LES VREGENS

Je vous jure que je voulais travailler

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Au début, c’est la laborieuse histoire d’une prof qui cherche à monter un programme de visites pour sa classe à Liverpool. Mais qui doit aussi justifier pédagogiquement de faire partir des élèves en ballade à 5 mois du bac, autrement dit : raccrocher l’escapade à du travail, du vrai, en amont et en aval.

On a le temps, c’est en décembre, mais dès septembre, il y aura cinq autres classes à mener de front au jour le jour. Alors elle cherche, un peu au hasard, de lien en lien, sur internet. Apprend l’existence de poètes locaux des années 60, se dit que c’est peut-être intéressant et d’un abord pas trop difficile. Commande sur e-bay pour quelques livres sterling.

Et reçoit ce curieux objet :

C’est bien l’édition originale de 1967 (le prix imprimé en shillings et pence d’avant le système décimal de 1971 l’atteste : 3’6), avec son design choc d’Alan Spain : le volume 10 des « Penguin Modern Poets ». Cette collection a été lancée en 1962 selon un principe simple : chaque volume, au format de poche, réunit des textes de trois poètes, afin de « faire connaître la poésie contemporaine à un large public ».

Ce volume 10 a une histoire spéciale : il a été vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, impressionnant pour de la poésie. Les précédents avaient de jolies couvertures, mais beaucoup plus sages, portant juste le nom des auteurs, et des jolies photogrammes (?) de plantes :

1962: premier volume

Cette fois, en plus de la couleur, il y a un titre : The Mersey Sound. Ce recueil se veut donc la voix du Liverpool d’alors, au bord du fleuve Mersey, où résonne dans ces années le Merseybeat.

n°13 du journal Mersey Beat

La couverture orange (là-haut) nous montre un mélange de lieux hautement vénérables du Liverpool impérial (la statue équestre de la Reine Victoria, la colonne de Wellington…), un paysage des fameux docks, et le visage d’un jeune homme qui crie ou qui chante (Paul McCartney?)

Et les textes sont faciles, oui, faciles et pourtant forts. Tristes et pourtant énergiques. Ils nous parlent de rêves et de pauvreté, de musique et de très jeunes gens, d’amour et de politique. Et ils nous parlent des années 60. Forcément, la prof est un peu émue parce que l’année de publication, 1967, c’est aussi son année de naissance. Les trois poètes, eux, avaient entre 21 et 35 ans à l’époque.

Voici un (assez long) poème d’Adrian Henri (1932-2000), avec une tentative de traduction, car je n’en ai pas trouvé de publiées.

Adrian Henri

Don’t worry/ Everything’s Going to be All Right

Don’t worry

If your boyfriend doesn’t treat you right

baby

Everything’s going to be all right

come with me

And every poem I write will have your name in it

Don’t worry

If the factories and villas cover the countryside

Everything’s going to be all right

England will be given back to the animals

and we’ll find a house under fernleaves known only to foxes

Don’t worry

If I can’t afford to buy you coffee after school

Everything’s going to be all right

Soon the poem will replace the pound sterling as international currency

and Britain will get on the poem standard again

Don’t worry

About those lunatics in the government

Everything’s going to be all right

The country will be governed by beautiful girls under 18

(and you will let me carry your portfolio home from the House)

Don’t worry

About what happened the other night

Everything’s going to be all right

They’ll give you contraceptive pills shaped like jellybabies with your milk at playtime

Don’t worry

about what your Dad says about the younger generation

Everything’s going to be all right

There’ll be involuntary euthanasia for everyone over 30

not a poet painter or musician

Don’t worry

About the rain

Everything’s going to be all right

The streets will be covered with tiny pink flowers

like the ones on your suspenderbelt

Bathingsuits will be banned from beaches

School uniforms will be the only ones allowed in public

Your end-of-term report will be marked out of 100 for sex appeal

(and you will be Top of the Form)

Policemen will be beaten up by poets

Trade Unions will be taken over by workers

There’ll be 24-hour licensing

And everything will be on the National Drink Service

your parents will wake us every morning with breakfast

Your teacher will smile at notes saying we stayed in bed late

Your face will be in every art gallery

Your name in every book of poetry

So

Don’t worry

Everything’s going to be all right.

T’en fais pas/Tout va s’arranger

T’en fais pas

Si ton petit ami

Te manque de respect

ma belle

Tout va s’arranger

viens avec moi

Et tous les poèmes que j’écrirai contiendront ton nom

T’en fais pas

Si les usines et les villas recouvrent la campagne

Tout va s’arranger

L’Angleterre sera rendue aux animaux

Et on se trouvera une maison sous les fougères que seuls les renards connaissent

T’en fais pas

Si je n’ai pas de quoi t’offrir un café en sortant de l’école

Tout va s’arranger

Bientôt le poème remplacera la livre sterling comme devise internationale

Et l’Angleterre retrouvera l’étalon-poème

T’en fais pas

Pour ces fous furieux du gouvernement

Tout va s’arranger

Le pays sera gouverné par des belles filles de moins de 18 ans

(et tu me laisseras porter tes dossiers quand tu rentreras du Parlement)

T’en fais pas

Pour ce qui s’est passé l’autre soir

Tout va s’arranger

On te donnera des pilules contraceptives en forme de bonbons avec ton lait à la récré

T’en fais pas

Pour ce que ton père dit des jeunes d’aujourd’hui

Tout va s’arranger

Il y aura une euthanasie forcée pour tous les plus de 30 ans

Qui ne sont ni poète ni peintre ni musicien

T’en fais pas

Pour la pluie

Tout va s’arranger

Les rues seront jonchées de minuscules fleurs roses

Comme celles de tes porte-jaretelles

Les maillots de bain seront interdits sur les plages

Les seuls uniformes autorisés en public seront ceux des écoliers

Sur ton bulletin il y aura une note sur 100 pour le sex-appeal

(et tu seras la première de la classe)

Les policiers se feront tabasser par les poètes

Les ouvriers prendront le pouvoir dans les syndicats

Les pubs pourront servir de l’alcool 24 heures sur 24

Et toutes les boissons seront remboursées par la Sécurité Sociale

tes parents nous porteront tous les matins le petit déjeuner au lit

Ton prof sourira quand tes mots d’excuses diront qu’on a fait la grasse matinée

Ton visage sera dans tous les musées

Ton nom dans tous les livres de poésies

Alors

T’en fais pas

Tout va s’arranger.

En voici un, comme une petite bulle d’inconscient, de Roger McGough (né en 1937).

Roger McGough, à gauche, avec son groupe The Scaffold

Vinegar

sometimes

i feel like a priest

in a fish & chip queue

quietly thinking

as the vinegar runs through

how nice it would be

to buy supper for two

Roger McGough, sans apparaître au générique, a écrit les paroles du dessin animé Yellow Submarine. Il est devenu à son tour une institution de sa ville depuis qu’en 2004 une fontaine a été construite, autour de laquelle se déploie, gravée au sol, une de ses poésies sur l’eau. Elle commence comme ça:

Water is fountainous is gymnast is flash

Water is mountainous is scallywag is splash

Water is mysterious is playhouse is dream

Water is serious is stargazy is steam…

Enfin, un échantillon de Brian Patten (né en 1946), qui a aussi par la suite mené une carrière d’auteur de livres pour enfants.

Brian Patten

C’est la fin d’un poème qui parle d’une soirée au pub, de l’amour dans la salle, après la fermeture, entre les brûlures de mégots et les taches de Guiness :

 So they did,

Right there among the woodbines and the guiness stains,

And later he caught a bus and she a train

And all there was between them then

was rain.

Un des rares textes en prose du livre, « Prosepoem Towards a Definition of Itself », de Patten, livre un peu la clé de l’ensemble, l’ambition de toutes ces poésies modernes. On y lit entre autres : « La poésie doit emmener ceux qui se sentent en sécurité jusqu’au milieu d’une route plein de circulation, et les planter là (…) Elle doit crier VOILA LE MAL ! VOILA LE MAL ! perchée sur le toit de toutes les bourses du monde. (…) Elle ne doit jamais pleurer tant qu’elle n’est pas seule, et seulement après avoir couvert les miroirs et réparé les fissures. »

Un petit dernier pour la route, comme une comptine qui raconte une soirée puis une nuit dans la vie d’un jeune couple, jusqu’à la séparation au matin. Je ne me risque pas à la traduction, car c’est rimé, trop difficile.

Love is…

Love is feeling cold in the back of vans

Love is a fanclub with only two fans

Love is walking holding paintstained hands

Love is

Love is fish and chips on winter nights

Love is blankets full of strange delights

Love is when you don’t put out the light

Love is

Love is the presents in Christmas shops

Love is when you’re feeling Top of the Pops

Love is what happens when the music stops

Love is

Love is white panties lying all forlorn

Love is a pink nightdress still slightly warm

Love is when you have to leave at dawn

Love is

Love is you and love is me

Love is a prison and love is free

Love’s what’s there when you’re away from me

Love is…

Il y aura une édition augmentée en 1983, mais on voit au premier coup d’oeil que l’esprit a un peu changé : les lieux s’effacent derrière les trois vedettes et les chiffres de ventes au premier plan.

Voilà, finalement c’est vous qui allez travailler. Votre anglais. Enfin, si ça vous dit.

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Written by florence

1 juillet 2011 à 20 h 20 min

Publié dans Culture, Littérature, Royaume Uni

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3 Réponses

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  1. Ah bravo, au lieu de corriger les copies, hein ?
    J’aime. C’est bien quand tu « ne travailles pas ».
    Et la maison sous les fougères que seuls les renards connaissent, voilà bien le but de la vie.

    Gavroche

    2 juillet 2011 at 10 h 27 min

  2. Yes ! Thanks dear Flo for these beautiful poems 😉
    Je ne pense pas qu’il s’agisse de McCartney sur la cover, d’ailleurs perso je vois plutôt une fille.
    Bien évidemment je vais mettre un peu de musique, avec mes préférés de la vague Mersey beat et leur album chédeuvre

    alainbu

    2 juillet 2011 at 17 h 18 min

  3. Soon the poem will replace the pound sterling as international currency

    qu’est-ce qu’on planait !!!
    c’est quoi dans le fond l’utopie maintenant ?

    tu travailles
    vaille que vaille
    vaillamment
    menton sur ta paume
    paumée dans les souvenirs
    souvenirs souvenirs

    zozefine

    4 juillet 2011 at 9 h 14 min


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