le soleil radieux de l’automne. Elle était extrêmement pâle, et sa poitrine se soulevait à peine tant sa respiration s’était faite légère. Ses yeux étaient mi-clos, et nulle trace de sourire ne venait égayer son visage amaigri et rassurer Augustin, tout à son angoisse et à sa tristesse, debout à l’un des côtés, et qui lui tenait la main délicatement, sans la serrer, de peur de lui faire mal. Face à Augustin se tenait le Dr Fachinetti, dont les verres de lunettes épais et vaguement fumés masquaient le regard. Le souffle léger de Stéphanie rythmait la scène comme le ruissellement discret d’un ru d’alpage, juste avant qu’il ne fige dans les glaces de l’hiver. Le docteur fit un signe discret de la pointe du menton à son vis-à-vis éploré et lui désigna la porte de la chambre, lui faisant comprendre qu’il désirait lui parler. Une fois dehors, il s’éclaircit la gorge :

– Je ne vous cacherai pas que le pronostic est très sombre à court terme, il n’y a aucun espoir d’amélioration désormais et la maladie est au stade ultime. Il faut vous préparer.

L’absence totale d’expression faciale rendait la sentence encore plus terrifiante. Augustin balbutia :

– Mais je… si… si tôt, si vite… il y a encore quelques temps… j’avais cru….

– Ah, mais cher Monsieur, c’est un phénomène connu que les derniers temps s’accompagnent bien souvent d’un moment incroyable de mieux être, une sorte de chant du cygne, soudain le corps se met à jubiler d’y être encore, l’âme remercie une ultime fois l’air qu’elle respire, et l’eau qu’elle boit et le sol qu’elle foule, et le feu dans l’âtre la fait sourire, mais ce plaisir est un adieu, ne vous y trompez pas, un simple adieu.

Disant cela, il effleura légèrement la manche de son interlocuteur, dans un geste ébauché de consolation. Augustin chuchota :

– Mais combien de temps, docteur, combien de temps, pouvez-vous me donner une idée, je suis sûr que cela m’aiderait pour me préparer ?

Le docteur grimaça, une moue des lèvres comme pour goûter un fruit trop acide, et un petit bruit de la langue au bout des dents.

– Vraiment, s’il faut donner un délai, et sans tenir compte des cas miraculeux que la science se refuse à expliquer, si je tiens compte de mon expérience dans ce secteur, je dirais une semaine, au plus, mais dans la sérénité et la paix, sans souffrance, vous comprenez, ajouta-t-il en voyant le visage d’Augustin se racornir sous l’effet de la douleur.

Secoué de larmes qu’il versait sans pudeur dans le couloir silencieux, celui-ci l’entendait à peine.

III

Mois

Stéphanie souriait faiblement dans le soleil, la tête penchée de côté posée sur son grand oreiller d’hôpital. Les draps bien blancs, et bien empesés, marqués du logo <Hôpital Cantonal> avaient été changés quelques instants auparavant, et l’univers propre et précis de cette chambre anonyme semblait comme un rempart protecteur et infiniment hygiénique. Le visage de la malade était tourné vers Augustin, mais elle ne le regardait pas vraiment, elle flottait dans un coton délicat et fluctuant. Pas de douleur, pas de peur, juste une immense lassitude de corps et d’esprit. Elle se sentait plutôt bien, même si « être bien » dans son cas relevait de l’antiphrase choquante pour quiconque assistait à la scène. Augustin, debout à contre-jour, regardait alternativement le visage pâle et légèrement perlé de sueur de Stéphanie et la sévère trogne du Dr Fachinetti, à moitié cachée par des lunettes aux verres épais et un peu fumés. Une de ses mains caressait un doigt de Stéphanie, presque distraitement, comme une sorte de trace mnésique en acte d’un contact autrefois soutenu, et signifiant. Le silence était rythmé par la respiration accélérée et à peine audible de la malade. Le docteur attendit que le regard d’Augustin se posât sur lui pour lui faire un léger signe en direction du couloir silencieux de l’hôpital. Augustin acquiesça rapidement, retira sa main effleurante et suivit le docteur. Celui-ci, une fois dans le couloir et la porte fermée, se retourna et, croisant ses petits bras musclés, s’éclaircit la gorge avant de dire :

– Je ne vous cacherai pas, cher Monsieur, que je suis on ne peut plus pessimiste quant à l’issue de la bataille que livre notre Stéphanie contre la maladie. Celle-ci est la plus forte, et je ne vous ai jamais caché qu’il y avait peu sinon pas d’espoir de la sauver.

Il avait dit cela d’une voix plate, sombre, sans aucun sourire, sans aucune chaleur, comme pour prendre une distance avec la mauvaise nouvelle qu’il annonçait.

– Mais, docteur, elle est encore si bien, elle ne souffre pas, n’est-ce pas, et elle sourit avec cette belle sérénité. Comment pouvez-vous être si sûr ?

Le docteur dévisagea un instant Augustin, semblant sonder la force mentale de son interlocuteur. Il se racla la gorge :

– Cela, cela ne signifie strictement rien. C’est exact, elle ne souffre pas, elle sourit, elle n’a même pas peur. Mais je ne vous cache pas, croyez en mon expérience de clinicien, que tous les signes cliniques sont là : la fin est proche.

Augustin secoua la tête, comme pour s’éclaicir les idées.

– Je ne comprends pas, elle est là, elle sourit et vous dites que la fin est proche. Mais sincèrement, sincèrement, combien de temps cette fin ?

– Je suis désolé, vraiment désolé, répéta-t-il en voyant Augustin avaler une immense goulée d’air.

– Combien ?

La voix d’Augustin s’était faite plus pressante. Le docteur fit une moue grimaçante, lèvres retroussées, petit bruit du bout de la langue contre les dents jaunies, avant de lâcher :

– A moins d’un miracle miraculeux, et vous savez que la science ne compte pas dessus, je dirais…

Il hésita, puis chuchota très vite ;

– Je dirais un mois.

Augustin réagit comme s’il avait reçu un coup de poing dans l’estomac. Il répéta « Un mois », gémit, se plia en deux, et se mit à pleurer.

IV

Année

Stéphanie souriait calmement au soleil d’automne. De petites poussières argentées dansaient follement dans l’air agité par la chaleur, des fleurs pimpantes posées sur sa table de chevet achevaient lentement de se faner parmi les fioles et les flacons. L’hôpital autour d’elle grondait d’une activité incessante et feutrée. Aucune agitation, dans le lit blanc instrumenté, si fonctionnel et si confortable pourtant, pas d’urgence, pas de douleur, pas d’angoisse. Dans ce matin d’automne généreux et doux, la chambre était silencieuse et Stéphanie se sentait bien. Elle était entourée d’un côté par Augustin, debout et grave, qui lui tripotait pensivement une main, et de l’autre par un Dr Fachinetti sévère et muet. Le regard de celui-ci, masqué par des lunettes aux verres épais et légèrement fumés, était indéchiffrable. Augustin dévisageait alternativement le docteur et la malade, l’air inquiet et attendri lorsqu’il regardait celle-ci, mais nettement plus interrogatif lorsque ses yeux se posaient sur le docteur. Le souffle un peu saccadé et chuintant de la malade lui rappela soudain le bruit que fait sur le balcon la nappe en toile cirée agitée par le vent. Le docteur soutint un instant le regard d’Augustin et par un léger signe de tête, à peine perceptible, montra la porte. Augustin comprenant que le docteur désirait lui parler à l’abri des oreilles de Stéphanie, serra la main tiède et un peu moite de la malade en guise de salut complice, et se dirigea vers le couloir. Une fois la lourde porte fermée, le docteur lui prit le bras dans un geste quasi fraternel.

– Je dois être franc avec vous, ne rien vous cacher de la réalité : il n’y a aucun espoir et la fin ne saurait tarder. Soyez courageux.

S’il était difficile de lire dans ses yeux, sa voix basse et atone révélait la gravité de la situation.

– Mais je ne comprends rien, elle semble si bien, sereine, vous avez vu comme ce matin elle a l’air détendu, bon, une petite mine, mais après cet été pourri, qui a bonne mine ?

Le docteur se tourna légèrement vers la porte fermée.

– Il n’y a rien à espérer, la science ne peut plus rien dans ce cas, comme hélas dans tant d’autres, il faut bien l’avouer, il ne reste qu’à attendre et à souhaiter que cette belle sérénité perdure jusqu’au bout. Du courage, cher Monsieur, encore du courage.

Augustin se sentit assommé par la nouvelle si inattendue.

– Mais docteur, combien de temps lui reste-t-il, nous reste-t-il, pouvez-vous me le dire ?

Le docteur fit une grimace expressive, tordant les lèvres et claquant la langue :

– On ne peut donner de date avec précision, il ne s’agit pas de condamnation à mort, mais je crois être près de la vérité en disant… en disant un an, au plus, c’est ce qu’il lui reste à vivre, Monsieur, un an.

En entendant cela, Augustin, en proie à une nausée soudaine, s’appuya contre le mur vert pâle du couloir, baissa la tête et se mit à pleurer doucement, sans bruit.

V

Décennie

Stéphanie, souriante, était à moitié assise dans son grand lit d’hôpital, la tête appuyée sur un de ces incroyables oreillers si épais et si blancs, presque des édredons, et ses mains sagement plaquées de part et d’autre du drap tendu sur son corps amaigri se réchauffaient dans le soleil d’automne qui brillait à travers la vitre. Elle regardait tendrement Augustin, debout à côté du lit, qui lui malaxait pensivement une main. Celui-ci avait une barbe naissante toute piquetée de poils blancs, et son regard errait de la malade au docteur Fachinetti : il n’avait pas l’air très en forme. En face d’Augustin, également silencieux et l’air pénétré, mais au regard incertain derrière ses lunettes aux verres épais et fumés, le docteur retenait à peine l’attention de Stéphanie : elle se sentait si pleine de sève, dans cette fabuleuse et luminescente matinée d’automne, si sereine et confortable dans son corps et son âme. Mais elle était aussi très sage, et obéissant au corps médical, elle avait répondu aux injonctions d’un médecin de ville qui l’avait envoyée séance tenante subir quelques examens. La ruche bourdonnante qu’était l’hôpital à ces heures du matin était maintenue à distance de silence et de paix par l’énorme porte fermée qui les séparait du couloir agité. Le sourire de la malade ne semblait guère contagieux : Augustin et le docteur se dévisageaient de part et d’autre du lit, gravement, jusqu’au moment où le second, faisant un signe léger de la tête, désigna la porte et sortit, suivi par un Augustin lançant un « A tout de suite » conventionnel. Dans le couloir, le docteur se pencha vers son interlocuteur, et accrochant sa manche du bout des doigts, lui dit avec douceur :

– Il faut savoir affronter la réalité, et sans aucun doute celle-ci est cruelle. Vous le devez à vous-même mais aussi à elle. Ce que j’ai à vous annoncer est hélas la stricte et nécessaire vérité.

Devant le silence soudain du docteur, Augustin le pressa :

– Qu’est-ce que vous racontez-là ? Que dois-je comprendre que je n’ai pas compris ? Vous voulez me parler de Stéphanie ?

– En effet, Monsieur, il s’agit de notre malade et de sa maladie.

– Je ne comprends pas, rétorqua Augustin gagné par une sourde inquiétude.

– Eh bien, voilà, le mal est incurable et progresse. Mais il n’est pas imprévisible, hélas : croyez-en un pauvre homme de science qui a rencontré cela si souvent, il convient de vous préparer, parce que les délais sont là, incontournables.  A moins d’un miracle, improbable, et totalement interdit par notre académie, l’issue fatale ne devrait pas tarder.

Augustin sentit comme un coup de massue au creux de l’estomac. Un peu suffoqué, il demanda :

– Docteur, si cette fin n’est pas imprévisible, allez-y, je dois savoir combien de temps il reste, je serai courageux, je suis prêt.

Mais sa voix tremblante et chuchotante fit murmurer au docteur :

– Je sais que vous êtes courageux, mais il faut être encore plus courageux que courageux, car le délai est court, court, si court.

Et toujours chuchotant, Augustin demanda :

– Combien, combien, combien de temps, je vous en prie.

Le docteur fit une grimace douloureuse, les lèvres crispées sur les dents, un petit claquement sec de la langue accompagnant le rictus.

– Ah, que je déteste cela. Il faut s’attendre au grand grand maximum à une dizaine d’années !

– Une dizaine d’années, répéta Augustin en ouvrant les yeux.

Et tremblant comme une feuille, il s’appuya contre le mur, se laissa lentement glisser par terre et se mit à sangloter silencieusement.

VI

Cinquantaine

Stéphanie, plus souriante que riante comme toujours, se tenait bien droite dans son lit blanc appareillé d’hôpital, sur lequel tout était marqué du logo <Hôpital Cantonal>. Les draps, l’oreiller, tout était immaculé, empesé, hygiénique. Et semblait parfaitement inconfortable, ce qui était une impression fausse. L’aspect contrôlé de ce lit, pas un lit pour l’amour, pas un lit pour la paresse, pas même un lit pour le repos, mais un lit pour y être soignée, semblait protéger la malade de toute anxiété. Elle était en de bonnes mains, même si elle ne croyait pas un instant qu’on puisse lui trouver quoique ce soit, tant elle se sentait vigoureuse. Le soleil entrant à flots dans la chambre chauffait l’air agité de poussières, faisait éclater de mille couleurs un magnifique bouquet sur la table de chevet, et éclairait crûment Augustin et le Dr Fachinetti, debout de part et d’autre du lit. Augustin tenait le bout des doigts de Stéphanie alitée de sa grosse main poilue et maladroite, tout en penchant la tête et en plissant les yeux pour essayer d’éviter le soleil aveuglant. Le docteur regardait, par-dessus l’épaule de son vis-à-vis, la lourde porte pour l’instant fermée, et qui étouffait les bruits du couloir. Ses mains étaient glissées dans les vastes poches de sa blouse, et seuls dépassaient ses pouces aux ongles carrés et soigneusement nettoyés. Tous trois se taisaient, Stéphanie muette dans son bien-être chauffé à travers la vitre, les deux hommes chacun dans leurs pensées. Soudain, le docteur fit un signe bref mais explicite du menton en direction de la porte faisant comprendre son désir de parler en tête-à-tête à son interlocuteur.

– Nous revenons dans un instant, fit Augustin du ton de la confidence, en se penchant au-dessus de la tête de la malade pour lui embrasser la lisière des cheveux qu’elle avait bien peignés.

Après une ébauche de baiser sur le bout des doigts, il sortit, suivi par le docteur qui n’avait pas dit un mot jusque là. A peine dans le couloir, celui-ci soupira, reporta le poids de son corps sur ses talons comme s’il cherchait à s’éloigner d’Augustin et se racla la gorge violemment. Puis il murmura :

– J’ai de fort fort mauvaises nouvelles à vous annoncer, vous devrez être courageux pour elle et pour vous, et je déteste devoir faire cela, je déteste cela, mon Dieu, que je n’aime pas annoncer de pareilles nouvelles.

Augustin pâlit instantanément. Il sentait bien qu’une partie sérieuse se jouait dans la chambre qu’il venait de quitter, entre la malade et quelque chose d’encore inconnu, mais la nouvelle ainsi assénée le terrassait.

– Rien de bien tragique, j’espère, Stéphanie semble si bien qu’on a du mal à croire qu’elle puisse avoir la grippe !

Mais son air fâché et inquiet démentaient ses paroles plaisantes.

– Ah, je ne vous cache rien, la médecine, ici comme ailleurs, est muette d’impuissance et de rage, et la seule chose qui soit sûre à l’heure actuelle est l’issue fatale, hélas.

Les yeux écarquillés, Augustin se sentit soudain très mal et très faible. Il sentit une brusque chaleur lui brûler le torse, et des gouttes de sueur froide se mirent à perler dans son dos.

– Expliquez-moi enfin docteur ce qui se passe ? Pourquoi dites-vous cela ? Quelle issue fatale ?

– Bien sûr, elle est souriante, pimpante et gaie, et elle ne souffre ni ne craint rien, pas d’angoisse, pas d’insomnie, c’est vrai tout cela, et c’est pour cette raison qu’il convient d’être très courageux. Il n’y a aucun espoir, elle est perdue, je suis désolé.

