LES VREGENS

Un chant de résistance …

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Toute période humaine douloureuse se doit d’avoir une raison d’espérer.

Ainsi, même dans les pires moments, on trouve d ‘étonnantes expressions de beauté.

Souvent la poésie, la littérature sont les moyens de la transporter. La musique, parfois dans le plus grand dénuement, arrive encore à la magnifier. Et quand on n’a pas d’instrument, il n’y a plus que la voix, véhicule de la pensée, support de l’émotion.

Ainsi naissent les chants de la révolte, chassant toute idée de résignation.

Ils ont alors une farouche tendance à s’expatrier !

Ainsi Die Moorsoldaten, peut être considéré comme l’un des premiers chants de la déportation et de la résistance. Il s’agit d’une œuvre collective composée par des détenus du camp de concentration de Börgermoor ouvert en juin 1933 par le régime nazi.

Dès l’été , Johann Esser écrit un texte intitulé Bögermoolied, remanié  par Wolfgang Langhoff. Rudi Gogel et Herbert Kirmsze, leurs compagnons d’infortune mettent le texte en musique en 1934. Les détenus du camp sont principalement des antifascistes et des juifs allemands.

Hannes Wader le chante ici devant des ouvriers. Mais si, vous le connaissez bien, c’est notre chant des marais

Il serait bon que notre époque ait aussi son chant de résistance contre …Dans « Pierrot le fou » le poème cinématographique de Jean-Luc Godard, Anna Karina soliloque le long de la plage

Prémonition de notre temps présent ? Les visionnaires ont évidemment de l’avance …

Et puis, je me suis souvenu de ça

ça prend les tripes, cette chanson, interprétée par Leonard Cohen en 70 sur un plateau de l’ORTF. Et avec des mots en français pour évoquer la résistance française.

Et pour cause, il s’agit de l’adaptation de la complainte du partisan, écrite à Londres en 1943 par Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Anna Marly pour la musique. Comment ça, Anna Marly .. ?

Elle aurait donc composé les DEUX plus belles chansons de la Résistance ?

Ben oui.

La plus célèbre, elle l’écrivit en russe (elle est née Anna Betoulinsky, à St Petersbourg)

Puis cela devint le « Chant des Partisans » grâce à Kessel et Druon, à Londres avec Anna. Vous reprendrez bien un p’tit coup de la version originale …

Donc, pour en revenir à Leonard Cohen, il récupère l’adaptation en anglais par Hy Zaret de la complainte du partisan. Ce dernier l’avait entendu sur la BBC. En 1969, ayant décidé de devenir chanteur, il enregistre son deuxième album « Songs from a room » qui contient le partisan complètement ré-inventé par l’arrangement. C’est peut-être la plus belle version filmée de la chanson, et interprétée en direct. Nous la devons à Joe Dassin, alors en plein succès chez nous (ah, les « Champs-Elysées »!..) , fin connaisseur de la musique nord-américaine, et qui fait venir Leonard à Paris en 1970.

On peut comprendre que le fils de Jules Dassin, victime du mac-carthysme, soit sensible aux chants de résistance. Ce qui rend savoureux le dialogue entre le père et le fils, quelque temps plus tard, lorsque Joe fit « l’Amérique », le tout en présence de Mélina Mercouri, autre grande exilée …

Pour se souvenir de qui fut sur la liste noire

Mais j’ai gardé un petit plus. Ce qui me rend très précieux l’interprétation du partisan de Leonard Cohen (je sais qu’il la chante pratiquement dans tous ses concerts) c’est cette intensité, cette tension dans la voix, sans la projeter, puissante et retenue en même temps. Cette chanson compte pour lui, ce n’est pas rien.

Ce jour-là, à la fin de la chanson, les caméras ont continué de tourner … et Jean-Marie Coldefy, le réalisateur, eut l’intelligence de ne pas couper l’enregistrement . Voyez comment Léonard Cohen tarde à faire retomber son émotion,  puis l’évacue avec ses musiciens autour de lui. Alors, reprenons-en un p’tit bout et laissons filer le reste …

A toute missive, son post-scriptum, aussi en voilà un :

la chanson de résistance appartient à tous les peuples qui ont souffert, et qui se souviennent.

