LES VREGENS

La petite histoire

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La petite histoire des Etats-Unis ressemble parfois à ses grands films : je suis tombée par hasard sur cet article du New York Times, et tout y est : les communautés successives d’immigrants (Italiens, Portoricains, Asiatiques…), la spéculation, la mafia, on se croirait dans une galerie de seconds rôles de Mean Streets ou des Parrain.

Il était une fois en Amérique

Un quartier qui change : danger de mort

 Depuis 60 ans, le minuscule salon de coiffure de Claudio Caponigro, sur la 116ème rue Est, est un haut lieu du quartier de East Harlem : des générations d’hommes ont défilé sur les trois fauteuils vert-menthe pour se faire raser et coiffer à l’ancienne, au milieu des cuirs à rasoir et des flacons de lotion capillaire Jeris.

Le choix des armes

Cet endroit est devenu un musée de l’art du barbier, attirant hommes politiques, stars et parrains du milieu, venus se mêler à la population déclinante d’Italiens, puis aux générations de Portoricains et d’autres Latinos qui lui ont succédé.

 Même les tarifs sont vieillots : 10$ la coupe.

 Seulement voilà que la hausse des loyers de ce quartier qui s’embourgeoise menace d’obliger le patron à fermer sa boutique qui, avec Rao’s, le restaurant (ouvert en 1896) où se pressent les célébrités, est l’un des derniers vestiges du East Harlem italien. L’immeuble a été vendu il y a un an, et depuis, pour rester, le coiffeur dépend chaque mois d’une autorisation, sans bail. Mais il vient de recevoir un préavis de congé du nouveau propriétaire, l’enjoignant de libérer les lieux au 31 mai.

 M.Caponigro, 80 ans, a engagé un avocat pour tenter de rester encore au moins un an. « Je veux un peu de temps, dit-il. Mon bonheur est ici. Mes clients se mettent à pleurer quand ils apprennent que je vais partir. »

 « Dieu m’a accordé une bonne santé, déclare-t-il d’une voix ferme, et même exaltée. Je suis encore en forme, je suis encore fort, je suis encore un bon coiffeur, et les clients me sont fidèles. »

 (Entendez-vous, comme moi, un petit commerçant implorer, avec son accent italien new-yorkais, l’aide de Brando, de Niro, ou Pacino ?)

 Jeudi matin, les clients qui se faisaient couper les cheveux ou qui attendaient leur tour dans des fauteuils fatigués, exprimaient leur soutien sans réserve. Elliot Clark, un plombier de 65 ans, vient tous les jeudis matins se faire raser au sabre.

 « Ce sont mes seules vraies 20 minutes de détente de la semaine, déclare-t-il. Vraiment, ça m’embêterait qu’il ferme. »

Sur le fil

M.Caponigro explique que le propriétaire, la société immobilière Hong Kai Lin, ne le laissera rester que s’il accepte un loyer de 1.650$, presque le triple de ce qu’il paye aujourd’hui.

 Le propriétaire lui a expliqué qu’il envisageait de transformer sa surface de 5m sur 5 en traiteur chinois à emporter. Yat T. Man, l’avocat du propriétaire, assure que celui-ci est un petit entrepreneur, pas un Donald Trump, et qu’il ne peut pas se permettre de garder M.Caponigro pour un loyer qui n’a plus rien à voir avec les prix du marché.

 « S’il veut négocier, qu’il m’appelle, » conclut M.Man.

 Ce salon de coiffure a ouvert pendant la Première Guerre Mondiale. M.Caponigro a commencé à y travailler au début des années 50, à son arrivée de Salerne, en Italie, affecté au deuxième des trois fauteuils, qui reste son préféré. Il a racheté l’affaire dix ans plus tard.

 

Désormais, il vient travailler en voiture, depuis sa maison du nord-est du Bronx. Il ouvre la boutique, derrière son enseigne de coiffeur décolorée, puis il prépare ses ciseaux et ses autres instruments. Il n’a jamais installé le téléphone : un appel dérangerait le rituel solennel de la coupe. Autrefois, quand sa femme Julia et ses trois filles voulaient le joindre, elles appelaient la boulangerie Morrone, à côté, mais elle aussi a mis la clé sous la porte.

