LES VREGENS

Si loin, si proche

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Changement d’époque ? A l’école, quand on nous enseignait la révolution industrielle, il s’agissait de nous montrer les prémices de notre modernité. Aujourd’hui, je tombe sur cet article où le XIX°siècle apparaît comme un champ de ruines antiques, préhistoriques même, car muettes et donc impénétrables. Certes, c’est une Américaine qui écrit, de son pays où l’échelle historique est quelque peu tronquée, mais ça m’a fait penser à de nombreuses oeuvres de science-fiction où les personnages visitent une Planète Terre en ruines, désertée de l’espèce humaine. C’est un peu long, mais si vous avez le temps, embarquez…

la machine de 1895 vue en 1960, vous suivez?

Nous avancions en pagayant, comme dans un canoë, moi au milieu, Marie à l’avant. L’eau était propre, froide, limpide. Nous avons contourné une île. Des branches mortes s’empilaient, amenées par le courant, le long des rives, et projetaient leurs réseaux de reflets symétriques dans l’eau presque immobile. En 1835, Nathaniel Hawthorne jugeait que parcourir le Canal Erié était « vraiment fatigant ». Moi, depuis notre petite barque très lente, j’ai trouvé ça fascinant.

Dana Spiotta et Marie Lorenz: deux filles dans un bateau

Je prends souvent l’autoroute qui longe le canal pour aller dans l’Est. En chemin, les petites villes qui dépérissent gardent encore leur beauté, laissent voir toute leur histoire : une grande partie du passé est toujours là, dans leurs ruines et leurs vestiges. Il y a des usines en brique rouge désafectées et de jolies églises en pierre, des maisons pseudo-grecques restaurées, qui voisinent avec des pavillons pour loges maçoniques à l’abandon. Le paysage de collines vertes et luxuriantes rend ces ruines encore plus saisissantes. Pourquoi est-ce que des planches aux fenêtres donnent un air encore plus vide à un bâtiment que s’il était resté tel quel ? L’isolation de ces petites villes autrefois prospères, le long du canal, et de leurs ruines industrielles, témoigne de l’ambition de l’Amérique d’alors, de son désir de progrès, et de toutes les promesses qui l’accompagnaient. J’avais envie de découvrir les empreintes anciennes mais bien visibles du Canal Erié sur le paysage, ce qui fonctionne encore, et pourquoi tout cela m’émeut tant. (…)

 Nous sommes parties du port d’Ilion, à 15km à l’est d’Utica, dans le centre de l’Etat de New York. Ilion est dominé par l’ancienne fabrique d’armes Remington. Sur les cartes postales d’époque, celle-ci se dresse au bord du canal, mais elle est aujourd’hui à l’intérieur des terres.

Ilion: l'âge d'or

Cela ne se voit pas, mais le canal traversait à l’origine le centre ville. Ce canal a d’abord été creusé entre 1817 et 1825, mais on l’a détourné deux fois, entre 1835 et 1862, puis entre 1905 et 1918, date à laquelle il a rejoint et transformé en canal la rivière Mohawk, et a été rebaptisé New York State Barge Canal.

le deuxième tracé, d'en haut et de profil

En se développant, le Canal Erié a souvent rejoint et recouvert des canaux plus anciens ; mais sur certains tronçons, il ne suit pas leur parcours. On trouve d’anciens bouts du canal de 1862, et même des restes du tracé original de 1825 en cherchant bien. Dans la plupart des villes, comme Ilion, on ne peut repérer l’ancien tracé que grâce aux cartes postales ou aux noms de rues. Le jour où j’ai compris que les Erie Boulevard, les Canal Street et les Water Street qu’on trouve dans tout le centre de l’Etat de New York étaient autrefois des canaux, j’ai eu l’impression d’avoir découvert un code secret qui me permettrait de lire le passé dans le présent.

 Nous avons empilé nos affaires dans la barque et nous sommes mises en route vers l’est, poussées par un vent arrière. Nous étions seules sur l’eau, mais nous n’étions pas vraiment seules, car le canal longe la voie ferrée et l’autoroute. Nous distinguions à peine cette dernière, mais nous entendions son grondement régulier en sourdine. La voie ferrée était beaucoup plus proche et quand un train passait (à peu près toutes les heures), c’était comme si l’histoire de la technologie défilait en accéléré : le chemin de fer a supplanté le canal pour le transport de passagers à partir de 1850, et l’autoroute l’a remplacé pour le fret à la fin des années 1950. Désormais, le canal ne sert plus qu’aux loisirs. (…)

pour de faux

Nous avons vite compris l’utilité de l’équipement du canal pour les navigateurs. Des semaines de grosse pluie avaient fait déborder les rivières et les lacs, et l’ouverture du canal pour la saison avait été repoussée. Les écluses étaient fermées. Nous allions devoir tirer le bateau à terre et les contourner. (…)

 Nous nous sommes arrêtées pour examiner l’écluse n°18. Elle était déserte mais en très bon état. (…) Sa « centrale » datait de 1912, c’est une petite maison en béton, peinte en blanc et bleu, avec un joli petit toit et de grandes fenêtres. Ce genre de constructions abritait autrefois les machines qui faisaient fonctionner les écluses. L’écluse n°18 est aujourd’hui commandée à distance, mais par les fenêtres, nous avons vu un moteur hydraulique d’époque.

Plus loin, à l’écluse n°15, nous avons vu des moteurs à gaz comme neufs, aux tuyeaux de cuivre étincelants et aux interrupteurs à l’ancienne, avec leurs poignées en bois. Nous avons examiné tous les mécanismes de l’écluse, ses énormes sas en béton, fermés de chaque côté par des vannes d’acier riveté. Contrairement aux villes défraîchies le long du canal, toutes ces machines étaient propres et repeintes, donnant à l’ensemble une vraie touche steampunk.

 Nous sommes arrivées à Little Falls au coucher du soleil.

Little Falls au zénith

 

Il s’est mis à pleuvoir et nous avons péniblement débarqué. Little Falls est perché au sommet d’une chute d’eau, dans une gorge entre des parois rocheuses. C’est une petite ville typique du Canal Erié, pleines d’usines en pierre et brique rouge intactes. Les grandes demeures à flanc de colline, avec vue sur le pont, les clochers d’églises, les tuyaux de cheminées, tout rappelait une période d’intense activité. La prospérité d’alors se devinait dans les immeubles depuis longtemps abandonnés. Nous avons dormi au bord de l’eau dans une auberge, une usine textile du XIX° reconvertie, dont les ouvriers avaient participé en 1912 à une grève avec les Industrial Workers of the World (syndiact anarchiste). Une autre fabrique textile, juste à côté, a été transformée en village d’antiquaires. (…)

 De l’autre côté de l’écluse, nous avons rencontré nos premières ruines : une écluse en pierre de 1850, coincée sous un pont autoroutier. C’était des blocs de calcaire cimentés ensemble. Le sas, recouvert d’herbe, disparaissait dans la rive. Quand le nouveau canal a ouvert en 1918, les morceaux de l’ancien sont restés, et se sont peu à peu fondus dans le paysage.

 Le lendemain, nous avons trouvé d’autres traces de l’ancien canal : une double écluse avec deux sas, pour que des bateaux puissent se croiser sans attendre. Les sas en pierre étaient remplis de petits étangs d’eau stagnante, couverte d’algues vertes.

au commencement... ou à la fin

 

Les immenses blocs de granit étaient intacts. J’ai passé mes doigts le long des courbes élégantes des ouvertures. Des fougères passaient par les jointures serrées de ces murs de pierre. C’était comme une expédition d’explorateur inversée : nous découvrions des endroits après que tout le monde les ait quittés, et l’empreinte de l’homme était en train de s’effacer. (…)

 Nous voulions arriver à Canajoharie à midi, pour visiter les ruines de Schoharie Crossing. Nous cherchions à aller vite, sans-doute à cause de l’obsession moderne du rendement. Cela nous faisait rire, mais c’était plus fort que nous.