Née au sein du peuple cree, Buffy Sainte Marie a repris à son tour le french partisan. De plus elle fut, elle aussi, blacklistée sous Lyndon Johnson ET Richard Nixon, totalement interdite sur toutes les radios amerlocaines. Seules les télés purent l’inviter à chanter ses -grands- succès. Mais il lui était interdit, consigne de la Maison-Blanche, de parler des problèmes des natives ou de passer des messages en faveur de la paix. Ne pouvant parler aux adultes, elle participa avec bonheur pendant cinq ans à Sésame street.

C’est beau à pleurer, même si « le ciel entier » remplace « la France entière » …

Bon, mais comment c’est la première version, celle chantée à la BBC par Anna Marly ? La voici, pour ainsi mesurer toute la part créative de Leonard Cohen …

Comme l’a si bien dit Jean Ferrat, il y en a qui ne chantent pas pour passer le temps … ils marquent le temps.

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13 Réponses

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  1. Merci Randal, tu m’as tiré des larmes avec le chant des partisans et Léonard… Je me souviens très bien de cette époque où on découvrait ce chanteur canadien. J’avais même un bouquin avec toutes les paroles de ses chansons, en anglais et traduites en français. Et puis, avoir la chance de voir les caméras traîner sur l’invité d’une émission, ça c’est super ! Et merci aussi.

    En prime, j’entends parler pour la 1ère fois d’Anna Marly, et je constate qu’elle a su écrire des musiques qui prennent aux tripes et donnent envie de se lever, en même temps qu’on lève le point ;o).

    Mon premier chant des partisans, j’étais petite. C’était à Genève, à l’Opéra il me semble. Mon père avait acheté 4 places pour aller écouter les Choeurs de l’Armée Rouge ! Je me souviens parfaitement avoir été parcourue de frissons en l’entendant. Ecoutez plutôt…

    Il me semble qu’il existe aussi une version « latino américaine » de ce chant, par Quilapayun ou Inti Illimani mais impossible de la retrouver sur Dailymotion.

    clomani

    3 octobre 2011 at 15 h 29 min

  2. Merci Randal pour cette contre-plongée vers des temps qui conjuguent le beau verbe « résister ».

    Les jours « sans » on se dit que les puissances d’argent l’ont effacé des dictionnaires, lui préférant d’autres infinitifs définitifs qui expriment toutes sortes d’actions… en Bourse.
    Et puis voilà qu’un jour « avec » nous fait croiser un proche qui te demande : « Tu connais ce chanteur : Cyril Mokaiesh ? » et comme tu réponds non il te fait écouter ça :

    ****************************************
    Parmi les commentaires sous la vidéo j’ai particulièrement apprécié celui-ci :

    « Ça fait du bien de voir un « jeune » avoir encore quelques aspirations humanistes et le revendiquer haut et fort. Votre génération de branleurs est plus conservatrice et réac que ne l’était celle de vos grand-parents. Bien sur il y a la crise etc et c’est dur d’avoir un peu de générosite de coeur quand on se dit qu’on va galérer mais justement bande de décérébrés, vous devriez être révolutionnaires et dire merde à ce monde dégeulasse au lieu de vous extasier devant le capitalisme sauvage. »
    fabricerenauld

    … un jour « avec » que j’te dis !

    😉

    julesansjim

    3 octobre 2011 at 15 h 40 min

  3. Je ne connaissais pas Buffy Sainte Marie, avant que le Randalounet m’en parle, hier… Boudiou, quelle voix !

    Voilà son site perso :

    http://www.creative-native.com/index.php

    Et j’ai toujours adoré les indiens, quand j’étais petite, je voulais jamais faire le cow-boy. Déjà.

    La terre est belle, précieuse, eux le savent, depuis toujours…

    Et sinon, pour chanter la révolte, il y a ce site, où je vais depuis longtemps :

    http://www.deljehier.levillage.org/chan_rev.htm

    Vous y trouverez de sacrées pépites …

    Et sur celui-là :

    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/chant-revolutionnaires.htm

    Dans lequel je craque régulièrement pour celle là :

    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/Bella-Ciao.htm

    Une version trilingue de « Bandiera rossa » (assez kistch) :

    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/Bandira-Rossa.htm

    Et aussi des chansons en russe, qui me font chialer (l’atavisme, sans doute) :

    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/La-princesse-Miarka.htm
    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/Katiouchka.htm

    Et pour finir, sur une note plus marrante, cette chanson d’Evariste, que je passais régulièrement quand je bossais en radio :

    http://www.chambre-claire.com/PAROLES/la-revolution-evariste.htm

    Gavroche

    3 octobre 2011 at 15 h 44 min

  4. En fait, Quilapayun (et pas qu’eux) ont chanté un autre beau chant révolutionnaire (je vous mets la version « zapatistes » ;o) :

    clomani

    3 octobre 2011 at 15 h 49 min

    • De Quilapayun à Victor Jara il n’y a qu’un pas ! J’ai déjà posté son « Te recuerdo Amanda », j’en remets une couche ici avec « Manifiesto » :

      ************************************
      Traduction vite fait des premiers vers :

      « Yo no canto por cantar
      ni por tener buena voz
      canto porque la guitarra
      tiene sentido y razon,
      tiene corazon de tierra
      y alas de palomita… »

      Je ne chante pas pour chanter
      Ni pour avoir une belle voix
      Je chante parce que la guitare
      A du sens et de la raison
      Elle est le coeur de la terre
      Elle a des ailes de colombe …

      julesansjim

      3 octobre 2011 at 16 h 32 min

  5. Alors du coup, voilà, deux absents, ensemble :

    Gavroche

    3 octobre 2011 at 16 h 49 min

    • Il a beau dire le Victor mais il a quand même une sacrée « buena voz » !

      🙂

      julesansjim

      3 octobre 2011 at 22 h 04 min

  6. c’est magnifique, déchirant, stimulant. choix judicieux. on l’a pas encore, ou je me trompe, notre chant de résistance, mais donc de rage, de désespoir et d’espoir, de lutte, de refus et d’avenir ? on comprend les armées irlandaises et leur uilleann pipes en tête, et je pense à alain, la nuit de sa mort, quand il chantait « c’est la lutte finale… ». je pense à tous ceux qui ont chanté à leur manière un puissant NON aux oppresseurs et aux massacreurs, aux tortionnaires et aux sanguinaires. j’espère qu’on le trouvera notre chant de résistance, avant que la banksteritude nous bouffe pieds et poings liés sur l’autel du progrès néo-libéral…

    zozefine

    5 octobre 2011 at 21 h 47 min

  7. Sublissime billet Randalounet !
    Je connais une Compu qui va fondre de plaisir avec « son » Léonard 😉
    Tiens même ma mère devrait adorer revoir son amoureux secret Joe.
    Quant à Buffy Sainte Marie je crois bien que c’est mon oncle de 11 ans mon ainé qui me l’avait fait connaitre en même temps que quelques vieux autres trucs.
    Tiens juste pour faire le malin je vais mettre l’anti-chanson révolutionnaire :

    alainbu

    5 octobre 2011 at 22 h 27 min

  8. Merci Randal de m’avoir rappelé Buffy Sainte Marie qui m’était sortie de la mémoire.
    Les chants de résistance sont les chants les plus beaux; De toutes les résistances, partout, de tous temps.
    Zozefine évoque l’Irlande, j’entends The Foggy Dew que tous ont chanté et chantent encore. http://www.youtube.com/watch?v=A9MRbek0JXk

    asinuserectus

    6 octobre 2011 at 9 h 09 min

    • en v’là un de beau chant de révolte, sublimé par le sang versé … j’aime particulièrement cette version, car la chanteuse … la chanteuse… l’émotion, quoi

      randal

      6 octobre 2011 at 9 h 47 min

      • J’ai hésité entre les deux versions. J’ai choisi l’autre à cause des images.

        asinuserectus

        6 octobre 2011 at 12 h 02 min

  9. ben, là, on a les deux … :-))

    randal

    6 octobre 2011 at 13 h 07 min


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