LES VREGENS

D’autres Europe

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"From the Hook of Holland to the Middle Danube"

"The Middle Danube to the Iron Gates"

Je vous parlais il y a quelques temps de Patrick Leigh Fermor, et j’y reviens car entretemps, je l’ai lu, son récit de voyage à pied de la Hollande à Constantinople en 1934. Et c’est magique, vraiment. Du magique qu’on se prend parfois à lire à voix haute tant la langue est riche, sinueuse, au bord de la préciosité, juste retenue du bon côté par l’ironie que permettent les cinquante années écoulées entre le voyage et l’écriture, et qui pousse l’auteur à se méfier un peu de son vieux journal de bord, selon lequel il aurait passé son temps à tirer pensivement sur sa pipe et à déclamer des vers latin en route. Leigh Fermor vieilli n’y croit pas trop.

Le départ en bateau depuis le centre de Londres donne le ton : méandres, lumières dans la nuit, bruits mystérieux, car tout le premier tome, en terres hollandaise et germanophone, se passe sous la neige, dans une campagne silencieuse. Le jeune homme, à peine débarqué, passe de l’autre côté du miroir, car en parcourant la Hollande, il lui semble pénétrer en trois dimensions les tableaux de maîtres qu’il admire depuis des années dans les musées. Tout le livre tente de préciser les nuances des différentes lumières sur les façades, la campagne et les fleuves, puisque Leigh Fermor suivra le cours du Rhin puis du Danube. Les descriptions de cathédrales sont grandioses, empruntant à tous les domaines, peinture mais surtout musique et théâtre, pour tenter d’en transmettre le souffle.

au fil de l'eau

L’Allemagne est une parenthèse surréaliste : le cadre des contes de Grimm tout nouvellement tendu de croix gammées, dans un effet de superposition presque burlesque. En janvier 1934, ce n’est encore qu’une incongruité, pas bien inquiétante à l’échelle du continent.

Grâce à des lettres de recommandation, à partir de la frontière autrichienne, le marcheur est hébergé dans des châteaux par d’anciens dignitaires de l’empire austro-hongrois, désormais provinciaux et nostalgiques ; il dévore leurs bibliothèques qui contiennent des classiques et des livres d’histoire dans cinq langues au moins. Au passage, dans les quelques grandes villes où il s’arrête un peu, il suit aussi leurs fils et leurs filles dans des folles soirées, et les filles d’aubergistes et de paysans des étapes plus champêtres lui laissent aussi des souvenirs très précis.

le château de Schönbühel (Autriche)

Celui-là, il ne l’a vu que de l’extérieur, mais peu importe : ceux où il a passé quelques nuits se confondent dans sa mémoire en un unique château archétypal, dont il nous offre une description dans les moindres détails, un peu à la manière de l’ouverture des Choses de Perec.

Hasard : au lendemain de son dix-neuvième anniversaire, mi-février, Leigh Fermor arrive à Vienne, en pleine vague d’arrestations et de combats de rues entre socialistes et fascistes ; l’électricité est coupée, le centre ville bouclé, l’armée partout. Mais il ne connaît rien à la politique. Pourvu que ses 5£ mensuelles soient bien parvenues poste restante, il peut reprendre la route. Il sera déjà loin quand lui parviendra la nouvelle de la nuit des Longs Couteaux, fin juin, dans une auberge de campagne.

Vienne, mi-février 1934

Le deuxième tome bascule, dans l’été brûlant, en terre magyare, où le marcheur triche un peu en se faisant prêter un cheval, puis roumaine. Au hasard d’autres bibliothèques de nobliaux, dans d’autres châteaux à l’allure désormais toute différente, très loin des flèches et des tourelles du versant ouest de l’ancien empire, Leigh Fermor se familiarise avec les vagues successives d’envahisseurs qui ont balayé la grande plaine hongroise depuis mille ans. Ce sont presque des litanies qui défilent, avec juste la magie des noms propres qui s’accordent aux mouvement des blés et de l’eau. C’est cette plaine, la même, qu’il a devant les yeux, avec juste le relief des puits, et le ciel est plein d’oiseaux. Il essaye de repérer des traces de ces mouvements de populations dans le vocabulaire. Mais les échanges avec les populations hongroises et gitanes ne peuvent pas passer par les mots, leurs langues sont impénétrables.

la même plaine hongroise par Karoly Lotz vers 1870

50 ans plus tard, l’écrivain ne s’y retrouve plus toujours sur les cartes: déjà à l’époque, la moindre bourgade avait trois noms : un allemand, un magyar et un roumain (Klausenburg/Kolozsvar/Cluj, ou Schässburg/Segesvar/Sighisoara, par exemple, ou encore pour les bains romains : Herculesbad/Herkules Fürdö/Baile Herculane). Mais après des semaines d’incompréhension totale, miracle, la frontière passée : il parvient parfaitement à comprendre et à se faire comprendre des Roumains grâce à sa maîtrise du latin.

Maintenant c’est la plongée dans la forêt et la montagne, dont les habitants redoutent les loups et les ours ! Un matin, au réveil, il observe, pétrifié, un aigle immense prendre son envol à quelques mètres de lui.

Le deuxième tome se termine sur le passage d’une autre frontière symbolique. Jusqu’aux confins de la Roumanie, tout le monde vit encore tourné vers l’ouest. Dès l’entrée en Bulgarie, on gagne d’un coup la sphère ottomane, que Leigh Fermor apprend à identifier à un détail infime : le geste de lever le menton pour signifier « non », au lieu de secouer la tête horizontalement.

Orsova (Roumanie), au bord d'une autre Europe

C’est à quelques kilomètres de là, sur la minuscule île d’Ada Kaleh, qu’il verra pour la première fois un minaret et des fez. Elle a été submergée par la construction d’un barrage en 1970, et sa petite poche de population turque a quitté la région.

Le troisième tome, qui aurait raconté la dernière portion du voyage, n’a jamais été écrit, mais il y aura bientôt un épilogue grâce à un journaliste indépendant anglais, Nick Hunt. C’est un habitué des reportages longs en terres étrangères, par exemple il a récemment suivi le retour chez eux de travailleurs étrangers de Dubaï, suite à la crise ; il a aussi voyagé en Laponie pour se rendre compte de la disparition des langues autochtones. Il a décidé de suivre les traces de Leigh Fermor, exactement : il partira à pied en décembre prochain, pour coller tout à fait aux saisons du voyage de son prédécesseur, et comme lui, suivra le cours du Rhin puis du Danube.

La vidéo sur cette page présente son projet, et je trouve déjà la comparaison des deux cartes, l’ancienne et la moderne, fascinante.

http://wedidthis.org.uk/projects/after-woods-and-water

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Written by florence

18 septembre 2011 à 15 h 29 min

4 Réponses

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  1. Un beau billet pour un superbe périple.

    Le projet de Hunt est très intéressant. J’espère qu’il pourra le réaliser sans encombres …

    julesansjim

    18 septembre 2011 at 22 h 06 min

  2. En Autriche, je crois que c’est plutôt le château de Schönbühel

    lenombrildupeuple

    26 septembre 2011 at 19 h 25 min

    • Oui, faute de frappe, mais ces bouquins valent quand-même le détour!

      florence

      26 septembre 2011 at 20 h 14 min


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