LES VREGENS

D’une écriture l’autre …

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Il y a quelques semaines j’ai regardé l’émission « D@ns le texte » sur le site d’Arrêt sur images.net consacrée aux écrits de guerre non publiés du vivant de Julien Gracq. Je n’avais jusqu’alors rien lu de cet auteur, l’émission m’ayant plutôt intéressé et certains commentaires se montrant très élogieux à propos de l’oeuvre de Gracq, je décidais d’y aller voir de plus près, à l’occasion. La bibliothèque disposait d’un exemplaire du roman « Le Rivage des Syrtes », je l’empruntais donc.

 

Premier étonnement dès les premières pages : l’exemplaire que j’avais entre les mains n’avait manifestement jamais été lu, ni par un lecteur-emprunteur ni même par un bibliothécaire puisque dès la page 9 je m’aperçus qu’il me faudrait libérer les pages dont les feuillets étaient encore solidaires !

Or, pour ce roman, Julien Gracq obtint tout de même le Goncourt en 1951 ! Qu’il refusa d’ailleurs… Mais qu’importe, ma surprise se transforma rapidement en désillusion lorsqu’après avoir lu quelques pages le livre me tomba des mains tant le style m’apparut lourd, emphatique et ampoulé. En voici un extrait, suivi de la critique de Claude Roy, critique sévère avec laquelle je suis en plein accord.

 

Julien Gracq

 » Il y a dans notre vie des matins privilégiés où l’avertissement nous parvient, où dès l’éveil résonne pour nous, à travers une flânerie désœuvrée qui se prolonge, une note plus grave, comme on s’attarde, le cœur brouillé, à manier un à un les objets familiers de sa chambre à l’instant d’un grand départ. Quelque chose comme une alerte lointaine se glisse jusqu’à nous dans ce vide clair du matin plus rempli de présages que les songes; c’est peut-être le bruit d’un pas isolé sur le pavé des rues, ou le premier cri d’un oiseau parvenu faiblement à travers le dernier sommeil; mais ce bruit de pas éveille dans l’âme une résonance de cathédrale vide, ce cri passe comme sur les espaces du large, et l’oreille se tend dans le silence sur un vide en nous qui soudain n’a pas plus d’écho que la mer. Notre âme s’est purgée de ses rumeur et du brouhaha de foule qui l’habite; une note fondamentale se réjouit en elle qui en éveille l’exacte capacité. Dans la mesure intime de la vie qui nous est rendue, nous renaissons à notre force et à notre joie, mais parfois cette note est grave et nous surprend comme le pas d’un promeneur qui fait résonner une caverne: c’est qu’une brèche s’est ouverte pendant notre sommeil, qu’une paroi nouvelle s’est effondrée sous la poussée de nos songes, et qu’il nous faudra vivre maintenant pour de longs jours comme dans une chambre familière dont la porte battrait inopinément sur une grotte. » (Le Rivage des Syrtes. Julien Gracq 1951)

 

Claude Roy

« Un style d’antiquaire, déployant de longues périodes drapées d’une élégance apprêtée, avec un croulement volontaire d’épithètes abstraites et rares, un entremêlement savant de principales et d’incidentes. Il n’est pas désagréable d’assister à une réaction contre l’écriture dite parlée, l’effilochement triste du langage auquel s’appliquent désespérément tant de jeunes romanciers. J’estime chez M. Gracq la tenue de l’écriture, mais je déplore qu’elle soit obtenue au prix du naturel.
     Les adjectifs dont s’alourdissent les branche et les rameaux de la phrase Gracq, comme de fruits trop pesants, tarissent automatiquement en moi les ressources d’émotion que je prêtais généreusement à l’écrivain. »      (Claude Roy, Libération, 5 décembre 1951)

 

Bien dit !

 

En fait, mon attente aurait sans doute été au moins en partie satisfaite si j’avais pu emprunter un roman de 1958 intitulé « Un balcon en forêt » dont l’intrigue se situe précisément durant la période dite de la drôle de guerre. Et c’est par le plus grand des hasards que j’allais être indirectement réconforté et amplement consolé lorsque je découvris la troisième nouvelle d’un petit livre de Laurent Gaudé ! Le livre a pour titre « Les Oliviers du Négus », titre de la première nouvelle. Et le texte qui m’a littéralement emballé traite de la guerre de 14-18 en Artois, il a pour titre « Je finirai à terre ».