 Marie a remarqué un aigle et nous avons vu un petit coyote au bord de l’eau. De temps en temps, nous dérivions pour prendre des photos. Mais le plus souvent, nous nous concentrions sur notre étape. Je suivais l’itinéraire sur mon GPS. Nous avancions beaucoup plus lentement que prévu. Nous sommes arrivées à Canajoharie en fin d’après-midi.

 La renommée de cette ville lui vient de l’usine Beech-Nut. Bien que celle-ci soit très dégradée, sa gloire d’antan saute aux yeux.

Beech-Nut: fermé

Construite en 1905, c’est un grand bâtiment blanc, aux immenses fenêtres vitrées industrielles, avec des petites fleurs peintes comme un glaçage sur la corniche. Les grilles d’entrée sont en métal noir travaillé, et la grande enseigne en lettres rouges dépasse de l’usine et se voit du canal. Beech-Nut vient d’être délocalisé, et ce bâtiment a fermé. (…)

 J’étais impatiente d’arriver aux ruines, mais Marie m’a fait comprendre que nous n’arriverions pas jusqu’à Schoharie Crossing. J’ai regardé la carte, elle avait raison : il n’y avait pas de passage par la rivière, et par le canal, inerte, ce serait trop long. (…)

 Nous nous sommes mises à chercher où cacher notre bateau, pour regagner Ilion par la route. Mais l’autoroute suivait le canal de très près, et il n’y avait pas moyen de traverser. Pareil pour la voie ferrée, côté nord. J’avais pris cette route des centaines de fois sans jamais réaliser qu’elle était si impénétrable. Contrairement au canal, elle ne se mêlait pas du tout au paysage qu’elle traversait. Nous sommes arrivées à une petite écluse. Il y avait bien une intersection, là ? Au bord de l’autoroute, nous avons découvert un passage piéton souterrain délabré, juste assez large pour le bateau. A mi-chemin, nous avons fait une pause. Les vibrations de la chaussée, au-dessus, faisaient trembler les murs. Nous avons refait surface de l’autre côté et avons appelé un taxi. Il nous a ramenées à notre point de départ en une petite heure : nous avions parcouru 60km.

 Le lendemain, je suis allée à Schoharie Crossing en voiture. On y voit des tronçons des trois canaux en même temps, mais surtout, les ruines de l’aqueduc de 1842. On dirait une ruine romaine.

Schoharie Crossing: mort et bien mort

Fin de citation. Mais pas un mot pour l’histoire encore plus morte, si c’est possible,  de ces noms: Erié, Mohawk, Canajoharie, Schoharie…

quelques fantômes

L’article complet avec d’autres photos:

http://www.nytimes.com/2011/06/12/magazine/the-glorious-ruins-of-the-erie-canal.html

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Written by florence

13 juin 2011 à 12 h 55 min

Publié dans Etats-Unis, histoire

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10 Réponses

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  1. Mais bon dieu, qu’est-ce que c’est bien !

    Une balade dans le passé, pourtant pas très lointain. Un siècle ou deux à peine. Et on dirait qu’une éternité est passée.

    La nature reprend ses droits, comme on dit.

    C’est vrai que les amerlocains n’ont pas une longue histoire, tout va trop vite, là-bas…

    C’est con, ça m’a fait penser à la planète des singes

    Gavroche

    13 juin 2011 at 16 h 06 min

  2. Très beau voyage que tu nous fais faire Flo.
    Ce récit m’a forcément fait penser à mon canal à moi, celui de mon enfance. Je ne veux pas comparer le canal de Nantes à Brest avec le canal Érié non, le développement de la Bretagne intérieure n’a évidemment rien à voir avec l’industrialisation de cette partie des États-Unis d’Amérique. Chez nous pas de friches industrielles d’une telle ampleur, pas de villes fantômes, pas même de villages désertés. Pourtant, l’abandon de ce moyen de communication à laissé la même empreinte dans le paysage et la même nostalgie chez les riverains.
    Un jour peut-être je ferai un billet sur mes souvenirs sur ce canal. Peut-être. J’aimerais.

    asinuserectus

    13 juin 2011 at 18 h 12 min

    • « J’aimerais »
      ah ben y’a pas que toi 😉

      alainbu

      13 juin 2011 at 19 h 52 min

    • +1 comme on dit.

