LES VREGENS

Un Anglais

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Les grandes figures anglaises de l’autre siècle restent pour moi un mystère : les qualifier de fantasques, c’est sympathique, un peu condescendant, mais ça n’explique pas comment certaines se sont hissées vers des sommets, tandis que d’autres basculaient dans le sordide, en restant toutes  so British.

plus grand que nature

Au hasard d’une notice nécrologique, je viens de découvrir Patrick Leigh-Fermor, mort ces jours-ci presque centenaire, écrivain voyageur, héros de la résistance grecque, scénariste pour John Huston. Vous voyez l’ambiance? C’est parti pour le meilleur, dans la lignée de Lawrence d’Arabie, en plus modeste et plus européen, mais quand-même.

se croit-il déjà dans un film?

Son père était un grand archéologue, tellement grand que sa femme et lui ont laissé le petit derrière eux pour mener leurs chantiers en Inde pendant la première guerre. Lequel petit a fini par se faire renvoyer de l’école très chic où on l’avait casé.

1933, 18 ans : il découvre les errances d’un certain George Orwell qui vient de publier son premier livre: Down and Out in Paris and London (Dans la dèche à Paris et à Londres).

sale temps de crise en Europe

La réalité décrite dans ce premier livre d’Orwell fait peur, mais ce récit est plein de « vrais gens », et son narrateur est libre, il n’en faut pas plus pour jeter notre tout jeune homme sur les routes, à pied, parfois à cheval, de Hollande jusqu’à Constantinople puis en Grèce. En chemin, il apprend les langues des pays qu’il traverse.

Il racontera ses deux années de voyage et ses rencontres un demi-siècle plus tard dans Le temps des offrandes (A Time of Gifts, 1977) et Entre fleuve et forêt (Between the Woods and the Water, 1986). Il n’a jamais fini le troisième volume, qu’il préparait encore récemment, en apprenant à se servir d’une « machine à écrire », lui qui avait toujours tout écrit à la main.

Il se fixe en Grèce. Enfin, circule d’île en île, avant de s’installer dans un vieux moulin avec une noble roumaine, de 12 ans son aînée, fraîchement divorcée d’un diplomate. Elle peint, il écrit. A cause de sa nationalité, elle se retrouvera coincée derrière le rideau de fer après la guerre. Je n’ai pas bien compris si Leigh-Fermor s’était beaucoup démené pour tenter de la rejoindre ou de la faire sortir.

Balasha Cantacuzène: plus belle de loin?

Il rejoint l’armée anglaise au début de la guerre et, grâce à ses connaissances des langues locales, on l’envoie en Albanie puis en Crête pour coordonner la résistance. Il participe en 1944 à l’enlèvement d’un haut-gradé allemand. Cet épisode est raconté à l’écran dans Ill Met by Moonlight, du duo anglais Powell-Pressburger (Intelligence Service en français) où son rôle est tenu par Dirk Bogarde, rien que ça !

peu après l'enlèvement: grosse fatigue...

... plus romanesque à l'écran

Il traduit, après guerre, les mémoire d’un résistant crêtois, et continue à vivre en Grèce à mi-temps. En 1957, il écrit le scénario de l’adaptation des Racines du Ciel de Romain Gary pour John Huston. Je ne l’ai pas vu, mais la rencontre de ces trois-là laisse forcément rêveur.

... sans parler de la distribution!

Il écrira encore sur d’autres voyages : d’abord de monastère en monastère en Europe (A Time to Keep Silence, 1957) puis dans les Caraïbes, qu’il parcourt avec sa femme, qui n’est pas la belle Roumaine. Finira anobli, bien-sûr, après avoir refusé le titre une première fois.

Mais son dernier livre, en 2008, reprend ses 50 ans de correspondance avec l’aristocrate Deborah Cavendish, née Mitford, l’une des six tumultueuses soeurs Mitford qui s’engagèrent avec fracas dans le siècle, chacune son style. Et là, c’est souvent le pire : une brochette de beautés de cinéma parfois vénéneuses, dont le père, qui divorça sur le tard pour incompatibilité politique, disait qu’elles étaient toutes folles. Il faut dire que lui-même, était peu hardi, s’astreignant, malgré son manque total d’instruction, à son devoir d’assiduité à la Chambre des Lords, où il vota avec constance, dit-on, toujours contre tout changement, quel qu’il soit.