Augustin avala péniblement sa salive, respira douloureusement autour de la grosse boule dure qui lui serrait la gorge comme un garot.

– Bien, docteur, je suis prêt : combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Allez-y, dites-le, au point où nous en sommes.

Le docteur, visiblement mal à l’aise, prit une grande inspiration, et dans une grimace désolée, qui lui tordait la bouche et lui fit claquer des dents et de la langue, lâcha dans un souffle chuchoté :

– Je suis désolé… désolé… Voilà, on peut dire, de manière certaine, on peut dire… 50 ans.

Augustin se sentit consterné par la nouvelle, sidéré. Il se mordit la lèvre inférieure, se mit la main sur les yeux, soudain aveuglé par la lumière pourtant diffuse du couloir. Appuyé contre le mur vert pâle du couloir, et dressant la tête vers le docteur, tout en mordant son poing, il demanda :

– Mais, dans 50 ans, serai-je encore là pour la soutenir dans ces moments difficiles et cruels ? Serai-je encore là pour lui tenir la main et fermer ses paupières ?

Le docteur, par un réflexe inconscient de relaxation musculaire, entama un léger sourire sur le côté de la bouche :

– Ça, justement, personne ne peut le dire, je ne le sais pas, ni vous non plus. Peut-être serez-vous là pour la soutenir. Sait-on jamais, vous avez peut-être l’éternité devant vous, la mort vous a peut-être d’ores et déjà oublié, peut-être ne mourrez-vous jamais, ni moi non plus. Mais peut-être vous guette-t-elle là, dans ce couloir, dit-il en montrant le boyau sombre qui les entourait, ou dans la rue, votre coeur peut lâcher soudain, vous ne le savez pas, ni moi. Tant que nous le voulons, tant que nous le désirons, nous sommes éternels. Peut-être vieux, peut-être foutus, boiteux, gâteux, cacochymes. Mais éternels. Mais nous deux, nous savons par contre une chose : c’est qu’elle, Stéphanie, dans sa chambre ensoleillée, la mort ne l’a pas oubliée. Alors pour elle, que ce soit une matinée ou un siècle, quelle importance, les carottes sont cuites, la condamnation à mort a été prononcée, et malheur à nous qui le savons.

– Mais alors, docteur, que faut-il lui dire ?

(thème de Buzzatti)

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Written by zozefine

26 mars 2011 à 17 h 39 min

Publié dans Non classé

3 Réponses

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  1. Très optimiste? Je ne dirais pas, non. Toute en douceur, oui, mais c’est pas pareil!

    Je crois vaguement me rappeler une nouvelle p-être de Buzzati où il y avait un hôpital où on affectait les malades à tel ou tel étage selon la gravité de leur état. Et le héros se trouve déménagé de plus en plus vers les cas graves, mais juste par concours de circonstances, terrifiant!

    florence

    27 mars 2011 at 23 h 39 min

    • J’ai trouvé, cette nouvelles de Buzzati s’appelle: Sept étages.

      florence

      27 mars 2011 at 23 h 44 min

      • toi tu es trop mignonne ! dans quel recueil ? je sais que c’est une nouvelle de buzzatti, mais pas archi sûre que ce soit celle-là. le problème c’est que j’absorbe comme un buvard, et après je sais plus quoi vient de qui ! argh. quoi qu’il en soit, merci pour ton commentaire. au grand dam de mes collègues, j’ai beaucoup utilisé ses nouvelles en classe de français pour étrangers. le fait que ce soit des traductions ne me semblait pas pertinent pour l’apprentissage de la langue, d’autant qu’elles sont excellemment traduites et que l’inter-texte culturel, on s’en fout dans cette situation d’enseignement.

        je sais plus dans quel recueil, mais j’ai fortement exploité cette nouvelle : un couple aimant écoute avec bonheur les doux bruits de la nuit. soudain la femme sent comme une inquiétude, et demande de fermer la fenêtre. et là zoom avant, et c’est l’horreur de la prédation le long de la chaîne alimentaire.

        ps : tu sais que tu peux modifier ton commentaire, hein ?
        pps : je lis le gibson. il me résiste, mais je l’aurai.

        zozefine

        28 mars 2011 at 9 h 43 min


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