LES VREGENS

L’Ange du Bizarre

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Réalité de la réalité – 1.

Avant tout, je ne suis pas une théoricienne, je n’en ai ni les capacités intellectuelles, ni même le regret de ne pas les avoir. Et donc ma réflexion part des pieds sur le sol, même si la tête est parfois dans les airs. Voilà comme je vois la réalité : un corps, un véhicule plus ou moins standardisé, fonctionnant de manière plus ou moins identique pour tout le monde, de la conception à la mort, et même après, si affinité, et dans lequel entrent des informations sur ailleurs, le hors soi corporel, le monde, la réalité extérieure. Mais également des informations venant du corps lui-même, l’auto-perception et la cénesthésie, la réalité intérieure en somme. Pour ces informations sensibles, on dispose d’un merveilleux appareil sensitif, nos cinq sens (peut-être six, certains y ajoutent le repérage spatial), qui captent ces « intrants », qui les trient, les sélectionnent et les envoient à la Boîte Noire, pour traitement. Cette capacité à absorber et traiter les informations dépend largement d’une part de la qualité de nos cinq ou six sens, d’autre part de la qualité des « intrants » et de ce qu’ils sont.

Pour l’instant, je n’entre pas en matière sur la Boîte Noire, je ne cherche pas à savoir si elle traite a priori ces informations, si cette capacité de traitement est acquise, si cette acquisition dépend de capacités elles-mêmes a priori, ou elles-mêmes acquises. Je me contente de constater ce que chacun peut constater. Ce que je traque plutôt, c’est ce qui me sert de réalité à usage quotidien, à partir de quoi je base mes actions et mes réactions. A partir de quoi je tisse ma grille, mon tamis d’interprétation de ce que je perçois, filtrant et donc sélectionnant, puis traitant ces « intrants » dans cette boîte noire, système ouvert, elle-même déjà bien pourvue d’informations. J’essaie de comprendre en quoi la réalité filtrée et interprétée de l’un ne peut pas correspondre à celle de l’autre. Simplement mettre des mots sur l’Ange du Bizarre lorsqu’il passe.

Voilà le premier objet de mon questionnement sur la réalité de la réalité : j’ai  vu un Vaisseau Fantôme. Un jour clair et lumineux, passe dans le triangle en bas de la vallée, ma « vue sur la mer », un objet qui retient mon attention. Ce fait est essentiel : cet objet retient mon attention suite à une perception visuelle non banale. Dans ce triangle bleu, j’ai l’habitude de voir passer des bateaux, des petits, des gros, des voiliers, des ferries, des bateaux de pêche, parfois d’immenses cargos. Je suis habituée à leur vitesse relative de déplacement, à leurs couleurs, leur apparence sur ce triangle. Or, ce jour-là, ce qui a traversé ce triangle (qui n’est pas celui des Bermudes) ne correspondait à aucune de mes attentes : il semblait gigantesque et pourtant à mâts et à voiles, il se déplaçait très vite alors qu’il n’y avait pas de vent, il était lactescent, et pour tout dire fantomatique alors que la journée était claire. Ces diverses caractéristiques non-habituelles, non attendues ont capté mon regard. Ce point me semble capital : c’est parce que cet objet n’était pas habituel perceptivement que je l’ai perçu. J’ai donc photographié aussi vite que j’ai pu ce fantôme, qui, quelque part, a échappé aussi à la photographie :

le Vaisseau Fantôme très agrandi

le Vaisseau Fantôme zoomé à l’arrache avant qu’il disparaisse

une corvette militaire, vision « normale », habituelle

Pour moi, l’interprétation de cette perception visuelle, et de sa comparaison avec d’autres perceptions visuelles antérieures, et passée à la moulinette de ma culture accumulée, m’a conduite à une réponse simple, lumineuse et évidente : c’était le Vaisseau Fantôme, le Hollandais Volant, bref, un de ces bateaux fantômes qui sillonnent les océans, et dont la rencontre laisse les navigateurs à leur tour porteurs de mythes. J’envoie les photos ci-dessus à quelques amis, des grecs et des non-grecs. A ma grande surprise, alors que pour les « gens du Nord », l’hypothèse farfelue du Vaisseau Fantôme est malgré tout plausible, possible, « oui, pourquoi pas, même si c’est dingue de le penser », pour les grecs, elle est exclue, et personne ne suggère cette hypothèse même pour en rire, même pour la nier comme pertinente. Aucun grec ne m’a proposé un vaisseau fantôme comme non-explication. Et cela m’a semblé beaucoup plus étrange que l’objet lui-même.

Petite recherche autour de moi, également sur Internet. Et, à ma grande surprise, car dans mes attentes et mes filtres et mes concepts figurent également des mythes qui me traversent en quelque sorte « banalement », aucun vaisseau fantôme ne navigue dans les légendes du pourtour méditerranéen, et en particulier dans la mythologie grecque. On a bien la barque de Charon remplies d’âmes et traversant le Styx, on a bien le vaisseau d’Ulysse-Odysséas errant sur la mer de Troie à Ithaque au fil de ses aventures. Il y a même les barques funéraires des pharaons égyptiens, mais rien qui corresponde à cette très ancienne et riche mythologie des barques fantômes, si typiques des pays celtiques et océaniques. A cela, certainement des raisons historiques, géographiques, climatologiques, sociales. Le fait est que cette construction et ce traitement de certaines perceptions sont absents des interprétations immédiates chez mes amis grecs, faute d’en avoir le concept quelque part dans le dictionnaire mental : cela ne leur vient même pas en tête, même pour plaisanter…

Or, pour moi, nordique exilée chez les sudistes, l’interprétation « Vaisseau Fantôme » est une interprétation possible pour qui vient d’un monde habité par l’Ange du Bizarre, elle peut donc faire partie intégrante d’une liste de concepts décrivant une certaine réalité, être traitée comme information, et je peux dire : « l’autre jour, j’ai peut-être vu le Hollandais Volant, hahaha ». Mon monde à moi est « riche » de cette perception conceptualisée et traitée par ma boîte noire. Par contre, cette perception traitée par le mythe est tout simplement inexistante pour Ghiorgos, ou Zaxos, ou Myrto, ou Artémis… Leur seule réponse possible est la suivante : « oui, cette photo est bizarre, et ratée, probablement un de ces grands voiliers de location qui sillonnent les Cyclades ». Ici, peu importe que mes éléments d’information complètent/contredisent ou non leur interprétation, le fait est que, dans leur grille d’interprétation du réel perçu, ne figurera jamais cet archétype, ce mythème « barque fantôme ».

Et comme une saine hygiène mentale veut qu’on relativise et qu’on balaie devant sa porte, je dois conclure que si, sans que j’en sois vraiment consciente, je suis habitée par un certain nombre d’informations qui me conduisent à interpréter mes perceptions d’une manière qui échappe radicalement à la compréhension de mes amis, la réciproque est vraie. Dès lors, je dois d’une part accepter qu’une partie de leur réalité m’échappe totalement, et pour toujours, car je n’ai pas les mots pour la dire, et d’autre part accepter que ma réalité leur échappe également, et qu’ils puissent me répondre : « mais d’où tu sors  cette histoire de bateau fantôme ? ».

Coda : évidemment, c’était le Phocéa :

(évidemment ?)

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Written by zozefine

4 avril 2011 à 10 h 32 min

Publié dans Non classé

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