Nancy Mitford

Nancy, après un court mariage, poursuivit de ses assiduités un Gaulliste de la première heure, et se fixa en France où elle publia des romans plutôt oubliés.

Pamela Mitford

Pamela, après un court mariage aussi, se fixa à la campagne avec une amie (sic) et défendit passionément la cause animale.

Diana Mitford

Diana fut l’épouse d’Oswald Mosley, le seul véritable nazi anglais, avec qui elle passa donc la guerre entre prison et résidence surveillée à Londres.

Unity Mitford

Unity, amoureuse d’Hitler, le suivit à la trace à travers l’Europe à la manière d’Adèle H, tenta de se suicider à la déclaration de guerre, tiraillée entre les deux pays qu’elle aimait, et mourut quelques années plus tard des suites de ses blessures.

Jessica Mitford

Jessica, qui sauve la famille, s’engagea avec son mari, un anti-fasciste anglais qui avait renoncé à son titre de noblesse, auprès des républicains espagnols puis ils émigrèrent aux Etats-Unis. Lui mourut au combat en 1941 ; elle continua d’être membre du Parti Communiste, ce qui lui valut des ennuis pendant la chasse aux sorcières, et milita pour la déségrégation.

Deborah Mitford

Deborah sut plus calmement réaliser son ambition : épouser un Duc, et gêrer son domaine. Comment diable réussit-elle à intéresser Leigh-Fermor (de loin) pendant 50 ans ? Mystère.

 Elles avaient un frère, qui refusa de combattre l’Allemagne nazie qu’il admirait, et mourut donc au combat au Japon.

Peut-être ces côtes sont-elles trop battues par les vents pour qu’on y garde les idées tièdes.

time to go

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Written by florence

24 juin 2011 à 10 h 23 min

9 Réponses

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  1. Comme d’hab. Passionnant. Merci Flo. Et vachement bien présenté aussi.
    Le poids des mots, le choc des photos ;-))

    Je ne connaissais pas du tout.

    Je trouve que les gens étaient beaux, à cette époque. Ils avaient des désirs de rêve et d’aventure, et ça se voit. Tu as raison, les idées étaient moins tièdes…

    Gavroche

    24 juin 2011 at 11 h 30 min

  2. Oui joli billet, merci Flo !
    D’autant que ces temps-ci à part toi, Jules et bien sûr Gavroche, y’en a qui font pas grand chose sur ce blog collectif 😉

    alainbu

    24 juin 2011 at 11 h 40 min

    • Merci. Coincée chez moi avec mes copies de bac, écrire un peu c’est l’échappatoire…

      florence

      24 juin 2011 at 13 h 51 min

  3. beau comme un récit de Rudyard Kipling … celui de « L’homme qui voulut être roi » qui fut aussi magistralement tourné par Huston, Ce sont des vies à la Conrad, à la Stevenson, à la London ou Melville.
    Et des destins hors norme.
    Tu traites toujours ça avec une grande délicatesse.
    Merci et bravo, on s’échappe avec toi, c’est sûr…

    randal

    25 juin 2011 at 1 h 08 min

  4. Dis-donc Flo, tu commences à toucher ta bille côté mise en page ! Merci pour le voyage. Moi qui ai passé ma matinée sous un évier de cuisine je vois de nouveau la vie sur grand écran.

    Parce qu’il y a fuite et fuite, quand même.

    😉

    julesansjim

    25 juin 2011 at 17 h 19 min

    • Rien du tout! Les soeurs Mitford se sont mises comme ça toutes seules, à ma surprise aussi!

      florence

      25 juin 2011 at 20 h 29 min

  5. Non mais laisse tomber « frangin » ! cette fille a la grâce mais ce qui est par dessus tout divin, c’est qu’elle en est la dernière informée. Et ça a un charme fou, évidemment.

    🙂

    julesansjim

    26 juin 2011 at 14 h 28 min

  6. nom de dzou, moi je comprends pas qu’il ait laissé sa belle roumaine par delà le rideau, « balasha cantacuzène » qu’elle s’appelait, un roman en soi.
    génial portrait, flo, et mise en page soisoi, vraiment belle et illustrée pertinemment !!!! en fait, double portrait, puisque tu croises les mythiques soeurs mitford avec ce so british aventurier. bon, moi j’ai toujours ma petite restriction mentale concernant les so british en grèce, même durrell, mais justement, tu donnes envie d’aller y voir de plus près.

    zozefine

    4 juillet 2011 at 10 h 17 min


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