      Sinon, j’aime bien comme les sites de ces journaux mettent en avant ce genre d’articles (que ce soit le NYT, le Guardian ou d’autres), avec une grande photo qui accroche sur la page d’accueil, sans qu’il y ait de promo de bouquins à la clé.

      florence

      13 juin 2011 at 20 h 07 min

    • Moi aussi mon esprit est passé du canal Erié au canal de l’Ourcq. Impossible de ne pas faire le lien, il passe à quelques dizaines de mètres derrière chez moi et j’ai parcouru plusieurs centaines de kilomètres, à pied, en courant ou à vélo, dans tous les sens, au fil de l’eau, depuis la quarantaine d’années que je réside dans le 93.

      L’histoire de « mon » canal « à moi » :

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Canal_de_l%27Ourcq

      julesansjim

      14 juin 2011 at 11 h 30 min

  3. Ça fait tout drôle, et encore, ce n’est pas pourri par les radiations comme à Tchernobyl…

    superpowwow

    14 juin 2011 at 21 h 32 min

  4. Comme Gavroche, dans un premier temps, j’ai pensé aussi à l’image et à cette drôle de planète.. puis à la série Mad men et sa reconstitution des années 60…
    Puis aidée par les images de tous, à mon enfance, aux canaux tous petits et qui ne servaient pas à la navigation d’où émanaient une odeur saturée de caramel et de putréfaction liées à la moiteur tropicale, un parfum enflé, poisseux, entêtant à la lisière de l’étouffement nauséeux et pourtant prometteur du petit train surchargé de canne à sucre et d’ une tralée d’enfants se précipitant pour y glaner des morceaux à faire juter entre les dents, image d’un autre temps également… là encore si loin et si proche…

    Merci Flo.

    Ô nostalgie des lieux… Rilke

    Ô nostalgie des lieux qui n’étaient point
    assez aimés à l’heure passagère,
    que je voudrais leur rendre de loin
    le geste oublié, l’action supplémentaire !

    Revenir sur mes pas, refaire doucement
    – et cette fois, seul – tel voyage,
    rester à la fontaine davantage,
    toucher cet arbre, caresser ce banc…

    Monter à la chapelle solitaire
    que tout le monde dit sans intérêt ;
    pousser la grille de ce cimetière,
    se taire avec lui qui tant se tait.

    Car n’est-ce pas le temps où il importe
    de prendre un contact subtil et pieux ?
    Tel était fort, c’est que la terre est forte ;
    et tel se plaint : c’est qu’on la connaît peu.

    sgd

    14 juin 2011 at 23 h 11 min

    • ouh la, beauté de ce poème ! merci…

      « Ô nostalgie des lieux qui n’étaient point
      assez aimés à l’heure passagère »

      zozefine

      4 juillet 2011 at 11 h 28 min

  5. « Je suivais l’itinéraire sur mon GPS. »… le détail qui tue, et que sauront apprécier tous les perdus au gps de bourges et d’ailleurs.
    c’est à la fois un très joli texte de nostalgie sur le passé, et amusant dans la mesure où ici, dans nos contrées millénaires, l’échelle du temps est totalement différent, on plane et rêvasse sur des colonnes grecques de 25 siècles… note, même nous, quand au détour du chemin on croise de jolies choses comme ça, abandonnées, reprises par la verdure et l’usure, je dis pas qu’on se sent pas tout chose aussi.

    et bien sûr, très très juste ta remarque « Mais pas un mot pour l’histoire encore plus morte, si c’est possible, de ces noms: Erié, Mohawk, Canajoharie, Schoharie… », oubli qui me semble tellement typique des wasp… une amie de géorgie, une mac quelque chose, était infoutue de me raconter l’histoire de sa famille plus loin que ses grands-parents, personne ne la lui avait jamais racontée en fait. non pas après moi le déluge, mais avant.

    zozefine

    4 juillet 2011 at 11 h 27 min


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