 

En lisant cette nouvelle j’ai repensé à Gracq, aux propos tenus lors de l’émission, à certains commentaires dans le forum, ne tarissant pas d’éloges pour le « grand homme »

Voici un extrait, sans commentaires. Lisez, vous m’en direz des nouvelles !

 

« Les hommes étaient partis. Le silence était tombé sur tous les villages alentour. Les journées des femmes étaient longues et éreintantes : elles allaient et venaient, de la ferme aux animaux, de la cuisine aux chambres d’enfants. leurs mains se couvraient de cals, leurs dos se voûtaient. Elles usaient leur santé.

Les champs furent abandonnés. Les meules de foin laissés sur place, comme des huttes de paille sous le soleil immobile. Elles se desséchèrent, puis les premières pluies tombèrent, et elles commencèrent à pourrir. Elles restèrent là, dans les champs, à perte de vue, inutiles et gorgées d’eau. Elles s’affaissèrent doucement et commencèrent à moisir.

Au sommet de la colline du Prieur, les hommes avaient laissé une charrue, embourbée dans un sillon inachevé. Le cheval avait été dételé, mais les femmes n’avaient pas rentré la machine et elle resta penchée légèrement, enfoncée dans cette terre comme un vaisseau dans les sables…[…]… C’était ainsi sur des centaines de kilomètres. Partout les hommes étaient invisibles. Partout des herbes sauvages reprenaient leurs droits… […]… La terre, dans ce grand silence inquiet, commença à se demander ce qu’étaient devenus les hommes. »

*****************************

* la fiche wiki sur Laurent Gaudé

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Written by Juléjim

19 septembre 2011 à 17 h 27 min

5 Réponses

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  1. Je pense tout de suite, même s’il ne s’agit pas de la même guerre, à: « Il n’y aurait plus que des ronces dans nos champs. Et après?… Si, pendant des années, les mauvaises herbes y poussaient, ça la reposerait (la terre), elle en redeviendrait jeune et féconde. La terre n’entre pas dans nos querelles d’insectes rageurs… »

    florence

    19 septembre 2011 at 17 h 42 min

    • Et tu attends que je te cite l’auteur et le titre du livre peut-être ?

      Emile Zola « La Terre »

      Et toc !

      🙂

      julesansjim

      19 septembre 2011 at 17 h 56 min

      • Who else?
        Je ne m’en lasse pas.

        florence

        19 septembre 2011 at 18 h 22 min

  2. Bizarrement j’étais tombé sur le cul à la lecture du « beau ténébreux », de Julien Gracq. Une amie me l’avait fourré dans les mains rien que pour m’emmerder, ou pour me faire sortir de ce que je lisais à l’époque, où pour me provoquer, et il me fallut une bonne quinzaine de pages douloureuses, chiantes, et difficiles, pour commencer à reconnaître la langue, le verbe, le son et enfin la poésie.
    Se passait rien, dans ce bouquin, un type qui cogitait face à la mer, en gros, pendant trois cent pages.
    Ceci dit j’ai pris une claque.
    J’ai accepté de me battre et de tenir le coup, et c’est là que j’ai « écouté » le livre, parce qu’il était sonore, lumineux, puissant, et qu’il avait en son sein le rythme de l’océan, qui parfois se figeait comme un ciel uniquement parcouru de nuages, songeur comme un esprit qui s’abandonne et se perd dans les éléments.
    Non, c’était très beau, et possédait sans doute cette sorte de pureté de langage, ce côté patiemment ciselé qui peut être d’un chiant absolu, royal, complet et définitif.
    Pas sûr que je m’y replongerais, cependant.
    De laurent Gaudé, j’ai lu le « soleil des Scorta », et si j’en ai gardé un bon souvenir, il s’est effacé aussi vite qu’une trace sur le sable d’une plage, malheureusement.
    Bizarre.

    MHPA (@hammerandropov)

    19 septembre 2011 at 18 h 00 min

  3. Zut, on ne peut s’abonner avec son blog ?
    Je mets le lien ci-contre
    http://hammerandropov.blogspot.com/

    MHPA (@hammerandropov)

    19 septembre 2011 at 18 h 02 min


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