LES VREGENS

Paroles contre paroles.

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D’abord, il y a eu un tirage au sort. Puis un second et un troisième. A chaque fois, Jean-Christophe a reçu un courrier pour l’informer qu’il venait d’être sélectionné. Il a ensuite reçu sa convocation, ignorant tout de l’affaire qu’il aurait à juger.

Il se retrouve maintenant en délibéré, avec les 3 magistrats professionnels et les 8 autres jurés. Ils doivent juger, décider de la vérité. De la vérité avec un grand v. Jean-Christophe est cartésien, la vérité il s’en méfie.

La présidente explique que le curseur peut aller de zéro, la relaxe ; à vingt. Vingt ans de réclusions pour viol aggravé. La décision sera prise à la majorité de huit voix au moins, chacun des douze jurés a une voix.

Jean-Christophe se demande si la justice n’est finalement pas qu’une question d’arithmétique : 12 jurés, 3 magistrats et 9 citoyens, 7 femmes et 5 hommes, 12 fois 1 voix, 8 oui et je retiens 4 ans, 10 ans, 20 ans, 0 …

Et là, il doit se déclarer, « sur son honneur et en sa conscience… », et il n’a pour se décider que le souvenir des paroles entendues. Celles du procureur, de la plaignante et celles de l’accusé, avec leurs avocats.

Paroles contre paroles.

La présidente insiste, solennelle : « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise, est un viol ».

A l’arithmétique, il faut donc ajouter la sémantique.

« Pénétration », « violence », « contrainte », «  menace », « surprise », a quoi ça se reconnaît ?

La président invite maintenant chaque juré à donner son avis. « elle affabule », « la pauvre, elle a l’air perdue », « quand tu vois la gueule de sa bonne femme, tu comprends qu’il soit allé voir ailleurs », « elle, elle voulait seulement de l’amitié », « c’est clair, il est coupable » , « mais, puisqu’ils étaient amants depuis 3 ans ».

Jean-Christophe lui, veut s’en tenir aux faits.

« et pourquoi qu’elle n’a pas appelé la police tout de suite ? ». « elle s’est réfugiée chez son voisin, un vieux sénégalais. C’est lui qui ne voulait pas téléphoner à la police, il disait qu’il ne voulait pas d’histoire avec la police. D’ailleurs, à la barre,  il n’a su dire qu’il ne comprenait pas pourquoi il était au tribunal alors qu’il n’avait rien fait et que la prochaine fois, il n’ouvrira pas sa porte. »

« l’accusé lui a mis un coup de poing quand même », « 3 heures avant leur relation sexuelle, ils ont pu se rabibocher entre temps ». « elle dit qu’il n’avait jamais été violent auparavant ». « pourquoi elle mentirait ? ». « il clame son innocence, il n’a jamais varié dans ses déclarations ».

Qui croire ?

Qui croire quand l’accusé dit qu’il est resté 48 heures en garde à vue sans dormir ni manger,  qu’en le descendant au dépôt, le gardien de la paix l’a violemment frappé et qu’il retire son dentier pour montrer aux jurés la dent manquante, en preuve ?

Pourtant sur la vidéo de l’interrogatoire, les policiers sont courtois avec lui, d’une extrême politesse, usant du « Monsieur, vous… »…

Oui mais ces mêmes policiers lui disent sans ménagement « tu viens, tu t’assoies, tais-toi » dans les couloirs du tribunal, qui n’a pas de caméra.

Jean-Christophe constate les lézardes qui courent sur les murs du palais de justice, le tribunal est bien peu reluisant, vieillot et décrépi. Il a été sensible à la plaidoirie de l’avocat de la défense. « il n’y a pas une victime, il n’y a pas un coupable, il y a deux personnes qui ne disent pas les mêmes choses. Et pourtant, une de ces deux personnes est là, confortablement assise auprès des jurés et l’autre personne est ici, assise, faute de place et de moyen, sur une chaise de camping, sous le regard réprobateurs de deux policiers ».

Jean-Christophe rappelle alors que dans leurs témoignages, « elle dit qu’elle a été contrainte, lui dit qu’elle était consentante. Elle dit qu’il a reçu 3 coups de téléphone ce soir là, lui dit que non. Cette vérification aurait aidé à savoir qui de elle ou de lui ment et qui dit la vérité. Mais la police n’a pas mené ces investigations. ».

La présidente lâche alors « Ils n’ont pas le temps, pas l’envi, pas les moyens. Bon, allez, assez discuté, on passe au vote ! »

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Written by lenombrildupeuple

2 octobre 2011 à 19 h 07 min

5 Réponses

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  1. Ça me rappelle ce texte: Au Guet-apens de Maître Mô.

    gemp

    2 octobre 2011 at 19 h 29 min

  2. Terrible…

    clomani

    2 octobre 2011 at 19 h 30 min

  3. Gloups… Effectivement, moi aussi, ça m’a rappelé Maître Mo…
    Et je n’aimerais pas être à la place des jurés.
    Ni à celle des flics, qui, comme souvent, n’ont pas beaucoup creusé… Faute de motivation et de moyens.
    Vous avez dit « politique du chiffre ? »
    Vite, trouver un coupable, sans même chercher à comprendre le pourquoi du comment, la psychologie des protagonistes, le déroulement des faits…
    Mais avec ça, comment juger ?

    Gavroche

    2 octobre 2011 at 19 h 36 min

  4. Lorsqu’on a vécu aussi douloureusement ce rôle, heureusement passager, de juré d’assises, je me demande s’il est encore possible de porter sereinement le moindre jugement sur ses concitoyens. Car après tout c’est ce que nous faisons tous assez tranquillement, au quotidien, spectateurs que nous sommes de l’incessante litanie des faits divers défilants sur nos écrans ou sur la bande passante de nos radios. La différence c’est que là, en l’occurrence, on ne nous demande rien, a priori, et que notre « jugement » ou notre « avis » ne se traduit par aucune sanction, punition ou peine, a posteriori. Sauf qu’on pourrait tout de même se demander si tous ces jugements, aussi hâtifs qu’à la pelle, que l’on s’empresse d’émettre à tout va, ne serait pas ce qui nourrit cette chose aussi mystérieuse que manipulable et qu’on nomme « opinion publique » ?

    julesansjim

    4 octobre 2011 at 17 h 31 min

  5. moi aussi, j’ai fait gloups. en me réjouissant de ne pas être juré. parole contre parole. je me rappelle en psycho expérimentale, au cours au cours duquel on avait collectivement vécu un événement qu’on avait dû narrer ensuite, comme « témoins ». 50 étudiants, 50 versions, qui allaient du noir au blanc, du oui au non, de en haut à en bas. tout le monde sincère, mais ayant retravaillé l’histoire dans sa tête. tout le monde ayant interprété, réécrit dans une forme cohérente et avec ses préjugés l’affaire. pourtant il y a bien une Vérité, à savoir un fait avéré. nos (non) discussions sur les ovni ou les tables tournantes en … témoignent !

    zozefine

    5 octobre 2011 at 22 h 00 min


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