LES VREGENS

Ceci n’est pas de la science-fiction

with 9 comments

En tout cas, pas comme vous l’entendez si vous venez de voir Avatar ou La guerre des étoiles.

Hitchcock recommandait de filmer les scènes d’amour comme des meurtres, et les scènes de meurtre comme l’amour, comme ça :

qu'est-ce qu'ils font?

 

William Gibson, lui, décrit les paysages urbains comme des réseaux informatiques et les réseaux comme des paysages, les sentiments humains comme des réactions chimiques et les circuits électroniques comme les dédales du psychisme, les corps comme des machines et les machines comme des corps.

humaines...

... ou pas?

Tout le monde sauf moi connaissait semble-t-il le fondateur du genre cyberpunk, que j’ai rencontré l’an dernier au hasard de je ne sais plus quelle pérégrination de lien en lien sur internet, et c’est une porte d’entrée tout à fait adaptée au capharnaüm de cette oeuvre.

Gibson a posé les premières touches de son univers dans la nouvelle Gravé sur chrome en 1982, mais toute sa cohérence se déploie au fil des années 80, dans Neuromancien d’abord, en même temps que s’effacent les expositions trop explicatives. Celles-ci sont remplacées par des explorations inquiétantes, dans les pas des héros de ce roman et de ses suites : Comte Zéro et Mona Lisa s’éclate. Fini la théorie : du suspense en montagnes russes, quelques haltes pour admirer les décors à couper le souffle, jamais plus de 350 pages chrono.

 Arrivé au centre du labyrinthe, la question n’est plus pour le lecteur: l’oeuf ou la poule ? Ou : réalité ou monde parallèle ? Mais : rêve ou rêveur, qui a créé l’autre ? Et surtout, qui est vraiment vivant?

lequel est le modèle?

Car on est passé de l’autre côté du miroir, le vrai monde est tellement détraqué qu’on ne peut atteindre à une authenticité de sentiments et de relations humaines que dans les mondes artificiels, seuls refuges pour les liens charnels, rendus bien compliqués dans la réalité du Sprawl par les multiples greffes mécaniques et autres puces  électroniques dont s’affublent les humains.

Le Sprawl, c’est la zone urbaine continue qui s’étend de Boston à Atlanta, avec ses gratte-ciel monumentaux et sa jungle de bas-fonds. C’est là :

Le Sprawl, version Blade Runner

Car en pleine écriture de Neuromancien, Gibson a vu Blade Runner, qui venait de sortir. Double coup de massue : la mauvaise nouvelle, c’est qu’il allait devoir remanier complètement son roman pour ne pas être accusé de plagiat, la bonne, c’est que l’air du temps était visiblement en train de donner naissance à un nouvel univers rêvé – ou cauchemardé – collectif.

Mais Gibson ne navigue pas seulement dans une géographie imaginaire, c’est aussi un magicien qui remonte l’histoire, au fil de sa carrière d’écrivain. Sa première trilogie (trilogie de la conurb, Sprawl trilogy), dans les années 80, se situe dans un vrai univers de science-fiction futuriste : technologie, médecine, voyages dans l’espace, structures politiques et sociales, tout a valsé et s’est complètement transformé, il faut quelques dizaines de pages avant d’y trouver ses repères. Dix ans plus tard, années 90, il sort la trilogie du pont, où l’on desserre (ou resserre?) l’écrou de plusieurs crans puisqu’on plonge dans un avenir très proche, juste de l’autre côté de l’an 2000, dans un monde à peine décalé du point de vue des progrès techniques mais socialement et économiquement bouleversé par deux grands tremblements de terre à Tokyo et San Francisco.

le pont, un nouveau monde

Enfin dans les années 2000, paraît la trilogie Bigend (du nom d’un personnage), dont l’action est contemporaine de l’écriture. Le décalage n’y est plus temporel, mais perceptif : le monde a plusieurs couches d’existence simultanées, ici et maintenant.

Dans son ensemble, cette dernière traine en longueur, sauf le roman qui l’ouvre : Identification des schémas. L’action tourne autour d’un film qui circule sur internet par mystérieuses petites séquences, dont personne ne sait si elles sont un work-in-progress, ou des morceaux d’une oeuvre déjà achevée, des nouveautés ou un remixage numérisé de scènes anciennes de cinéma. Sortent-elles au hasard ou selon un plan prédéfini ? Je ne vais pas déflorer le mystère, mais bien-sûr, Gibson ne nous amène pas à la bête résolution d’un ou/ou, mais à l’émergence inattendue et pathétique d’un et/et, fidèle en cela au maître, Philip K.Dick.

Car oui, tout est toujours pathétique à l’échelle des humains qui s’affolent dans ces cadres délirants et grandioses, comme l’ahurissant squatt géant qu’est devenu le Golden Gate Bridge dans Lumière virtuelle, ou les gratte-ciel organiques de Tokyo qui repoussent tout seuls dans Idoru. Les héros sont souvent des héroïnes, des filles épatantes, intelligentes, belles, mais complètement déglinguées, chacune orpheline à sa manière, et toutes se cherchent une place dans le grande toile mondiale qui toujours les rejette.

 Enfin, l’autre genre auquel s’est essayé Gibson, avec son compère Bruce Sterling, c’est le steampunk, dans un roman à quatre mains La machine à différences, qui se passe dans un XIX°siècle anglais alternatif tout de bruit et de fureur, où l’invention des ordinateurs à vapeur a fait prendre un cours tout différent à l’histoire : la révolution industrielle et ses ingénieurs de génie sont en surchauffe, et les rationnalistes au pouvoir, ça ne donne pas forcément un monde plus rationnel. C’est moins émouvant, car c’est un jeu, mais qu’est-ce qu’il est bien conçu !

