LES VREGENS

métamorphose de la pensée – 1

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(Ce « chapitre » est le premier, suivent 2 autres chapitres, que je mets au fur et à mesure de l’écriture et de l’illustration. Pardon pour ce léger désordre visuel, la fin en haut de page, le début en bas de page… c’est ça, la lecture sur blog !!!)

Passer d’un système de pensée à l’autre, une métamorphose.

Qu’appelle-t-on une « révolution copernicienne » ?

Dans la pensée occidentale, la révolution copernicienne est le paradigme d’une révolution scientifique, mais également celui d’un profond bouleversement des esprits. Faire « sa » révolution copernicienne, c’est tout à coup changer de modèle, de point de vue, de paradigmes, c’est être le même mais se découvrir radicalement autre. C’est surtout changer sans retour en arrière : à partir de la « découverte », c’est-à-dire de la réorganisation du monde conséquence de cette révolution, une porte est franchie, ou un sas, vers une nouvelle dimension. C’est être le même dans le même monde, mais tout l’appareil permettant de le décrire et de l’expliquer est différent : il y a avant, et il y a après.

Mais pour comprendre ce que signifie une révolution copernicienne dans nos pensées, il faut comprendre ce qu’elle a été et signifié dans son sens littéral : Copernic propose un modèle du monde, une cosmologie, l’héliocentrisme, qui remet en question un modèle ayant vécu et imprégné les esprits, de manière attestée (donc avec des traces visibles pour nous), pendant au moins 35 siècles: le géocentrisme. Pour apprécier ce passage d’un modèle géocentrique-ptoléméien à un modèle héliocentrique-copernicien, je propose d’abord de décrire ce modèle géocentrique, et lui rendre en quelque sorte justice.

1ère partie

Le modèle géocentrique

Quoi de plus intuitif, de plus « évident » à la perception que le mouvement du Soleil et de la Lune, qui « se lèvent » et « se couchent » ? Les deux astres effectuent parfois un étrange ballet, se poursuivant et parfois se rencontrant, l’un masquant l’autre. La voûte céleste est un toit lumineux qui pivote au-dessus de nos têtes, et les planètes, ces astres qui ne scintillent pas et semblent avoir un mouvement autonome de la voûte, sont nos satellites. Lorsque le Soleil se couche, il nous quitte et nous laisse dans la nuit. Cette nuit est parfois éclairée par la Lune, et cette Lune a une périodicité courte, facilement repérable également. Et lorsque le Soleil accomplit sa course, il l’accomplit plus ou moins haut dans le Ciel, et ce sont les saisons.

Le Soleil se lève sur Java

Ce cosmos est plein de cycles, de périodes, il est organisé, et on peut décrire cette organisation. C’est utile. Utile pour chasser en fonction du déplacement du gibier, pour cueillir les fruits et les baies, les racines, pour nomadiser ou se sédentariser, en fonction du bétail et des cultures. Mais c’est utile aussi pour le cycle des femmes, et des femelles. Pour la navigation et les migrations. C’est utile pour toute l’organisation de l’humanité depuis son aube. Et pour finir, c’est utile à penser. La vie primitive, en particulier dans les zones de nourriture abondante et surtout permanente, permettait beaucoup de loisirs. On consacre quelques heures à chasser, à récolter et à cueillir, et ensuite, on a du temps pour soi. Pour penser et construire le monde, pour en penser la cosmogénèse, pour en penser la cosmo-logique.

