LES VREGENS

Les rats à capuche

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Depuis quelques mois, les « peuples » arabes sont descendus dans la rue pour virer les dictateurs. Pas les partis politiques, inexistants car interdits, mais les gens. Les hommes et les femmes (eh oui, voilées, peut-être, révoltées, c’est sûr) les jeunes et les vieux. Pas organisés, pas « encadrés », juste motivés par un même ras-le-bol. Les organisations politiques ont pris clairement le train en marche. Ces révoltes étaient spontanées. Elles venaient de la rue.

Curieusement, après avoir flirté sans vergogne avec ces mêmes dictateurs pendant des décennies, même les plus droitistes de nos politiques ont salué leur renversement. Ils ont porté aux nues les « révolutionnaires», qui sont allés jusqu’à payer de leur vie pour accéder à la « démocratie ». BHL et Sarkozy en révolutionnaires, ça valait son pesant de cacahuètes.

Les occidentaux sont même allés jusqu’à envoyer leurs armées en Libye, dans une opération militaire joliment appelée « Aube de l’Odyssée ». Avec l’assentiment de tous les politiques, de gauche comme de droite. Faut dire que l’ONU avait donné sa permission (du bout des lèvres, mais quand même) avec la résolution 1973, qui reprochait à la Libye « détentions arbitraires, disparitions forcées, tortures et exécutions sommaires », toutes choses qui n’existent naturellement ni à Guantánamo, ni en Tchétchénie, ni en Chine… Ni en Israël. Ni en Syrie, ni au Yémen, ni à Bahreïn, ni en Corée du Nord.

De la « zone d’exclusion aérienne » prévue par cette résolution, on en est aujourd’hui clairement aux bombardements de « zones ciblées », choisies par l’OTAN. Les « rebelles » n’ont pas gagné tout seuls, mais avec l’aide aérienne de l’Occident.

Et sans même que nos militaires aient à se salir les mains.

Ben oui, la guerre, c’est moche. Ce qui n’a pas empêché les opposants à l’intervention militaire d’être qualifiés de « pacifistes échevelés », et soupçonnés de sombres accointances avec le FN.

L’important, n’est-ce-pas, c’est que Khadafi soit parti. Tant pis pour les « dommages collatéraux ». On verra bien la suite…

Bref, gauche et droite réunies ont approuvé « le réveil des peuples arabes ». Comme si par chez nous, il n’était pas grand temps de se réveiller aussi…

Et puis, au hasard de mes pérégrinations sur le ouèbe (j’aime bien pérégriner) j’ai lu ça :

Il y a presqu’une quasi-unanimité sociale pour considérer que les inégalités actuelles sont insupportables, mais en même temps les mécanismes qui produisent ces inégalités sont d’une certaine façon globalement acceptés. […] Au fond, l’idéologie du mérite s’est partout imposée, porteuse d’un consentement silencieux à une partie des mécanismes producteurs des inégalités. Un bon indice : dans le monde intellectuel, depuis vingt ans, toute la réflexion sur les inégalités et la justice a porté sur la bonne distribution des richesses entre les individus.

Et c’est signé Pierre Rosanvallon, Libération, 27 août 2011…

L’article est là.

Du coup, forcément, j’ai repensé à nos échanges au sujet de mon article précédent.

Car si même les intellectuels « de gauche » ne jurent que les inégalités de revenus, on n’est pas sortis de l’auberge, et quelque part, que les gamins (anglais cet été, français en 2005) « brûlent les voitures de leurs voisins de palier, saccagent leurs propres écoles et équipements sportifs, agressent les pompiers en cours d’intervention, pillent des magasins pour piquer une paire de Nike ou un écran plat … » n’est pas très étonnant. Ils font clairement « un caca nerveux », et des « caprices d’enfants gâtés, euh non, frustrés. »

Parce qu’il est reconnu partout que consommer, c’est vivre. Que l’argent est LE but suprême.

Et les adultes, alors, ils font quoi ? Les parents ? Les profs ? L’institution ? Ben, ils cognent. Les gamins qui avaient appelé à l’émeute sur fessebouc, même sans aucun résultat (ces deux là n’ont pas été suivis) ont quand même pris quatre ans de gnouf.

Un autre, pour avoir volé un pack d’eau minérale (3,50 livres), hop, six mois ferme.

Mieux encore, la justice britannique a commencé à expulser les familles.

Ces « enfantillages » sont donc payés au premier franc. Ça leur apprendra, à ces petits cons.

Tout ça étant à rapprocher des détournements de pognon de requins beaucoup plus gros, Tapie, pour ne citer qu’un seul exemple, qui lui a encaissé un paquet de millions de « préjudice moral ». Les salariés des boîtes qu’il a coulées n’ont pas eu droit à la même mansuétude.

Si je comprends bien tout ce schmilblick, les « réseaux sociaux » c’est sympa chez les bougnoules, mais c’est vachement dangereux chez nous. Allez comprendre. Et justement. Comme je n’ai (sans doute) pas beaucoup de « maturité citoyenne », et qu’en plus je ne suis pas prof (je vais me faire allumer) je me suis dit qu’il fallait que je cherche encore.

Parce que, quand même, les assureurs britanniques viennent d’évaluer les dégâts des récentes émeutes à 200 millions de livres sterling. Dans les médias, c’est de ça qu’on a causé. Essentiellement. Même si certains ont quand même cherché à poser la seule question digne d’intérêt : pourquoi ?

Et la réponse des médias est simple : ce n’est pas une question raciale, ni religieuse, ni même un conflit « intergénérationnel ». Ni une question sociale. Non. Ces jeunes anglais, comme les français en 2005, ne sont que des casseurs, des délinquants, des incendiaires, des brutes et des lâches. Ils n’ont pas de cerveau (« mindless », disait Mark Stone sur Sky News), juste des tripes. Ils sont des « émeutiers », un mot qui a la même racine que le mot « émotion ». Je le sais, c’est un pote qui me l’a dit.

Alors, ces petits « sauvageons » (©Chevènement, encore un gars de « gauche), ces « adolescents sauvages et nihilistes », comme les décrivait le Daily Mail, c’est clair, ils ne sont pas tout à fait humains. Un peu comme les Communards en 1871, dépeints comme des bêtes sauvages, des hyènes, qui ne méritaient qu’une exécution sommaire (et parfois la recevaient) au nom du caractère sacré de la propriété privée, de la morale, de la religion et de la famille…

Et sur la façade du centre commercial Debenhams, à Londres, on les honnêtes gens étaient carrément appelés à dénoncer les « rats à capuche »…

Vous apprécierez. Les pauvres dénonçant les plus pauvres qu’eux.

Et comme ces petits voyous ne sont pas humains, forcément, ils ne sont pas très doués non plus. Du coup, comme ils ne peuvent gagner honnêtement leur vie, et bien, ils volent. Les salauds. Et en plus, sous les caméras de surveillance qui se multiplient partout dans les centres urbains européens. C’est bien la preuve qu’ils sont tarés. Alors que tout le monde sait que pour voler à grande échelle, et sans danger d’être chopé, il vaut mieux être banquier. Ou patron d’une multinationale.

Mais rassurez-vous, tout est « rentré dans l’ordre ». La police londonienne, débordée au début, a reçu le renfort des « honnêtes gens », constitués en milice. Pour les commerçants non plus, ces émeutes ne sont pas le signe d’un malaise social, mais juste « une forme d’avidité ». Ce qu’ils veulent, ces braves marchands, c’est continuer à faire leur bizness en paix.

Et pour David Cameron, (cité par le Canard de la semaine dernière)« l’immobilier londonien, l’un des plus chers du globe, doit rester un havre pour tous les nantis de la terre. Et les touristes continueront à apporter à l’économie locale ses 102 milliards d’euros de revenus annuels. » 

Et ça me fait penser à la seule fois où je me suis balladée dans le XVIème arrondissement de Paris. C’était chiant, il n’y avait rien, que les belles façades des immeubles cossus. Et bien à Londres, à Manchester, à Paris, à Marseille, c’est comme partout, on vire les pauvres du centre-ville. Et on construit des bureaux, des grands immeubles chics réservés à une clientèle aisée. Et fleurissent les boutiques de luxe et les bistrots sympas. Et les caméras de surveillance, of course. Sauf que plus personne n’y vit vraiment, dans ce genre d’endroit. Les pauvres ne viennent là pour bosser (quand ils peuvent), et rentrent dormir dans les cités dortoirs, loin, très loin.

Les émeutes de Watts, à Los Angeles, cela va faire 46 ans bientôt… Voici ce que Guy Debord avait écrit à ce sujet :

« La révolte de Los Angeles est une révolte contre la marchandise, contre le monde de la marchandise et du travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux mesures de la marchandise. Les Noirs de LA, comme les bandes de jeunes délinquants de tous les pays avancés, mais plus radicalement parce qu’à l’échelle d’une classe globalement sans avenir, d’une partie du prolétariat qui ne peut pas croire à des chances notables de promotion et d’intégration, prennent au mot la propagande du capitalisme moderne, sa publicité de l’abondance. Ils veulent tout de suite les objets montrés et abstraitement disponibles, parce qu’ils veulent en faire usage. De ce fait, ils en récusent la valeur d’échange, la réalité marchande qui en est le moule, la motivation et la fin dernière, et qui a tout sélectionné. Par le vol et le cadeau, ils retrouvent un usage qui, aussitôt, dément la rationalité oppressive de la marchandise, qui fait apparaître ses relations et sa fabrication mêmes comme arbitraires et non-nécessaires.
(…)
La société de l’abondance trouve sa réponse naturelle dans le pillage, mais elle n’était aucunement abondance naturelle et humaine, elle était abondance de marchandises. Et le pillage, qui fait instantanément s’effondrer la marchandise en tant que telle, montre aussi l’ultima ratio de la marchandise : la force, la police et les autres détachements spécialisés qui possèdent dans l’État le monopole de la violence armée. Qu’est-ce qu’un policier ? C’est le serviteur actif de la marchandise, c’est l’homme totalement soumis à la marchandise, par l’action duquel tel produit du travail humain reste une marchandise dont la volonté magique est d’être payée, et non vulgairement un frigidaire ou un fusil, chose aveugle, passive, insensible, qui est soumise au premier venu qui en fera usage. Derrière l’indignité qu’il y a à dépendre du policier, les Noirs rejettent l’indignité qu’il y a à dépendre des marchandises. La jeunesse sans avenir marchand de Watts a choisi une autre qualité du présent, et la vérité de ce présent fut irrécusable au point d’entraîner toute la population, les femmes, les enfants et jusqu’aux sociologues présents sur ce terrain. Une jeune sociologue noire de ce quartier, Bobbi Hollon déclarait en octobre au Herald Tribune : « Les gens avaient honte, avant, de dire qu’ils venaient de Watts. Ils le marmonnaient. Maintenant ils le disent avec orgueil. Des garçons qui portaient toujours leurs chemises ouvertes jusqu’à la taille et qui vous auraient découpé en rondelles en une demi-seconde ont rappliqué ici chaque matin à sept heures. Ils organisaient la distribution de la nourriture. Bien sûr, il ne faut pas se faire d’illusion, ils l’avaient pillée… Tout ce bla-bla chrétien a été utilisé contre les Noirs pendant trop longtemps. Ces gens-là pourraient piller pendant dix ans et ne pas récupérer la moitié de l’argent qu’on leur a volé dans ces magasins pendant toutes ces années… » »

Et bien oui, dans les banlieues anglaises, les pillards sont venus prendre la marchandise à laquelle ils n’ont pas droit.

Ah, mais me direz-vous, tu as dit qu’ils étaient très cons, ces gamins. Ils ne peuvent donc pas avoir réfléchi aussi loin, ils n’avaient pas de mot d’ordre (comme cette expression est parlante!) et puis, ils n’étaient pas « encadrés ». Mais encadrés par qui ?

Je me souviens de la manif de Cahors au sujet des retraites : dans un bel ensemble, les partis de « gauche », les syndicats, tout ce joli petit monde « organisé », et « conscient des enjeux », et « pacifique », avait laissé les petits jeunots s’avancer tous seuls devant les flics. Motif ? « Ils sont manipulés par le NPA »… Nous avons donc continué à « manifester pacifiquement », dans « les limites autorisées. »

Je vous en avais causé ici.

Pour la « gauche », les jeunes émeutiers font seulement partie de ce que Marx appelait le « lumpenprolétariat ». Ce ne sont pas des bandits au grand coeur. Ni des Robin des Bois. Rien de noble là-dedans. Ce sont des sauvageons. Des hyènes. Des animaux. Pas étonnant.

Parce qu’aujourd’hui, la gauche ne rêve plus à demain. Même si ses effectifs se réduisent comme peau de chagrin, même si les idées de la droite la plus dure sont dans tous les esprits, la gauche n’a plus d’idées, elle se contente d’espérer « une meilleure répartition des richesses. »

Et sur la façade des magasins « French connection », à Londres, il y a de grands panneaux de pub, comme celle-là :

Marchandise. Nous sommes des marchandises.

Et Mélenchon a annoncé ce matin qu’il voulait « débattre » avec les socialistes. Bientôt 2012, faut c’qui faut.

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9 Réponses

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  1. Que dire d’autre que « tu as entièrement raison »… sur toute la ligne.
    Et qu’est-ce que c’est que cette pub « je ne suis pas un lapin » pour une marque « French Connection » (p’tain, ça sonne « addiction » parce que, moi, ça me fait penser au film « French Connection ».)
    Et Méluche voudrait mettre de l’eau dans son vin en discutant avec les socialos ?

    En fait, je n’ai qu’un truc à dire : vive Guy Debord ! (et Naomi Klein)… entre autres !

    clomani

    29 août 2011 at 18 h 23 min

    • Méluche, il veut discuter avec tout le monde. Pas négocier ou transiger, discuter. Il lâchera pas.

      gemp

      29 août 2011 at 18 h 52 min

      • Je n’en sais rien. Que fera t-il au 2ème tour ?
        Je viens de lui demander sur son blog s’il appellera à voter PS au 2ème tour …

        Gavroche

        29 août 2011 at 19 h 28 min

      • Dans son long discours d’une heure (sur son site), Mélenchon confirme bien qu’il veut, plus que discuter, débattre avec tout le monde.
        C’est cohérent.

        Sinon, merci pour ce texte.
        Et concernant Watts, je ne peux résister à (re)mettre ce morceau, écrit pendant les émeutes.

        sleepless

        30 août 2011 at 10 h 43 min

  2. Et pendant ce temps-là, au Canada:

    «Passées inaperçues en France, les élections récentes au Canada étaient pourtant passionnantes. Un parti très à gauche de l’échiquier politique local, le Nouveau Parti Démocratique (NPD), a devancé de très loin les libéraux de centre gauche, qui ont dominé cet espace depuis cinquante ans.
    En transposant la situation dans le cas français – en terme de positionnement et non de contenu des programmes –, c’est un peu comme si le Front de gauche avait battu le PS à la régulière.»

    Malheureusement, Méluche, il est moins beau que Jack. Mais on peut rêver…

    gemp

    29 août 2011 at 18 h 48 min

  3. mi-juillet, après la petite « plaisanterie » des enveloppes piégées :

    Deux jeunes Grecs de 23 ans, principaux accusés du procès du groupe extrémiste anarchiste grec Conspiration des cellules de feu, ont été condamnés mardi à 37 ans de prison chacun, après avoir été reconnus coupables de « participation à un groupe terroriste ».

    …à 23 ans, condamnés à 37 ans chacun de taule pour avoir participé à un groupe terroriste….

    zozefine

    29 août 2011 at 19 h 57 min

  4. Le passage de Rosanvallon que tu cites m’a très exactement rappelé ce passage de Lasch (1979!!): « La conscience de classe est en déclin; les gens perçoivent leur position sociale comme un reflet de leur mérite, et se sentent donc responsables des injustices qu’ils subissent. La politique, de lutte sociale, dégénère en lutte pour la réussite personnelle. »
    (J’le connais pas par coeur, hein, mais je l’avais coché à la lecture!)

    florence

    29 août 2011 at 20 h 59 min

    • C’est sans doute pour ça qu’au lieu de se battre, ils se suicident…

      Quel monde allons nous laisser à nos enfants ?
      Quels enfants allons-nous laisser au monde ?

      Où est le vieil adage : « à chacun selon ses besoins » ?

      Gavroche

      29 août 2011 at 21 h 39 min

    • Bien vu le Lasch, Flo.

      sleepless

      30 août 2011 at 10 h 44 min


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