LES VREGENS

À l’est d’Éden

with 3 comments

Attention : objet piégé !

Ceci n'est pas un conte exotique

Cette couverture bariolée et naïve suggère une Inde pittoresque aux temples posés dans une nature luxuriante qu’hommes et animaux se partagent dans l’innocence presque enfantine d’un passé colonial.

Erreur : il faut plonger dans le noir et blanc du texte et accepter de s’enliser de l’autre côté du miroir.

Between the Assassinations raconte l’histoire de quelques habitants de Kittur, ville imaginaire de la côte Sud-Ouest entre 1984 et 1991, c’est-à-dire entre les assassinats d’Indira et Rajiv Gandhi : les générations n’ayant pas connu Gandhi, le vrai, prenaient le relais ; les promesses de la lutte ascétique et non violente rejoignaient le domaine du mythe, très loin de la vie quotidienne ; sur les façades, les images de Gandhi et des dieux hindous voisinaient désormais, respectées mais irréelles.

Le fil directeur du livre, ce sont les pages d’un guide de la ville. Dans sa langue presque publicitaire, il nous mène de la gare centrale au port, en passant par le grand marché, le temple (le premier construit pour la basse caste, que les électeurs s’en souviennent !), la cathédrale, les principales rues commerçantes ou résidentielles. À chaque halte, un épisode dans la vie d’un habitant du quartier nous est conté : ces gens sont « les ombres de Kittur » (titre de la traduction française, plus éloquent que l’original).

Il y a le tireur de rickshaw (pousse-pousse à vélo) qui n’en peut plus de franchir la colline centrale avec ses lourdes charges.

Penser à graisser la chaîne

Il faut continuer. Mais quoi qu’il fasse (il le sait car un fonctionnaire le lui a expliqué au terme d’une savante étude), il brûlera toujours plus de calories avec ce travail qu’il ne pourra en consommer avec ce que son salaire lui permettra d’acheter à manger : chaque coup de pédale l’entraîne autant vers la mort que vers le sommet de la pente.

Il y a les ouvriers de construction de la cathédrale, jamais achevée depuis l’époque des portugais. Leurs enfants déploient des trésors de ruse pour se faufiler sans payer dans les bus qui les conduiront dans des quartiers reculés où la mendicité est autorisée, loin des riches demeures du quartier catholique.

Il y a le journaliste progressiste qui découvre au hasard d’une promenade nocturne qu’il n’avait rien compris aux récentes émeutes inter-communautaires : tous les terrains ravagés ont en fait été raflés par des spéculateurs immobiliers, hindous et musulmans, qui s’étaient entendus pour téléguider les foules.

Qui veut quoi?

Il décide de se plonger dans les archives de son journal pour tout ré-écrire et faire éclater au grand jour la véritable histoire de sa ville. Mais le code secret de ses corrections est si complexe qu’il l’oublie en cours de route, lâché même par son bienveillant rédacteur en chef, car les magnats de l’immobilier sont aussi propriétaires du journal.

Il y a surtout le système des castes, en lambeaux mais peut-être encore plus pernicieux que du temps de son existence officielle, car bien que les cartes sociales aient été rebattues, tous les préjugés subsistent, augmentés de terribles rancoeurs.

Si lisse, en apparence

Les Brahmanes employés de call-centers (travail nocturne pour joindre de jour les clients de l’autre bout du monde) supportent mal les ordres de cheffaillons issus des basses castes.

Seuls quelques esprits lucides comprennent qu’il n’y a plus que deux catégories qui vaillent : les gros et les maigres. Les descriptions de corps, tendons noueux, os saillants, peau sombre des uns, bourrelets lisses et pâles des autres, sont les seuls paysages naturels de ce livre, car la géographie n’est qu’un amoncellement d’éléments de bric et de broc, pierres, planches, sacs et bidules en plastique, indéfiniment recyclés et fondus pour toujours resservir.

Et enfin, il y a les chaînes, jamais brisées malgré le symbole fictif du parti au pouvoir.

 

La chaîne, à tous les sens du terme, de la corruption, du policier ou du médecin de quartier, aux grands industriels locaux, qui ne sont eux-mêmes que des pions aux mains des grands partis nationaux et des administrations centrales.