On la pense à partir des éléments dont on dispose, dans son environnement local, par rapport à ce que sait de l’organisation familiale et sociale, mais aussi d’après les informations qu’on reçoit d’ailleurs, que ce soit du village à côté, ou de ces finis terrae où on n’ira jamais, ces côtes de terre léchées par des vagues géantes et l’océan infini (et là aussi, des périodicités, à relier avec celles des jours, de la Lune et du Soleil, et des saisons), ces sommets de montagnes infranchissables au-delà desquelles vivent des peuples étranges dans un environnement inconnu. Malgré ses montagnes et ses plaines, la Terre semble plate, elle est entourée de masses d’eau qui engloutissent régulièrement les marins qui osent aller voir là-bas, à l’horizon, et tout tourne autour d’elle, et autour de nous. Et puis, si la Terre se déplaçait, il y aurait un vent continu, et si la Terre n’était pas au Centre, les objets qu’on laisse tomber tomberaient vers ce Centre et non sur Elle.

Il y a toujours un delà des choses connues, une ignorance fondamentale, et si certains veulent connaître cet au-delà et s’y emploient, et voyagent, ou se mettent à penser l’organisation du monde, d’autres se contentent de leurs vies à l’intérieur de leurs frontières plus ou moins informées par le reste du monde proche ou lointain. Et toujours sous le Soleil. Sous le Soleil, rien de nouveau, il se lève et se couche, comme nous, et les choses et le temps passent, infiniment répétés.

La cosmologie géocentrique était la meilleure réponse et la seule possible dans l’Antiquité (et probablement dès le moment où l’homme a commencé à se penser dans le cosmos – dans son environnement), parce qu’elle était le modèle le plus logique à inférer des éléments, des informations à disposition.

Char solaire nordique

Penser à partir de ce modèle géocentrique, c’est (risquer de) le dépasser.

Et parce que, pour cette vie de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, d’agriculteurs et d’éleveurs, d’artisans et de guerriers partant à la conquête de nouveaux territoires, la connaissance précise de toutes les périodicités de cette Terre est essentielle, des générations successives de petits malins doués et consciencieux ont commencé à observer sérieusement, à prendre note, des milliers de notes, à lister les phénomènes, à évaluer, parfois à  calculer exactement leur récurrence, et en tout cas à réfléchir sérieusement. Chaque information nouvelle enrichissait le modèle, ou le modifiait de manière plus ou moins radicale. Le Cosmos est organisé ? Décrivons cette organisation. Et de cette description, inférons-en les lois, des lois de la Nature, mais plus probablement les lois voulues par les Organisateurs et Acteurs du Cosmos, le Grand Architecte, l’Incréé, le Démiurge… Ces Lois qui nous gouvernent.

Le Monde selon Hecatée

Et les petits malins, tablettes, papyrus ou parchemin dans une main, stylet ou pinceau dans l’autre, ont continué à recueillir des données d’observation. Certaines sont parfaitement concordantes avec les Lois qui les prévoient, d’autres un peu moins, il faut donc adapter un peu le modèle cosmologique, et d’autres plus du tout prévues par le modèle, et là, on a le choix : on doute du modèle, parfois on le conteste ouvertement, et ou c’est la crise (et on va parfois jusqu’à changer de paradigmes, de modèle) ou ça fait un flop total (les observations aberrantes ne sont pas confirmées, le petit malin est en dehors des canaux de communication usuels, ou il est suspect parce que d’une autre culture, langue, ethnie, ou encore le petit malin est trop « en avance » sur son temps, et donc marginalisé, etc.) ; parfois on doute du modèle, mais le risque est trop grand, on consigne soigneusement mais discrètement ses doutes et ses conclusions, éventuellement, on murmure « Eppur si muove ! » et on laisse aux générations suivantes la tâche de résoudre ces anomalies fondamentales et inconciliables avec le modèle habituel, dominant, ou simplement logique par rapport aux données perceptives dont on dispose.

