LES VREGENS

A propos de « L’homme qui aimait les chiens »

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Personnellement, je préfère les chats. Mais ça ne m’a pas empêché d’être suffisamment intrigué par ce titre pour le faire disparaître du présentoir de la bibliothèque, le temps d’un emprunt. Une hasardeuse association d’idée avec « L’homme qui aimait les femmes » ? Peut-être… le film de Truffaut m’a tellement … « émotionné » (1977, rendez-vous compte, j’avais 28 ans !) … mais il n’y a vraiment guère de rapport avec le roman dont je souhaite parler.

Plus sûrement, c’est la photo de Léon Trotski, cerclée d’une étoile rouge aux bords dorés, qui m’a fait retourner ce gros livre (670 pages) et parcourir la quatrième de couverture. Dois-je avouer aussi que la rhétorique trotskiste m’a aussi pas mal « émotionné » durant cette même période ?

Il s’agit donc du roman d’un écrivain cubain, Leonardo Padura, intitulé « L’homme qui aimait les chiens ». Padura vit à La Havane, il est non seulement auteur de romans policiers, il est aussi essayiste, journaliste et auteur de scenarii pour le cinéma. Dans ses polars, Leonardo Padura met en scène des personnages récurrents, aux surnoms éloquents, qui constituent tout un petit monde auquel le lecteur familier s’attache immanquablement (voir le lieutenant Mario Conde). L’histoire et la réalité cubaine, son quotidien, ses aspects politiques constitue la toile de fond de l’oeuvre de Padura.

L’homme n’est ni pro-castriste, ni anti-communiste, il est tout bonnement humaniste, un humaniste critique autant que réaliste.

Sur le plan littéraire, il dit avoir été inspiré par des auteurs tels que Raymond Chandler, Dashiell Hammet mais aussi des auteurs de langue espagnole tels que Daniel Chavarria et Manuel Vasquez Montalban, le créateur de Pepe Carvalho.

Le projet de ce livre est né en 1989, lorsque Leonardo Padura visite « la maison bleue » à Mexico, où la famille Trotski, exilée, trouvera un temps refuge (sous la protection du gouvernement mexicain présidé alors par Lazaro Cardenas) quelques temps avant l’assassinat du « rénégat », selon l’expression des staliniens de l’époque.

Padura n’en entreprendra la rédaction qu’en 2007, pour l’achever près de quatre années plus tard.

« Le premier déclencheur a été ma visite à la maison de Trotski au Mexique. C’était en 1989, quelques jours avant la chute du Mur de Berlin. J’ai ressenti une énorme émotion. Elle m’a fait l’effet d’une prison qu’il s’était construite pour échapper à la mort. Et puis cet homme n’était pas connu à Cuba, d’où ma curiosité aiguisée pour ce personnage. Quand l’information que Ramón Mercader avait vécu à Cuba entre 1964 et 1968 a été rendue publique quelque temps plus tard, je me suis dit qu’il y avait là une réelle possibilité d’écrire une histoire. Enfin, la publication de plusieurs livres en Espagne sur les archives de Moscou n’ont fait que confirmer mon sentiment. Tous ces éléments étaient dans un coin de ma tête, de mon subconscient. Et j’ai décidé de me lancer. »

****************************

Raconter l’histoire d’une mort annoncée n’est pas chose facile pour un romancier ou un cinéaste. Surtout en plus de 600 pages ! Aussi faut-il s’appuyer sur bien plus d’éléments que n’en propose l’intrigue minimale. Et c’est ce que fait admirablement Padura. Il fait voyager son lecteur dans le temps (celui des révolutions et des guerres de la première moitié du XXe siècle) et dans l’espace : nous suivons Trotski en Turquie, en France, en Norvège et pour finir, au Mexique ; de même, son futur meutrier, Ramón Mercader, alias Jacques Mornard ou Franck Jacson, selon les besoins, nous emmène  en Espagne, en France, en Russie …

