LES VREGENS

Les mots de la crise

with 5 comments

La Migrant Mother de Dorothea Lange, 1936

Le glissement du vocabulaire politique vers le technique a déjà été bien montré, par exemple par Eric Hazan dans LQR, la propagande au quotidien (2006). Mais voici une tribune dans le New York Times qui applique cette analyse plus précisément aux discours sur la crise. Ou plutôt sur les crises, puisqu’il s’agit de comparer les mots de 1934 et de 2010-2011. C’est écrit par des Américains, oui, et pas par des membres d’un groupuscule gauchiste, mais par d’honorables professeurs de science politique et de droit à Yale.

Traduction:

« À l’heure de l’avalanche des mauvaises nouvelles économiques, les Américains tentent de se réconforter en se disant qu’on a déjà connu ça, à l’époque de la crise de 29, où les conditions de vie étaient encore pires, et qu’on s’en est tiré.

Mais il y a une grande différence entre ces deux époques : le vocabulaire employé par les politiques pour parler de nos problèmes a changé. Alors qu’à l’époque, ils se référaient tous, en termes moraux, au peuple, à la famille, et à au souci de la société toute entière, ils se gargarisent aujourd’hui du vocabulaire froid et technique de la comptabilité budgétaire.

Il y a là plus qu’une évolution superficielle de rhétorique. Ce glissement risque de nous faire perdre les outils intellectuels pour résoudre les difficultés d’aujourd’hui.

Replongeons-nous en juin 1934. Des millions d’Américains sont au chômage et perdent leur logement, sans autre perspective. Le Président Roosevelt réagit en créant le Comité de la Sécurité Économique. Au Congrès, il explique que « la sécurité des hommes, des femmes et des enfants du pays doit passer avant tout ». Tous les Américains, martèle-t-il, « doivent avoir un logement décent ; il faut que ce logement soit à proximité d’un lieu de travail, et il faut des protections contre les malheurs qui ne peuvent être totalement éliminés de ce monde que l’homme a construit ».

Roosevelt demande à ce comité de créer des « moyens solides » pour protéger les gens des « grands bouleversements de la vie, surtout ceux qui résultent du chômage et de la vieillesse. ». Ces « moyens solides » deviendront les retraites de la Sécurité Sociale, l’allocation vieillesse et la caisse de chômage.

Revenons en février 2010. Des millions d’Américains sont au chômage, les saisies de logement atteignent des records, et beaucoup de pauvres se retrouvent sans aide. Le Président Obama réagit en créant la Commission Nationale de Responsabilité et de Réforme Fiscales. La tâche de cette commission est « d’améliorer la situation fiscale, d’atteindre l’équilibre fiscal à long terme, et de mettre fin à l’augmentation des allocations ». En accord avec ces objectifs, la Commission recommande des coupes dans les allocations versées, c’est-à-dire dans ce qui a été mis en place à partir de 1935 pour aider les chômeurs, les personnes âgées, les handicapés et les malades.

En août 2011, le Congrès légifère, pas pour venir en aide aux précaires, mais pour réduire les dépenses de l’État. La mission officielle du nouveau « super-comité » est d’arriver à l’équilibre fiscal en recommandant des mesures « pour réduire le déficit » d’au moins 1,5 trillions de dollars en dix ans.

C’est ainsi que la situation dramatique de millions d’Américains se trouve réduite à la terminologie clinique de la comptabilité budgétaire. Les allocations qui protègent les Américains des risques de l’économie de marché deviennent des « avantages acquis » (entitlements) qu’il faut revoir (comprenez : supprimer) au nom de l’équilibre fiscal et de la réduction du déficit.

En termes de politique économique, nous considérons que réduire les prestations sociales est une très mauvaise idée. Mais nous voudrions aussi faire une observation de fond sur la langue, et sur l’état d’esprit collectif que cette langue reflète.

En 1934, on insistait sur les gens, sur la sécurité des ménages, et sur les risques économiques courus par tous ces ménages. Aujourd’hui, les gens ont disparu. On parle maintenant du budget de l’État, pas de l’économie réelle où vivent les vrais gens. Le seul point de morale qu’on voit à l’oeuvre dans les débats d’aujourd’hui, c’est la sévère injonction faite à l’État de ne plus vivre au-dessus de ses moyens. Quand on mentionne les effets de cette politique sur la vie des Américains moyens, c’est seulement pour inciter les malades à réduire leurs dépenses de santé et les salariés, déjà pris à la gorge, à économiser pour leur retraite.

Des années 30 aux années 60, comme le montre l’historien Daniel T. Rodgers (Princeton) dans son nouveau livre, le discours public aux États-Unis, faisait toujours référence aux conditions de vie des citoyens moyens, à nos institutions et à notre histoire communes. Au cours des cinq dernières décennies, ce discours a changé pour se recentrer sur les choix, les actions et les préférences individuels. La langue de la sociologie et de la collectivité a été remplacée par la langue de l’économie et de l’individualisme.

En 1934, l’État, c’était nous. Nous partagions des situations historiques, des risques et des obligations. Aujourd’hui, l’État, c’est un ennemi : pas une institution qui sert l’intérêt commun, mais une présence étrangère qui fait obstacle aux buts individuels. Les prestations sociales sont devenues des « avantages acquis » : ce terme ne fait plus référence à la base de la sécurité économique des ménages, précieuse et financée par la collectivité, mais à une grave menace à la survie du pays.

Au cours des cinquante dernières années, nous avons perdu les mots, et donc les idées, pour poser correctement les termes du problème.

Est-il encore possible d’en parler ? Peut-être pas. »

Theodore R. Marmor, professeur émérite de politiques publiques, et  Jerry L. Mashaw, professeur de droit, tous deux à Yale.

La Migrant Mother d'Alec Soth, 2011

Peut-être y a-t-il là un peu d’angélisme à propos de Roosevelt, mais finalement, là n’est pas la question: au moins les mots de son époque interdisaient-ils une certaine indécence. À moins qu’ils n’aient servi que de rideau de fumée?

Paul Krugman allait dans le même sens dans sa récente chronique sur la rupture unilatérale du contrat social par les très riches. Je pense donc qu’il est un peu rapide de considérer, comme on l’entend souvent, qu’il n’y a pas de gauche aux États-Unis.

La tribune en VO:

http://www.nytimes.com/2011/09/24/opinion/how-do-you-say-economic-security.html?_r=1&scp=1&sq=words%20sociology%20economy&st=Search

La chronique de Paul Krugman en VO:

http://www.nytimes.com/2011/09/23/opinion/krugman-the-social-contract.html?partner=rssnyt&emc=rss

La chronique de Paul Krugman en VF:

http://www.rtbf.be/info/chroniques/chronique_le-contrat-social?id=6805183&chroniqueurId=5032403

Le photographe Alec Soth a récemment publié une galerie de portraits d’Américains moyens d’une petite ville de l’Illinois:

http://www.nytimes.com/interactive/2011/01/23/magazine/rockford.html

Publicités

Written by florence

25 septembre 2011 à 13 h 22 min

5 Réponses

Subscribe to comments with RSS.

  1. Merci Flo… ça fait se dresser les cheveux sur la tête mais ça me semble exact.
    On a perdu l’humanité en route.
    Je vais aller voir les photos…

    clomani

    25 septembre 2011 at 15 h 36 min

  2. Ok, le vocabulaire trahi les intentions…mais bizarrement, il semble parfois plus facile d’agir contre des problèmes identifiés par le jargon économique que contre ceux définis par « malheur », « grands bouleversements de la vie »…
    Pour rappel, ce n’est pas le « New Deal » qui a arrêté la crise de 1930, mais la croissance générée par les énormes investissements « militaires » dès janvier 1937 et les destructions de la guerre conséquente. Aujourd’hui, les quêtes de croissances s’alimentent notamment par l’obsolescence programmées, destructions politiquement correctes!

    frisbee16

    26 septembre 2011 at 11 h 25 min

  3. Merci Miss Flo pour cette trad très éclairante en effet sur la profonde dépression, pas seulement économique mais aussi morale, que traverse le continent américain depuis plusieurs années maintenant. J’ai retrouvé un travail documentaire sur la pauvreté aux states que j’avais un peu suivi et que j’ai inconsciemment délaissé au fil du temps, distrait par l’urgence et l’attraction d’autres centres d’intérêt sans doute.

    C’est par là :

    http://www.telerama.fr/idees/les-nouvelles-secessions-americaines-4-lles-blancs-pauvres-de-l-amerique-profonde,54100.php

    julesansjim

    2 octobre 2011 at 11 h 39 min

  4. ce que dit freesbee plus haut fait aussi froid dans le dos. à quand une bonne guerre pour relancer tout ça ? moi, dans ma grèce exsangue et qui n’a pas fini de plonger dans la dépression à tous points de vue, je sens, plutôt je redoute un retour guerrier et nationaliste, facho et dictatorial. ce serait logique, ce serait terrible.

    zozefine

    5 octobre 2011 at 22 h 40 min

  5. J’ai l’impression qu’il fut une époque où il fallait vendre/imposer à tous l’American Dream et les gens y croyaient. Maintenant l’illusion ne fait plus long feu.

    Un peu hors sujet mais pas tant que ça, je viens de lire un article intéressant (mais incomplet) sur l’impact de la récession dans l’art aux États-Unis.
    http://www.guardian.co.uk/culture/2011/nov/13/us-cultural-response-economic-hardship?INTCMP=SRCH

    murielle

    21 novembre 2011 at 20 h 42 min


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :