LES VREGENS

La route des temps modernes

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Les temps modernes d'antan

Oubliez cette image : en littérature américaine, la route cru 2010, c’est tout le contraire : on la parcourt seul, l’horizon est bouché, et ce n’est plus en noir et blanc, mais en noir de chez noir.

Le cru 2006, avec La route de Corman McCarthy, était franchement post-apocalyptique. En 2010, Paul Auster avec Sunset Park et Joshua Ferris avec The Unnamed nous ramènent au monde contemporain bien réel.

Mauvaise surprise

Auster commence très fort avec son personnage en errance. Quand nous faisons sa connaissance, il travaille à déblayer les maisons saisies aux mauvais payeurs suite à la crise des subprimes. Il a aussi pris l’habitude de photographier les quelques objets abandonnés par les anciens occupants. Il s’imprègne des atmosphères, devine comment chaque famille a passé sa dernière soirée là, parfois dans les larmes, l’abattement, ou les reproches et les cris. On se dit que la fuite forcée de ce jeune homme de ville en ville et de petit boulot en petit boulot, sans qu’on en connaisse d’abord la raison, en lui faisant rompre toutes ses attaches et gommer sa vie personnelle, l’a rendu ouvert au monde.

Malheureusement, le récit, avec son héros, va un peu s’empêtrer dans un filet de symboles. C’est la révélation de la raison de sa fuite (un accident stupide, au bord d’une route, justement) qui nous ramène à une petite histoire familiale sans grande envergure. Une rencontre de hasard débouche sur un grand amour, mais comment ce héros si cultivé ne voit-il pas d’entrée que Paul Auster, avec ses gros sabots (une fois n’est pas coutume), prévient tout le monde que les histoires d’amour finissent mal en général, en mettant par hasard le même livre (Gatsby le magnifique) entre les mains du héros Miles et d’une toute jeune fille, dans un parc, à quelques mètres de lui ? Ça permet de rompre la glace entre eux mais Fitzgerald comme ange gardien d’un couple, ce n’est pas de bon augure.

Et puis, la vie de couple rend sédentaire, et nous voilà échoués avec Miles dans un squat du quartier de Sunset Park à Brooklyn, juste en face du beau cimetière de Greenwood, et c’en est fini du vaste monde, avec ce groupe d’amis certes « intéressants » mais très préoccupés d’eux mêmes. Adieu, la route, les grands espaces, les révélations.

Bonne surprise

Avec Joshua Ferris, c’est l’itinéraire inverse : ça commence plan-plan, avec un avocat plus tout jeune en pleine ascension professionnelle, sa femme qu’il aime, et leur maison dans une banlieue chic de New York. On se croit d’abord dans une histoire de couple, les dialogues sortent tout droit d’une série.

Mais l’étrange, le vrai, irréductible à une explication, fait très vite irruption, sous la forme de la mystérieuse maladie du héros qui le force à se lancer dans de grandes marches, droit devant lui, jusqu’à ce qu’il tombe littéralement de sommeil. On ne perd pas de temps à s’étonner ou essayer de comprendre, car au début du roman, le personnage est victime d’une rechute, il n’est donc pas surpris de ce qui lui arrive. Peu à peu, ses « crises » l’emmènent de plus en plus loin.

Le marcheur ne voit guère ce qui l’entoure tant qu’il est en mouvement, mais à chaque réveil, il découvre des endroits complètement étrangers au cadre de son ancienne vie quotidienne.

La description de ses marches a quelque chose de géométrique et d’abstrait, un effet très réussi qui s’enrichit et prend progressivement de l’ampleur, car ses trajectoires toujours droites se heurtent aux formes du paysage, des bretelles d’autoroute, puis des obstacles naturels, une fois qu’il a décidé de ne plus appeler sa femme à chaque fois pour qu’elle vienne le chercher, et qu’il se met donc à parcourir le territoire entier des États-Unis. Elles se heurtent aussi à son corps, peu à peu resculpté par les engelures.

Le récit aussi change de forme, s’épure au fur et à mesure que les attaches familiales et professionnelles se rompent, finit par 50 pages de monologue intérieur (à la troisième personne) presque halluciné.

Ce personnage n’a aucune préoccupation politique avouée, mais je crois avoir compris que c’est son corps qui se révolte, viscéralement, contre les trajectoires imposées de la vie. Ce n’est pas formulé, et c’est justement faute de mots adéquats que cette rebellion est vouée à l’échec.

Mais l’est-elle vraiment ? Dans sa traversée des grandes plaines du Midwest, Tim pressent l’esprit des Indiens chassés de là, et se dit qu’il faudrait pouvoir retrouver les anciens noms de ces lieux. Il lui paraît essentiel, le temps d’un rêve, de connaître ces vrais noms. Il touche du doigt l’importance cruciale du mot juste, sans pourtant se l’expliquer, et ce décalage est poignant.

Par ellipses, nous suivrons Tim pendant des dizaines d’années jusqu’à sa mort naturelle, et cette scène finale, ce dernier parcours décrit de l’intérieur, est vraiment saisissant, superbe, sans violence mais sans sérénité artificielle non plus. Libérée des lignes droites des routes et des obstacles de la vraissemblance, la langue prend son envol pour décrire les dernières sensations d’un corps en train de s’arrêter.

La route en 2010 est vraiment à mille lieues des récits de voyages traditionnels à la découverte des autres et de soi-même, c’est une fuite, un refus brut, un enfermement à l’air libre.

En français :

Paul Auster Sunset Park, à paraître en novembre

Joshua Ferris Le pied mécanique, paraît ces jours-ci

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Written by florence

24 août 2011 à 15 h 26 min

Publié dans Etats-Unis, Littérature

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7 Réponses

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  1. Quel texte… Comme d’habitude, je dirais.
    Plus besoin de lire les pages culture d’un quelconque Télérama.
    La vie est belle. Merci, Flo.

    Gavroche

    24 août 2011 at 17 h 17 min

    • Télérama n’est jamais quelconque j’te f’rai dire. Cela dit, Florama c’est bien aussi !

      Nanmého …

      😦

      julesansjim

      24 août 2011 at 17 h 20 min

  2. Ah c’est trop gentil de me laisser un peu de répit dans mon projet de billet en proposant deux billets pour le prix d’un à « nos lecteurs » avides de … fiches de lecture ?

    J’allais démarrer la mise en ligne sur le blog de mon Padura et paf, je tombe sur Auster et Ferris. Merci Flo !
    du coup, à quoi bon me presser hein ? j’te l’demande !

    😉

    julesansjim

    24 août 2011 at 17 h 17 min

    • Mais non! Puisqu’on lit jamais les mêmes choses! Allez, instruis-moi!

      florence

      24 août 2011 at 18 h 13 min

  3. On peut dire Juléjimrama ?

    Gavroche

    24 août 2011 at 18 h 23 min

    • Il serait plus juste de dire Juléjimgravetélérameur !

      😉

      julesansjim

      24 août 2011 at 21 h 58 min

  4. Ooooh ouiiii ! Florama, ça te va si bien !
    Le Joshua Ferris m’a l’air très tentant… disons que ça me va bien ;o)) parce que je retrouve un peu de moi dans la façon dont tu évoques le personnage principal…
    Auster, j’ai toujours eu du mal à accrocher… je lis le premier chapitre puis je commence à caler…
    Je commence à me demander d’ailleurs si ça n’est pas de la paresse intellectuelle, car ça m’arrive de plus en plus souvent, de caler après le 1er chapitre.

    clomani

    26 août 2011 at 8 h 52 min


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