Bien qu’exilé et en fuite perpétuelle, se sachant menacé de mort, Trotski continue le combat contre Staline par voie de presse, dans sa correspondance avec ses proches ou dans son projet de rédaction d’une biographie de son ennemi juré, Staline (*). Ainsi, après une première tentative d’attentat qui échouera, le narrateur (ami d’un certain Iván, agent double littéraire sans doute travaillant à la solde d’un certain … Padura ?) cite quelques extraits testamentaires écrits par Trotski : « Durant quarante-trois ans de ma vie consciente j’ai toujours été un révolutionnaire, et durant quarante-deux, j’ai lutté sous la bannière du marxisme. Si je devais tout recommencer, j’essaierais d’éviter telle ou telle erreur, mais le cours général de ma vie serait inchangé. Je mourrai révolutionnaire prolétarien, marxiste, matérialiste dialectique et intraitable athée. Ma foi en l’avenir communiste de l’humanité n’est pas moins ardente, elle est encore plus ferme aujourd’hui qu’elle ne l’était dans ma jeunesse. »

Quant à Mercader son parcours nous est amplement décrit, depuis ses années d’enfance, en passant par son passé de combattant communiste contre les franquistes espagnols, puis son « recrutement » par le NKVD soviétique et son coaching quasi permanent par le mystérieux Kotov aux identités également multicartes, jusqu’aux dernières années de son existence. Padura semble avoir mis tout son talent d’écriture au service d’un objectif littéraire central : faire entrer le lecteur dans la peau et dans la tête de chacun des principaux personnages, au premier rang desquels figurent bien sûr Mercader et Trotski, mais aussi Kotov, l’agent du NKVD.

Et les chiens dans tout ça, me direz-vous ? Et bien, tout le monde semble aimer les chiens dans cette histoire ! Trotski aime les chiens, Mercader aime les chiens, Iván aime les chiens … Ils aiment aussi les femmes, soi dit en passant… mais il suffit de penser au nombre de cadavres qui auront rougi les lieux où ses hommes sont passés pour se demander qui, dans tout cela peut être considéré comme « aimant les hommes », autrement dit « le genre humain » ?

Seul, sans aucun doute, l’auteur, par le truchement de son narrateur, nous invite, au terme d’un récit haletant, où se mêlent tant de sentiments contradictoires, à retrouver un point de vue suffisamment humaniste pour être capable de faire la part des choses, c’est-à-dire avoir conscience en permanence de l’écart qui sépare l’idée que l’on peut se faire d’un monde parfait et de la réalité vraie du meilleur des mondes possibles.

A quelques lignes de la fin, dans le 30e chapitre, intitulé « Requiem », le narrateur dit ceci :

« … Même si j’ai tenté de l’éviter si je me suis débattu, et si j’ai résisté, alors que j’avançais dans la lecture, je me sentais peu à peu envahi par la compassion. Mais seulement pour Iván, seulement pour mon ami, parce que lui, il la mérite, totalement : il la mérite comme toutes les victimes, comme toutes les créatures tragiques dont le destin est commandé par des forces supérieures qui les dépassent et les manipulent au point de les anéantir. Ce fut notre sort collectif, et que Trotski aille se faire foutre avec son fanatisme obsessionnel et son complexe de personnage historique, s’il croyait que les tragédies personnelles n’existaient pas et qu’il n’y avait pas des changements d’étapes sociales et supra-humaines. Et les personnes, alors ? Est-ce que l’un d’eux a un jour pensé aux personnes ? Est-ce qu’on m’a demandé à moi, à Iván, si nous étions d’accord pour remettre à plus tard nos rêves, notre vie et tout le reste jusqu’à ce qu’ils partent en fumée (les rêves, la vie et même le Saint-Esprit) happés par la fatigue historique et l’utopie pervertie ? »

« Happés par la fatigue historique et l’utopie pervertie »… ces quelques mots suffisent à laisser un goût amer au coin de l’oeil pour le lecteur qui aura fait le voyage.

(*) pour une représentation fictionnelle fondée sur la réalité historique de Staline, voir le roman de Marc Dugain ‘Une exécution ordinaire » ainsi que l’adaptation cinématographique réalisée par Dugain, soi-même. Avec André Dussolier (Staline), Marina Hanks et Edouard Baer.

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Written by Juléjim

24 août 2011 à 17 h 55 min

8 Réponses

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  1. Achte nom de Dieu… Décidément, c’est une succursale de Téléramoche, ici… Hinhinhin…
    Sinon, vous allez arrêter de faire des critiques de livres que j’ai forcément envie de lire ??? Je sais pus où les mettre. Car je suis incapable d’aller emprunter un livre à la bibliothèque, il FAUT que je l’aie sur une étagère, pour pouvoir le reprendre, le refeuilleter, le relire.

    Sinon, j’ai lu une exécution ordinaire, et ça m’avait foutu le bourdon.

    Et c’est fou (c’est la synchronicité de pow wow) j’ai acheté il y a quelques jours « Les brumes du passé » de … ben ouais, Leonardo Padura. Et c’est vachement bien. Merci, Jules.

    Gavroche

    24 août 2011 at 18 h 20 min

    • Ouais, ça s’appelle être frère ou sœur de sens.

      Le film de Dugain « Une exécution ordinaire » ne reprend que la 2e partie du bouquin, c’est-à-dire l’histoire avec la toubib et Staline qui la confisque en quelque sorte. C’est superbement dramatique. je tiens Marc Dugain pour un type prodigieusement intelligent et sensible.

      Et j’ai l’impression que Padura est de la même engeance, celle des mecs bien.

      julesansjim

      24 août 2011 at 21 h 52 min

      • Alors là, oui, ça donne envie en effet. Le « vrai libraire » de Saint-Nazaire étant en vacances, je suis allée faire un tour à une espèce de boutique « média » du centre commercial où je n’ai trouvé qu’un Padura en poche… mais pas « L’homme qui aimait les chiens » !
        Parce que j’achète, moi aussi… et mon problème est grave : j’ai donné 3 de mes 6 bibliothèques en quittant Paris car, à Nantes, j’en avais une grande… mais fixe, celle-ci.
        Je me retrouve donc avec 5 cartons de bouquins toujours pas déballés… un rayon et demi de « bouquins à lire » et d’autres à venir. J’ai déjà fait appel à un jeune bouquiniste qui m’en a gentiment racheté une partie (je pensais en obtenir des clopinettes… ). Il m’a proposé de venir me débarrasser de mes polars en les donnant à des associations (qu’il connaît).
        Mais c’est déchirant de se séparer de ses livres…
        En tout cas, merci à Juléjimrama de partager ses lectures…

        Bon, voilà que c’est mal placé… je répondais à Sleep entre autres…
        Enfin, c’est déjà bien, je suis arrivée à me connecter sous clomani ;o))

        clomani

        26 août 2011 at 9 h 04 min

    • Car je suis incapable d’aller emprunter un livre à la bibliothèque, il FAUT que je l’aie sur une étagère, pour pouvoir le reprendre, le refeuilleter, le relire

      Ah, la vache, moi aussi…
      C’est un calvaire, non ?
      Même quand je me fais violence, et que j’emprunte à la médiathèque, si le bouquin m’a plu, ben il faut que je l’aie.
      Ça se soigne, docteur ?

      Sinon, merci flo et j&j pour vos billets littéraires de qualité.

      sleepless

      25 août 2011 at 11 h 33 min

      • Bon, apparemment c’est une maladie assez répandue par ici. Faute de traitement de fond, avez-vous trouvé l’astuce pour rendre vos étagères extensibles?

        florence

        25 août 2011 at 15 h 34 min

      • Dans la mesure du possible j’essaie de faire les deux : acheter régulièrement des livres pour soutenir les écrivains et les libraires, mais aussi emprunter à la BM pour le plaisir de déambuler dans un univers de livres et jeter mon dévolu sur tel ou tel auteur de façon intuitive, comme un parcours d’aventure et de découverte.

        Et vous savez qu’il y a des gens qui donnent leurs livres aussitôt lus ? Faut pas s’aimer quand même !

        🙂

        julesansjim

        25 août 2011 at 15 h 43 min

  2. Surtout que les vacances tirent à leur fin, le temps de lecture, surtout pour un pavé, va être dramatiquement amputé. Snif.

    florence

    24 août 2011 at 19 h 42 min

    • Oui mais tu vas de nouveau pouvoir te faire appeler Madââme ! Ça compense quand même un peu non ?

      😉

      julesansjim

      24 août 2011 at 21 h 54 min


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