LES VREGENS

Histoire(s) sans parole(s) pour ainsi dire

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Je suis sur le pont. Il est 9 heures trente du matin. J’étire consciencieusement et méthodiquement les muscles meurtris de mes vieilles jambes de coureur sexagénaire. A une centaine de mètres, sur le chemin de halage, j’avise un joggeur qui arrive à petite allure. Une sonnerie de téléphone s’échappe tout à coup d’une sacoche-banane qu’il porte à la ceinture ; il s’arrête de courir, et décroche en marchant. Il s’arrête, se retourne et commence à revenir sur ses pas en marchant. Une femme, qui le suivait à quelque distance en trottinant elle aussi, le rejoint alors, il lui tend le portable, elle écoute,  regarde l’homme quelques secondes. Puis ils se séparent : lui rebroussant chemin en courant, elle continuant sa route jusqu’à l’escalier en bois qui mène au pont d’où j’observe la scène. Elle passe près de moi et jette un regard vers l’homme qui s’éloigne sur le bord du canal. Elle a le portable dans sa main et prend la même direction que l’homme mais par l’autre rive.

Je ne sais rien de plus de cet homme et de cette femme. Mais j’en ai vu assez pour me poser une série de questions. Pas de quoi faire un roman, me direz-vous, sans doute pas en effet, mais assez pour se dire qu’à ma place, un écrivain, ou un cinéaste, noterait peut-être cette séquence dans un carnet, pour en faire un jour, qui sait, « quelque chose ».

Le journal Libération a consacré un copieux dossier à l’écrivain américain Jonathan Franzen à l’occasion de la sortie de Freedom, son dernier et très attendu roman sur l’Amérique de Bush Jr. Au journaliste qui lui fait remarquer qu’il y a très peu de bonheur dans Freedom, Franzen répond : « J’ai beaucoup de mal à penser à des romans intéressants qui consacrent de nombreuses pages aux différents états du bonheur… Vraiment, où est le drame dans le bonheur ?… »

J’avoue que j’ai d’emblée très vite interprété la séquence à laquelle j’ai assisté comme potentiellement dramatique. Si l’homme avait poursuivi sa route en conversant avec son interlocuteur, scène on ne peut plus fréquente aujourd’hui, il n’aurait certainement pas retenu mon attention plus que quelques millisecondes. Mais là, il s’est manifestement passé « quelque chose »… Quelque chose qui le concerne lui, au premier chef. Mais la femme aussi est concernée par l’évènement, puisqu’elle est impliquée dans la communication téléphonique. Alors pourquoi ne repartent-ils pas ensemble pour rebrousser chemin ? Cet élément est tout de même un peu intrigant.

Cela dit, on peut aussi bien leur avoir annoncé un évènement heureux, à ces braves gens : la naissance d’un enfant, par exemple. Mais il est vrai que dans ce cas on ne va pas bien loin si l’on en croit Franzen citant l’immense Tolstoï : « les familles heureuses qui sont toutes les mêmes… »

Mais qu’importe. Je ne vais tout de même pas souhaiter à ces gens qu’il leur soit arrivé malheur, histoire de satisfaire mon imaginaire mélodramatique ! D’autant que je n’ai pas rien appris de cette séquence. Je crois avoir progressé dans la compréhension de mon addiction pour la littérature et le cinéma. J’ai d’ailleurs très envie de voir le film muet de Michel Hazanavicius « The Artist » qui a vu la consécration de Jean Dujardin cette année au festival de Cannes.

En fait, quand j’y pense,  j’en ai vu très tôt des dizaines de ces films muets, au patronage des curés de la paroisse de Belle-Beille ouest ! puis plus tard sur l’écran noir et blanc de la télévision familiale : Buster Keaton, Laurel et Hardy, Charlot, Max Linder … Histoires sans paroles, déjà…

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Written by Juléjim

18 août 2011 à 18 h 40 min

Publié dans Cinéma, histoire, Littérature

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12 Réponses

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  1. en regardant ce lancement, je me demande si on aurait fait un film muet, noir et blanc, mais situé en 2011 ? le supporterait-on ? bon, vous me direz, ça dépend qui le fait, etc., et une réponse a priori serait oui, probablement. mais tout de même, je m’interroge.
    et cher zulézim, ta petite saynète de jogging est effectivement pleine de promesses d’histoire, que tu as déjà bien amorcée : la suite alors, maintenant ! (ça me fait penser à ce jeu chez les papous dans la tête, qui consiste à reconstituer un dialogue au téléphone dont on entend que la « moitié ». c’est très rigolo).

    zozefine

    18 août 2011 at 19 h 05 min

  2. Wow ça fait envie cette bande annonce. Au fait la musique de début c’est celle de l’enfer de Harry dans tous ses états (W.Allen)

    (à partir de 30 secondes)
    Et y a un petit côté Rose pourpre du Caire, non?
    Miam miam!

    florence

    18 août 2011 at 19 h 54 min

    • Bon, j’arrive trop tard pour t’épater avec ma science jazzophile… Y a des M. Kenesaijepasencore qui t’ont déjà répondu et rerépondu. Ce Sing Sing Sing est en effet un standard et Benny Goodman, à coup sûr, l’une des stars vénérée par … Woody Allen.