Tablette babylonienne d’observations détaillées et sur le long terme de Saturne

Certains modèles sont très « puissants », admettent beaucoup de cas particuliers, de cas limite, d’anomalies, peuvent les justifier ou les écarter sans trop de problèmes. Toutefois, ces points d’interrogation rôdent et n’attendent qu’un moment propice pour se représenter, et tout chambouler. Certains modèles sont plus fragiles, plus légers, ces systèmes travaillent sur le fil du rasoir, le moindre contre-exemple est une catastrophe et crée un chaos dans le modèle. Et un modèle chaotique, aléatoire, où tout est dit et son contraire, ce n’est plus un modèle, mais un fourre-tout inutile pour les explications et les prédictions. Et donc inconcevable et indigne du Grand Organisateur, qui, on le voit autour de nous, a si bien ordonné le monde – et nos existences physique et psychique et sociale. Un modèle chaotique, c’est un modèle avant tout impensable, dans une pensée vue comme action régulatrice et légifératrice.

Le Cosmos géocentré de Ptolémée

Retour aux petits malins. Ils ont été nombreux, on a des noms dès l’Antiquité, et même « la plus haute ». L’Histoire de l’Homme, dès la bipédie, est certainement pleine de Petits Malins, des Einstein courant dans la savane, des Copernic taillant le silex, des Vinci dans les grottes avec pour seuls outils leurs mains et leurs pigments. Hélas, l’archéologie ne laisse voir et interpréter que des traces infimes (soudain, le feu, soudain, le chopper, soudain des habitations, des tombes, des bijoux, des poteries, des fresques et des gravures, des pierres levées, des tumuli…) . Mais il ne reste rien des données-mêmes, des informations que ces petits malins hors-Histoire ont recueillies et utilisées. On n’en voit plus que les effets secondaires, les artefacts, et les progrès conséquents. Si nous commençons également à penser aux techniques qui émergent (puisque les savoirs les accompagnant nous sont définitivement opaques), et aux bouleversements pratiques et mentaux qu’elles impliquent, techniques agricoles, hydrauliques, architecturales, mais aussi dans la vie quotidienne, le tissage, la tannerie, la poterie, le confort dans l’habitation, la médecine, l’armement, et aussi les arts, musique, peinture, sculptures, décoration, il n’est pratiquement rien resté . Ce dont on peut être sûrs, c’est que des révolutions profondes, impulsées par d’anonymes Petits Malins hors-Histoire, ont eu lieu.

Le Leonardo da Vinci anonyme de la grotte Chauvet

On a une meilleure idée de l’Antiquité, celle qui est connue, historique, « historicisable » car nous en possédons des traces humaines, des noms, des fragments d’écriture, des listes, parfois mais rarement des ouvrages entiers, et aussi récits de seconde main, traductions sans les originaux, ouï-dire pieusement retranscrits et sauvegardés. Mais il faut bien constater ce fait historique incroyable : ce qu’il nous reste de l’épistémè antique ne constitue que le petit sommet pointu de la masse de glace émergée des eaux d’un immense iceberg caché définitivement par le temps et l’oubli. Une chose est certaine : les Petits Malins vêtus de peaux de bête ou de pagne ou de toge, pieds nus ou ou en sandales, ont toujours existé, et ont toujours interrogé et leurs perceptions et leurs manières de les représenter. Accumulant les informations, les traitant, en tirant des conséquences parfois juste utiles, et parfois remettant en cause toute la pensée.

Mais, quelque part au fond de nous, dans notre psyché, survit le premier bipède à la fois proie et chasseur, qui commence à organiser le monde pour y survivre, et qui, organisant le monde, s’en donne une représentation cohérente avec ses perceptions et ses besoins. Nous sommes les palimpsestes des milliers de générations qui nous ont précédés. Et cet homoncule archaïque, dans les méandres de nos esprits modernes, continue à croire en ses perceptions et, entre autres, au géocentrisme.

Et pourtant, pas un de nous n’hésitera à décrypter, malgré l’homoncule, l’image suivante :

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Written by zozefine

18 avril 2011 à 13 h 40 min

Publié dans Non classé

4 Réponses

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  1. Intéressant! Et donc ça suggère plein de trucs. En vrac:
    L’avant-après que tu décris au début n’est pas forcément scientifique, chacun je crois a fait des rencontres littéraires qui ont eu cet effet. Gibson, par exemple… OK, chuis lourde.