Et tout en bas, la chaîne consentie, intégrée depuis des millénaires, de la tradition. Les familles pauvres jetées à la rue par la dot à payer pour le mariage de la fille aînée, mais qui à leur tour, quand elles marieront un fils, plumeront d’autres malheureux, pourvu que le buffle familial, lui, au village, ait toujours la peau du ventre bien tendue.

Le vrai chef de famille

C’est ce que l’auteur théorise dans son roman The White Tiger, sous le nom d’Esprit du Poulailler (the Great Indian Rooster Coop) : les poulets entassés se marchent dessus pour pouvoir respirer, mais apercevant alors au-dessus d’eux les organes sanguinolents de leurs congénères déjà égorgés, replongent vers le fond pour qu’un autre y passe le premier, sans même songer à s’attaquer au grillage. Cette agitation perpétuelle les épuise stérilement, et c’est ainsi que les Indiens pauvres, sans fin, s’escroquent les uns les autres pour quelques roupies, mais jamais ne s’en prennent à leurs geôliers, patrons, employeurs, ou n’empochent les millions dont ils pourraient facilement les délester quand ils jouent les porteurs de valises.

Car il y a toujours une petite soeur à caser comme cuisinière, un repas à gratter, une chambre en dur à récupérer. Et les patrons connaissent les villages d’origine de leurs serviteurs : en cas de rebellion, il suffira de graisser quelques pattes pour que les allocations ou l’eau courante n’y soient plus distribuées, et vingt personnes paieront de leur vie l’audace d’un jeune écervelé.

C’est le succès du Tigre Blanc qui a décidé l’auteur à publier ces nouvelles écrites plus tôt, à mon avis comme esquisses ou études, mais c’est elles que je trouve plus puissantes.

Le Tigre Blanc est une version tragique de Slumdog Millionaire : même le héros est impur, peut-être à force d’humiliations. Mais il y a une progression, un destin se dessine. Dans Les ombres de Kittur, quand un personnage glisse dans le caniveau, la folie, ou juste la résignation, on n’en entendra plus jamais parler : « Les riches peuvent passer leur vie à se tromper. Pour nous, les pauvres, une erreur et c’est fini. »

Sauf en décidant de relire son histoire ? Peut-être, cette fois, son sursaut éphémère le mènera-t-il plus loin ? Nous sommes en Inde, une Inde imaginaire, condensée, recuite, à la fois présente et passée, où les gens aiment écouter de belles histoires : le surnaturel est toujours au coin de la rue.

Publications d’Aravind Adiga:

The White Tiger, 2008 (Le tigre blanc, 2010)

Between the Assassinations, 2008 (Les ombres de Kittur, 2011)

 Last Man in Tower, 2011 (pas encore traduit)

Publicités

Written by florence

9 août 2011 à 14 h 02 min

3 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Superbe billet qui incite au voyage par la lecture. Un moyen de locomotion bien supérieur à l’avion, au bateau et même au train. On voit tellement mieux le paysage.

    😉

    julesansjim

    12 août 2011 at 17 h 05 min

    • (Merci)
      Alors là c’est drôle, parce que je suis en train de lire le voyage à pied bien réel de l’anglais dont je vous causais il y a qq semaines: de la Hollande à Constantinople en suivant le Rhin puis le Danube, en 1934.

      Contrairement à la ville imaginaire de Kittur, les lieux décrits existent bel et bien, mais c’est complètement une atmosphère de contes de fées, peut-être à cause des descriptions de châteaux, ou de son impression, en Hollande, de traverser des Vermeer, ou encore parce qu’il a écrit ça plus de 40 ans après le voyage. C’est un très étrange livre, un peu précieux mais très attachant.

      florence

      12 août 2011 at 23 h 51 min

  2. quel beau papier ! ça donne envie d’aller y voir soi-même, mais on sait bien qu’une vie n’y suffirait pas. alors la littérature est dans le fond la meilleure manière de voyager. elle casse parfois les mythes, mais aussi peut les renforcer : ces descriptions terribles de l’inde laisse ouverte la question de savoir comment ça fonctionne quand même. je trouve terrifiante cette description des pauvres comparés aux poulets qui essaient de respirer mais replongent dans l’asphyxie quand ils voient le sang et les viscères de leurs congénères. c’est fascinant, et très déroutant. merci beaucoup florence !!!

    zozefine

    15 août 2011 at 7 h 57 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :