LES VREGENS

Panier de crabes cuit à point

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À lire les titres anglais ce matin, on croirait qu’un scandale à la DSK a éclaté : « Le ciel leur tombe sur la tête » (Guardian), « Rupert en cavale » (Independent), « Le jour où Murdoch a jeté l’éponge » (Daily Mail). Mais non, c’est juste le dernier sursaut du panier de crabes dont je vous causais il y a quelques mois. Il y a trois ou quatre jours, l’acteur Hugh Grant réclamait publiquement une enquête, une vraie, c’est chose faite depuis hier.

ça se rapproche du Parlement

Comme cette sombre histoire de liens douteux entre journalistes à scandale, personnalités politiques de tous bords et policiers corrompus n’intéresse pas beaucoup mon site de médias préféré, je m’y colle: tentons une synthèse à partir de la presse d’aujourd’hui, et de précisions glanées çà et là, même si c’est difficile car les coups de théâtre reprennent aujourd’hui (voir à la fin).

Prologue pour comprendre : News Corp est le groupe de Rupert Murdoch, News International sa branche anglaise (comme son nom ne l’indique pas), qui détient plusieurs journaux (tabloids comme le Sun ou pas, comme le Times), et BSkyB est une chaîne satellitaire dont News Corp détient actuellement 39%.

Aux États-Unis, le groupe détient aussi, entre autres, le Wall Street Journal et la chaîne Fox News.

vertigineux

Où en est-on alors, maintenant que le News of the World est mort, ainsi que la Press Complaints Commission, l’organisme d’auto-régulation de la presse, dont la dissolution pour mission non remplie vient d’être annoncée ?

 L’aspect politique

 C’est un drame en quatre actes qui s’est joué hier à la séance marathon de la Chambre des Communes.

 Acte I : À la séance de questions au Gouvernement, M.Cameron tente sans succès d’excuser sa proximité avec les cadres de News International en poste au moment des écoutes téléphoniques, en particulier l’ancien directeur de communication du Parti Conservateur, Andy Coulson. Il est aujourd’hui avéré que dès février 2010, le Guardian avait transmis à l’équipe de M.Cameron des documents incriminant personnellement M.Coulson dans ces affaires. ( Note : Il aparaît désormais que ces écoutes ciblaient non seulement diverses célébrités, mais aussi les téléphones de victimes des attentats du 11 septembre, et du 7 juillet 2005 dans le métro de Londres, de soldats tués en Afghanistan, ainsi que celui d’une jeune fille disparue, plus tard retrouvée morte. C’est ce dernier cas qui a été la goutte d’eau, car sa messagerie avait aussi été vidée, dans l’espoir de recueillir de nouveaux messages, ce qui avait un temps laissé croire que la jeune fille était toujours vivante puisqu’elle semblait manipuler son téléphone.)

Ambiance: le Président de la Chambre s’égosille

Acte II : Dans la déclaration qui suit, M.Cameron détaille la feuille de route de la commission d’enquête qu’il met en place, présidée par le juge Leveson, déjà pris pour cible par les journaux Murdoch, qui l’accusent d’être un softie (laxiste). Cette enquête couvrira tous les aspects des pratiques médiatiques du pays, y compris les rapports entre hommes politiques et journalistes d’une part, et policiers et journalistes d’autre part, bien au-delà de l’affaire des écoutes, et ses premières conclusions devront être rendues dans quelques mois. Elle pourra auditionner sous serment qui y elle voudra, y compris Murdoch père et fils, des journalistes, des policiers et des hommes politiques. Les personnes mises en cause ne pourront plus être propriétaires de médias au Royaume-Uni.

Cameron hier

Acte III : En milieu d’après-midi, News Corp retire son offre d’achat de la chaîne BSkyB, devançant de quelques heures le vote d’une motion parlementaire s’opposant à ce rachat, motion soutenue par les chefs des trois grands partis. Ce vote aura quand-même lieu en fin de journée, à l’unanimité.

 Acte IV : Gordon Brown prononce aux Communes un discours vibrant d’indignation. (Depuis quelques jours, il accuse News International d’avoir frauduleusement eu accès au dossier médical de son jeune fils, révélant ensuite dans les journaux que celui-ci était atteint de mucoviscidose.) Il explique comment le Cabinet Secretary Gus O’Donnell l’a découragé de lancer une commission d’enquête quand il était au pouvoir début 2010, sous le prétexte que cela paraîtrait électoraliste en pleine campagne des législatives. Dans un raccourci saisissant, il précise que Gus O’Donnell lui avait rendu cette conclusion en 8 ou 9 heures, moins de temps qu’il n’en avait passé à dîner souvent avec des membres de News Corp.

Brown hier

Ed Miliband, le nouveau chef du Parti Travailliste, jusqu’ici très critiqué pour sa mollesse, sort renforcé de cet épiode : c’est lui qui a déposé la motion, et donc initié le débat parlementaire qui a fait reculer M.Murdoch sur le rachat de BskyB, et forcé M.Cameron à prendre solennellement position.

Miliband hier

L’aspect économique

 Hier soir, la probabilité que Rupert Murdoch quitte complètement la scène médiatique britannique s’est accrue : le Wall Street Journal d’hier (le titre le plus prestigieux de l’empire Murdoch) affirme que News Corp chercherait aussi à se défaire des journaux détenus par News International, pour mettre un terme aux retombées du scandale des écoutes téléphoniques.

 Le News of the World a cessé de paraître la semaine dernière, mais News Corp chercherait aussi des repreneurs pour ses trois autres journaux anglais, le Sun, le Times et le Sunday Times. Le groupe pourrait aussi décider de couper les ponts avec News International, qui deviendrait une entreprise distincte, avec sa propre équipe de direction.

les titres de News International et l'arme des crimes

De plus, même les 39% de la chaîne satellitaire actuellement détenus par le groupe Murdoch sont remis en cause par la perspective du contrôle de « compétence et d’honorabilité » (fit and proper person test) qu’a lancé l’organisme régulateur des médias, l’Ofcom (Office of Communications). Malgré l’abandon de l’offre de rachat de tout BskyB, l’Ofcom a déclaré hier que ce contrôle se poursuivait, quant à sa licence de diffusion au Royaume-Uni. Si ce contrôle aboutit à une conclusion négative, News Corp ne pourra conserver aucune part de la chaîne BSkyB. Cette procédure est indépendante des poursuites pénales.

 L’aspect judiciaire

 La crise à la tête de News International a pris une autre dimension hier, avec la démission de Tom Crone, conseiller juridique du Sun et du News of the World depuis 26 ans.

 C’est M.Crone qui avait conseillé à James Murdoch (fils de Rupert Murdoch et président de News Corp, ainsi que directeur général pour l’Europe et l’Asie) de verser des dommages et intérêts secrets à des victimes d’écoutes téléphoniques. Il avait aussi déclaré aux députés qu’à sa connaissance, les activités illégales se limitaient à un seul journaliste et à un détective privé. Les mails internes du groupe semblent indiquer qu’il en savait bien plus. Il aurait donc menti aux députés.

 La pression monte aussi aux États-Unis : quatre sénateurs ont demandé une enquête sur les soupçons d’activités illégales de News Corp au Royaume-Uni. Le Ministère des Affaires Étrangères et la Commission de Contrôle des Marchés Financiers ont été saisis en invoquant la loi sur les pratiques relevant de la corruption à l’étranger. Un sénateur démocrate a écrit au Procureur Général pour s’inquiêter des versements de pots de vin par News Corp à des policiers anglais. « Ceci soulève des questions quant à la légalité du groupe News Corp et de ses filiales, selon les termes de cette loi. Les enquêtes en cours risquent de démontrer que les révélations actuelles sur News Corp ne sont qu’un début. Je demande donc au Ministère et à la Commission d’établir si la loi américaine a été violée. »

Comme le dit un éditorialiste de la BBC, l’avalanche n’est pas terminée.

Dernière minute d’ailleurs: Murdoch père et fils sont convoqués pour s’expliquer devant la commission médias du Parlement. Leur citoyenneté américaine les autorise à décliner l’invitation, oseront-ils?…

http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2011/jul/13/news-international-scandal-sky-falls-in

http://www.independent.co.uk/news/media/press/rupert-on-the-run-news-corps-uk-future-in-doubt-as-mps-turn-on-murdoch-2313346.html

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Written by florence

14 juillet 2011 à 13 h 32 min

4 Réponses

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  1. C’est effectivement dommage que « notre site préféré » (euh, vraiment ?) n’en cause pas. C’est pourtant bien dans leur cahier des charges, non ? Les ouacances sont déjà là, on dirait.

    En tous cas, nous, on a Flo. Et c’est tant mieux.

    Cela dit, quand je regarde les « élus » britiches, je ne vois aucune différence avec nos pingouins français… J’imagine une affaire comme celle-là, gentiment enterrée chez nous par les médias embédède…
    « On savait, mais on a rien dit… » Ouarf.

    Gavroche

    14 juillet 2011 at 17 h 45 min

  2. arrgh grillé, j’allais dire comme Gavroche, je plussoie donc 😉
    Il y a eu tout juste 2 vite dit de GK sur le sujet si je ne m’abuse.
    Sûr que si Birenbaum était toujours là il aurait fait une ligne j@une.

    alainbu

    14 juillet 2011 at 18 h 10 min

    • Par contre, Klein vient de nous pondre un vrai article sur un fait-divers américain. Sous prétexte que les réseaux sociaux y ont joué un rôle.
      Déçue, je suis.

      florence

      14 juillet 2011 at 18 h 19 min

  3. Je ne débarque qu’aujourd’hui, merci pour cet état des lieux très complet 🙂
    et effectivement l’avalanche continue….
    que se vayan todos ! n’a pas de frontières hélas

    kakophone

    18 juillet 2011 at 14 h 07 min


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