      ***********************
      D’un film l’autre, je sors de « La piel que habito » d’Almodovar. Là aussi il y a quelques morceaux de choix sur la BO. Et ce film, qui flirte avec le thriller par moment, a quelque chose d’allénien aussi, m’a-t-il semblé.

      La bande-annonce tease beaucoup sur ce côté thriller en tout cas, ce qui me paraît assez réducteur.

      julesansjim

      19 août 2011 at 16 h 06 min

      • ah ben si tu pouvais me raconter le dernier Almodovar……entre deux joggings 🙂
        justement la bande annonce carrément glauque ne me donne pas du tout envie d’aller le voir alors que j’adore Almodovar

        Compunet

        20 août 2011 at 5 h 17 min

  3. ça s’appelle « Sing, Sing, Sing », ça date de 1936, c’est signé Louis Prima, et ça a été rendu célèbre par Benny Goodman.

    sleepless

    19 août 2011 at 2 h 08 min

  4. En tout cas, concernant L’Artiste, va y’avoir un megajeu à faire sur les citations…
    Ça a l’air bourré de références.

    sleepless

    19 août 2011 at 4 h 03 min

  5. À ne pas confondre avec Sing Sing de Nougaro, reprise version rock’n’roll par les Kidanppers en 90 http://telechargement.rfi.fr.edgesuite.net/rfi/francais/audio/modules/R111/902044.mp3
    ;-))

    merci

    alainbu

    19 août 2011 at 7 h 49 min

  6. en fait il est gynécologue et vient d’être appelé en urgence pour un accouchement…
    y’a qu’à d’mander hein
    (désolée :))

    merci Juléjim pour cette jolie histoire de footing…. histoire que je ne vivrai sans doute jamais vu que je suis allergique au footing mais ça c’est une autre histoire 🙂
    c’est vrai que ton intro nous met un peu en haleine….
    et pour l’Artiste je me dis aussi que ce film doit valoir son pesant de pop-corns…

    Compunet

    19 août 2011 at 8 h 19 min

  7. « ce film doit valoir son pesant de pop-corns… »

    **********************************

    Ah non !!! pas le bruit des pop-corns sur la clarinette de Benny !!!!

    Sans penser aux moments de silence absolu. Mais si ça s’trouve y en a pas, remarque bien.
    🙂

    *********************************
    « en fait il est gynécologue »

    Ouais ouais… et la nana c’est son assistante c’est ça ? Et en cas de succès en librairie avec adaptation au cinéma, toi tu te verrais bien dans le rôle de l’assistante ? C’est ça hein ? et tu crois que je ne te vois pas arriver au petit trot peut-être là ?
    … Ah ben non, chuis con, t’es contre le jogging, c’est vrai !

    🙂

    julesansjim

    19 août 2011 at 16 h 14 min

  8. @ Compunet :

    Non je ne te raconterai pas le film car il y aurait comme du dévoilement dans l’air ; oui c’est un Almodovar différent de ce qu’on connaît, dans le mode de narration notamment et une tonalité qui flirte avec l’horreur parfois, mais les questions lourdes et récurrentes sont toujours là : la relation à la mère, le trouble identitaire femme/homme, homme/femme, la folie. Et puis il y a Antonio Banderas et une sublime actrice à la beauté fragile comme une peau sur le lait (se llama Elena Anaya)

    Voilà, je ne peux guère t’en dire plus, non sans te suggérer d’y aller voir, malgré la BA racoleuse.

    julesansjim

    20 août 2011 at 19 h 12 min

  9. —  » Allo papa  »
    —  » Ouais, Jean-Dimitri, qu’est-ce qu’il y a ?  »
    —  » Ben, je suis au commissariat du XVIII, ils m’ont gaulé avec de l’ecstasy en sortant d’une After », tu peux venir me chercher ? »
    —  » Ah tu fais chier Jean-Di, je fais un jogging avec ta mère… Attends, je te la passe. »
    —  » Qu’est-ce qu’il y a mon chéri  »
    —  » Je suis retenu par la police. Il faudrait que papa vienne pour me sorti de là. »
    — (soupir)  » OK, il arrive. »
    Elle raccroche.
    Il la regarde.
    —  » Heureusement que j’ai ma carte de député dans ma sacoche banane. Bon j’y vais. A Tout’ !! »
    Elle reprend sa course modérée.  » Tiens, si je faisais un poulet au citron pour dimanche « 

    lenombrildupeuple

    21 août 2011 at 21 h 21 min

    • Ah oui pas mal. Crédible en tout cas … (N’oublions pas que la scène se passe aux abords de la commune de … Sevran, dite Sevran la verte, à cause de l’herbe sans doute)

      Bon … pour les droits d’auteur on fait comment ?

      J’te propose fifty/fifty ?

      Si, si , ah ben si … normal.

      😉

      julesansjim

      21 août 2011 at 21 h 50 min


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