    Dans notre vie quotidienne, on vit finalement très déconnectés de ces questions de grands espaces. Mais quand survient une « super moon », comme récemment, je trouve ça très angoissant!
    La super moon en photos:
    http://www.guardian.co.uk/science/gallery/2011/mar/20/super-moon-in-pictures?INTCMP=SRCH#/?picture=372849112&index=0
    J’avais par chance lu cet article la veille du phénomène et j’ai donc pu l’observer de chez moi à l’oeil nu, impressionnant!

    Enfin, j’ai découvert récemment le mystère des Aborigènes, navigateurs très très précoces pour parvenir jusqu’en Australie, mais mystérieusement jamais repartis explorer ailleurs ensuite… Au point de perdre les techniques qui avaient permis leur périple. Mystère…

    (On a le droit de se répendre ainsi en commentaires? Allez, je le prends!)

    florence

    18 avril 2011 at 22 h 03 min

  2. ah, florence, merci pour ce long commentaire pas si long que ça et qui renvoie la balle : c’est ça que j’aime dans le blog. Pour les aborigènes, une fois partis d’Indonésie et arrivés en Australie, j’imagine que ce continent à conquérir, à explorer leur suffisait largement, ce devait être une poignée d’hommes (et peut-être ce faible nombre explique les délirantes lois interdisant l’inceste – là aussi, incroyable complexité).

    je pense qu’on se simplifie radicalement la vie, qu’on la découpe en petits morceaux de manière cartésienne, qu’on vit mentalement dans un monde à 2 dimensions (et encore, pas tout le monde) pour ne pas devenir fous dans nos têtes. je crois qu’on hésite à penser la complexité de l’être et de l’exister parce que… parce que ! parce que c’est plus facile, parce qu’à notre échelle de vie (un souffle, un rien, une virgule) pourquoi se torturer les méninges ?

    Et je vois les discours sur les OVNI, les fantômes et leurs vaisseaux, les tables tournantes, toute la SF et les rencontres du 3ème type, et les ET, comme autant de rêveries humaines sur ce dont il faudrait tenir compte, si vraiment il fallait tenir compte de « tout ». nous vivons en ayant une certaine santé mentale grâce à une stratégie d’évitement soigneusement organisée.

    mais rien n’est écrit : il est possible qu’un jour quelque chose advienne, de totalement incontournable, qui nous oblige à affronter le tsunami de face et les mains vides. toute la SF qui traite des rencontres « de 3ème type » nous parle de ça : comment survivre à cela le lendemain ? quand la Terre n’a plus été le centre de l’univers, nous avons survécu aussi, mais autrement mentalement.

    mais je pense qu’on garde en nous l’homoncule géocentrique et euclidien, et qu’on doit s’en méfier terriblement : il nous freine.

    zozefine

    19 avril 2011 at 10 h 47 min

  3. ce premier récit me sonne comme une fable, j’aurais aimé entendre ta voix me la dire plutôt que d’avoir à la lire.
    T’écouter au coin d’un feu de camp pour retrouver la.. heu… le… heu.. haaa, je trouve p&as le mot, retrouver une sorte de pure nature ancestrale et primitive quoi, comme un goût de l’enfance aussi.

    lenombrildupeuple

    28 avril 2011 at 14 h 03 min

  4. et, avec la pointe de mon plus long doigt, j’aurais fait quelques dessins sur le sable humide, histoire d’expliquer mon propos, vu qu’un bon dessin vaut mieux qu’une explication oiseuse, et tu aurais psalmodié de vieux chants pythagoriciens, nu et couronné de varech odorant, dansant sur un rocher moussu… dommage !

    zozefine

    28 avril 2011 at 19 h 53 min


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