Adieu

(Cette boulangerie avait aussi ouvert en 1956, avec Rosa Morrone aux fourneaux, elle aussi fraîchement arrivée de la région de Salerne.)

Son principe de base, c’est la fidélisation, et il vante sans arrêt la fidélité de ses clients. Il coiffait Robert Rodriguez, un ancien conseiller municipal mort en 1994, et aussi son jeune fils, Robert J. Rodriguez. Ce fils a aujourd’hui 35 ans, et il siège à l’Assemblée de l’Etat de New York.

 « Ce commerçant est un échantillon très représentatif de notre communauté, il reflète ce qu’était East Harlem, et comment ce quartier a su évoluer, explique M.Rodriguez. Quand je veux connaître les dernières nouvelles du coin, je vais chez Claudio. »

 Il est arrivé que la fidélité créée des ennuis à M.Caponigro. Il y a cinq ans, il a été mis en examen, avec des dizaines d’autres accusés, dans une affaire de racket. Il s’était retrouvé accusé parce qu’il avait refusé d’aider le FBI, qui lui demandait d’identifier sur des photos des membres d’une famille mafieuse gênoise fréquentant son salon. Dans la mise en examen, il était désigné sous le nom de Claudio le Barbier, car c’est ainsi que tout le monde l’a toujours appelé dans le quartier, les adultes comme les enfants. M.Caponigro, qui s’en est tiré avec une peine avec sursis, reconnaît qu’il en a coiffé plus d’un, dans le milieu.

Le barbier des frères Coen avec un client louche

« Quand j’ai un client, je ne lui demande pas ce qu’il fait dans la vie, dit-il. J’ai vu défiler pas mal de belles gueules. Il m’arrive de les reconnaître dans les journaux. »

 M.Caponigro préfère s’étendre sur la plaque que lui ont offerte Luis et Grace Gonzalez. Ils font partie de ces « pauvres de Puerto Rico » (il les appelle parfois « les Espagnols ») qui ont adopté sa boutique dans les années 50.

Les Portoricains débarquent

« Ils me sont complètement fidèles. Ils ont déménagé en Pennsylvanie mais ils continuent à venir chez moi. Je les coiffe depuis trois générations. »

Le 31 mai est passé, mais je n’ai pas trouvé sur le net de nouvelles du salon du coiffure…

L’article en anglais :

http://www.nytimes.com/2011/05/13/nyregion/east-harlem-rent-tripling-barber-may-have-to-close-shop-after-60-years.html

 L’article sur la fermeture de la boulangerie Morrone en 2007:

http://www.nytimes.com/2007/09/18/nyregion/18bakery.html

 Plein de photos de la 116ème rue :

http://www.forgotten-ny.com/WALKS/116th/116th.2.html

 


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Written by florence

5 juin 2011 à 18 h 37 min

Publié dans Etats-Unis, Tout et rien

2 Réponses

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  1. Je ne sais pas si ça peut servir de complément à ce billet sur l’Amérique mais je fais suivre : une expo photo du travail de Dorothea Lange, à Sète, jusqu’au 19 juin. Pour nos ami(e)s sudistes.

    http://www.telerama.fr/scenes/l-amerique-deracinee-de-dorothea-lange,69446.php

    julesansjim

    5 juin 2011 at 21 h 03 min

  2. J’adore, merci Flo.

    Celle-là, c’est l’Amérique que j’aime. Celle des vrais gens.

    Ça m’a fait penser à Smoke.Photo de tournage à Brooklyn

    Cette histoire folle, où le héros, Harvey Keitel, prend une photo, tous les jours, à la même heure, au même endroit. Depuis vingt ans…

    L'heure juste.

    Sinon, la photo de Reagan est parlante : on a le président qu’on peut, même là-bas. Quand on sait quel salopard il a été celui-là, comme la mère Thatcher…

    Gavroche

    6 juin 2011 at 10 h 51 min


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