J’espère vraiment que je n’ai pas été trop grandiloquente dans mon enthousiasme, et que je vous ai donné un peu envie de découvrir William Gibson, regardez, en fait il a l’air très sage maintenant qu’il a 60 ans:

 

Pour commencer en douceur :

Gravé sur chrome, et autres nouvelles, 1986. (Burning Chrome)

Pour sauter brutalement à l’eau, le premier tome de chaque trilogie :

Neuromancien, 1984. (Neuromancer)

Lumière virtuelle, 1993. (Virtual Light)

Identification des schémas, 2003 (Pattern Recognition)

Pour un aperçu d’autres auteurs aussi du même genre , mais difficile à dénicher :

Mozart en verres miroirs, anthologie de nouvelles cyberpunk réunies par Bruce Sterling, 1986 (Mirrorshades : a Cyberpunk Anthology)

Pour délirer :

La machine à différences, 1990, avec Bruce Sterling (The Difference Engine)

Bon voyage, moi j’ai visité toutes les îles de la planète Gibson…

équipage steampunk

Publicités

Written by florence

17 avril 2011 à 21 h 05 min

Publié dans Culture, Littérature

Tagged with ,

9 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Bon sang mais c’est bien sûr, que je le connaissais, ce bonhomme de Gibson!
    Le Neuromancien!
    Pourquoi ne faisais-je pas le lien quand tu en parlais… mystère.
    Booooon, ben j’ai plus qu’à crapahuter vers ma biblio, dans la semaine, je savais aps quoi lire qui me sorte de mon quotidien, paaaaaaaaaarfait, merci Flo.

    mebahel5

    17 avril 2011 at 21 h 38 min

  2. Sacrées chroniques, Flo, sacrées chroniques…

    sleepless

    17 avril 2011 at 23 h 47 min

  3. L’équipage stimeponque en fin de billet provient d’un merveilleux dessin animé intitulé « The Mysterious Geographic Explorations of Jasper Morello ».

    Voir par là :
    http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2610

    alainkorkos

    18 avril 2011 at 19 h 53 min

    • Argh, si un pro met un lien avec un vrai billet de pro, c’est pas du jeu, on peut pas lutter!
      Bon, y a la même image, mais c’est pas complètement le même sujet, ouf.

      Au sujet de ton autre comm, connaît pas Dark Angel, je me demande si la raison d’être de la belle coursière est la même que dans le roman de Gibson.

      florence

      18 avril 2011 at 20 h 03 min

      • Dans Dark Angel, la coursière est en fait une nana mutante qui a des capacités extraordinaires. Enfant, elle a subi des mutations génétiques (si je me souviens bien) et a vécu dans une espèce d’orphelinat-prison d’où elle s’est échappée. Et depuis, elle se cache. Elle a un code barre tatoué dans le cou.

        Va voir par là :
        http://fr.wikipedia.org/wiki/Dark_Angel_%28s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e%29

        alainkorkos

        18 avril 2011 at 20 h 23 min

  4. Ah et puis l’univers du pont déglingué de Frisco, la jolie nana qui est coursier à vélo, etc. ont été intégralement pompés par les scénaristes de la série « Dark Angel ».
    Même que c’était Jessica Alba qui incarnait la vélocipédiste.

    alainkorkos

    18 avril 2011 at 19 h 57 min

  5. Pour le lien avec Magritte, en voyant le steampunk j’ai tout de suite pensé au Chateau : http://www.expo-shop.com/product/F4F959.jpg

    lenombrildupeuple

    18 avril 2011 at 20 h 12 min

  6. Moi qui en étais restée aux classiques…
    Enfin. Bradbury, K Dick, et pis Lovecraft…
    Et pis « Demain les chiens » de Simak(j’avais adoré),
    et Cristal qui Songe…

    Je vieillis, merde alors ! La preuve, je déteste Dantec.

    En tous cas, merci Flo…!

    Gavroche

    18 avril 2011 at 21 h 02 min

  7. j’ai l’impression que ce monde gibsonien, on le connait, « le monde a plusieurs couches d’existence simultanées, ici et maintenant ». c’est vos spaghetti, avec ou sans parallèle ? petite citation de tchouang-tseu, un des maîtres fondateurs du taoïsme (et à qui on doit la parabole du rêve du sage qu’il est un papillon qui rêve qu’il est un sage…)

    « Nous rêvons que nous festoyons ; l’aube venue, nous pleurons. Au soir, nous pleurons, le lendemain matin, nous partons à la chasse. Pendant que nous rêvons nous ne savons pas que c’est un rêve. Dans notre rêve nous expliquons un autre rêve, et ce n’est qu’au réveil que nous savons que c’était un rêve. Et ce ne sera qu’au moment du grand réveil que nous saurons que c’était un grand rêve. Il n’y a que les sots qui se croient éveillés, ils en sont même parfaitement certains. Princes, bergers, tous uns dans cette même certitude ! Confucius et vous ne faites que rêver ; et moi qui dis que vous rêvez, je suis aussi en rêve. »
    d’ailleurs, assez shakespearien, non ?
    merci florence, je me réjouis de lire les 2 trilogies !!!!

    zozefine

    19 avril 2011 at 17 h 06 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :