LES VREGENS

De Syros à Syros, en passant par ailleurs, par autrement et par autre chose, par elles et par eux.

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De Syros à Syros, du 1er septembre au 2 octobre 2011, d’ici à ici, de moi avant à moi après, en passant par ailleurs, autrement et autre chose, par elles et par eux.

Le commencement, la naissance de ce périple, qui n’est jamais que la fin de 56 années et le début de celles qui restent.

« Il était une fois une sylvie des sylves, qui le savait tout en l’ignorant, coincée dans sa maison, petit îlot de verdure dans un paysage aride, posée sur une petite île dont on a fait le tour en un jour, Syros, plantée sur une mer idéalement désirable pour certains, mais tellement plate, tellement monochrome, tellement liquide pour elle qu’elle ne la regardait pour ainsi dire jamais, et y allait encore moins ». La suite suit.

Le contexte direct, car il y en a toujours un.

Avec mes 60 chats (non, bien plus, 61, 62, 63… 80, 81, 82… 100, 101…)

chats en route pour la chine, petits veinards, va ! 100 au départ, 40 à l'arrivée...

et en 7 ans de vie sur l’île, je n’ai pas eu souvent l’occasion de partir. Problèmes de garde des chats, d’argent. Chaque fois que j’en suis sortie, c’était pour des raisons de santé, et directement en Suisse. Le trajet Syros – Athènes – Genève – Saint Luc – retour, je le connais par cœur, et jusqu’à l’écoeurement. Premier accroc à cette routine, le rendez-vous de Bourges en mai de cette année. Avec quelques Vrégens, des vrais dans la vraie vie. Une respiration. La première depuis toutes ces années. J’en reviens ébranlée. Pour l’occasion, je me suis loué une voiture, un gros veau mollasson, mais que pour finir je vais garder tout le temps de mon séjour en Suisse, tellement le sentiment de pouvoir me déplacer droit devant, tout en m’arrêtant tous les 500 mètres si je veux, est grisant. Je commence à mesurer mon sentiment d’enfermement dans l’île. J’ai mis 12 heures pour aller de Pontarlier à Autun, je n’avais pas assez d’yeux, de nez, d’oreilles, de bouches pour jouir des forêts, du Morvan, des maisons traditionnelles, de la tchatche avec la vendeuse de vin d’Arbois, des champs, des virages et des lignes droites. Le reste vous le connaissez, on s’est vus. Je passe par Bourges pour parler de mon voyage récent, parce que ces quelques jours à vadrouiller sur les routes de France et à vous rencontrer sont vraiment à la racine de mon périple de septembre.

Ô miracle, une arrivée de fric frais, remboursement de dettes abyssales, changement d’étage des vins au supermarket (je suis passée du niveau sol – vins en boîte, Mostaganem grecs, retsina en carton – au 1er étage, nettement moins corrosifs) et surtout achat d’une nouvelle voiture. J’en avais marre de ma Fiat « Tsincouétsento » dont j’ai payé trois ou quatre fois le prix d’achat à force de réparations, faute d’avoir assez de pognon pour en acheter une autre. En pleine crise grecque, avec des impôts et taxes diverses qui ont pris l’ascenseur, le litre d’essence à 1,87 euros, mais prévoir plus de 2 euros d’ici peu, sur une île de 80km2 sur laquelle nul n’a jamais pu passer la 5ème vitesse (à part les cons pressés), cela aurait été logique, raisonnable, normal (et écologique) de me payer une encore plus petite bagnole, le genre suppositoire qu’on conduit avec deux doigts, et pour laquelle il faut des pieds de nain ou de courtisane chinoise pour les pédales. Mais là, dans mon garage favori, je vois une bonne grosse Ford Focus, un clone de mon veau suisse, un monstre si on la compare à la Fiat 500, des gros pneus, des gros impôts, des grosses assurances, une suceuse d’essence, un truc surdimensionné sur cette île, un truc comme beaucoup de conducteurs insulaires et arrogants ont, conducteurs que j’ai voués à l’enfer très souvent, un truc avec de la place pour faire les poubelles et ramasser des machins à bricoler, pour transporter la sciure de mes chiottes sèches, ou du bois pour me chauffer cet hiver, et surtout un véhicule dans lequel je vais enfin pouvoir aller en Suisse et ramener les choses oubliées ou laissées à la montagne, et que je n’ai jamais pu récupérer depuis mon déménagement.

Mais qui dit aller en Suisse en voiture dit faire beaucoup de kilomètres. Râââh lovely… Faire de la route. Aller tout droit, cheveux au vent, musique à pleins tubes, et rouler, rouler, rouler (même si j’ai appris très tard, à 36 ans, j’adore rouler – c’est mal, mais j’aime ça). Sauf que j’en ai marre d’aller en Suisse pour de raisonnables raisons. Et puis, soudain, je réalise que mon frère est dans le Lot, qu’on n’a pas passé notre anniversaire (le 13 septembre) ensemble depuis des lustres, que je n’ai pas vu sa maison, en longuissime restauration, depuis 30 ans, et dans le Lot, il y a aussi Gavroche et Randal, et sur la route, il y a AlainBu, pour la rencontre dans la vraie vie des amitiés improbables et pourtant vraies, et belles, et puis tous les Balkans qui s’offrent à moi, à ma curiosité.

les Balkans, démentes, passionnantes, poudrière inextinguible...

Mon garde-chats (un grand hollandais qui s’est trompé d’époque et qui a faim) est prêt à me garder la tribu à quatre pattes pendant tout le mois de septembre, les papiers sont vite faits, et si je suis foutraque pour beaucoup de choses, je suis absolument systématique et organisationnelle pour d’autres, entre autres les déplacements. Jamais il ne m’arriverait la mésaventure de Clo avec son billet d’avion. Un petit hic tout de même : je ne veux pas de GPS, et mon sens de l’orientation est héliocentré.

Premier projet, quelques dérivés, et le projet final : Grèce, Macédoine, Serbie, Croatie, Slovénie, Italie, France et retour avec le ferry depuis Venise jusqu’à Patras. Sauf que pour l’aller c’est beaucoup de route seule (au bas mot et si tout va bien 3600kms), pas d’amateurs chez les Vrégens, ni ici, et je n’ai pas vraiment d’affection pour les serbes… Eviter la Serbie, ça signifie passer par la Macédoine, le Kosovo, l’Albanie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie et, ouf, l’Italie, la France… argh, 9 frontières… Sinon la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, l’Autriche ??? Bof. Et très très long. A force de remuer tout ça, de me faire des centaines d’itinéraires avec GoogleMaps, je simplifie la chose à l’aune de mon désir : ce qui m’intéresse, et là où j’ai envie vraiment d’aller, et depuis des années, c’est la zone Epire – Albanie pour la musique, et l’Albanie en soi, par curiosité pour ce pays qui, depuis l’avion de nuit, apparaît aussi noir que la mer (un pays sans illumination citadine ni routière…), à la fois encastré en Europe, clos par la mer, et enfermé à double tour pendant tellement d’années, donc encore très méconnu.

Je pourrais aller directement de Grèce (Epire) en Albanie, mais j’ai comme un besoin d’être rassurée, et pour ça, il me faut un contact. Et je pense à un collègue de mon frère, Flamour, qui est kosovar, et qui invite depuis plusieurs années et mon frère et tous ses collègues à venir avec lui au Kosovo : car non seulement il est très très gentil et très archéologue (le Kosovo et l’Albanie, c’est encore en grande partie terra incognita pour les archéologues, pas de fric ni de structure ni d’intérêt pour la chose archéologique dans ces pays, mais on sait à l’avance que toutes les fouilles seront d’une richesse inouïe), mais en plus il est totalement hospitalier et désireux de faire découvrir son pays. Contact est pris, lui ne sera plus là, mais il avertit sa famille, en particulier un de ses grands frères survivant, Valdet, que je passerai quelques jours, au début septembre, à Kaçanik (dire ‘Katchanik’) au sud du Kosovo (dire ‘Kòsova’, avec accent long sur le 1er /o/), le premier village après la frontière macédonienne. Voilà, c’est aussi simple que ça : « Vas-y, ils t’attendent autant de temps que tu veux, les bras grands ouverts ». Cet itinéraire me fait louper l’Epire, probablement la musique, mais en échange, j’ai un contact et pas des moindres : Valdet parle anglais, est traducteur pour l’Eulex (http://www.eulex-kosovo.eu/en/front/) et vraiment très impatient de me connaître selon Flamour. Eh, c’est pas si souvent que ça, les toutous au Kosovo !

Juste avant de partir, je demande à Flamour si je dois prévoir de mettre un voile : diable, je vais visiter deux pays musulmans, en traverser un à forte minorité musulmane, tout ça dans ma voiture aux plaques grecques.

assez chicosse avec les lunettes, non ?

Flamour me rassure, je serai sûrement plus habillée que les filles du Kosovo, l’Albanie a un islam fort modéré, quant au bout en Macédoine, si la minorité musulmane est très religieuse, par contre la majorité est orthodoxe. Quant aux plaques grecques, en tout cas au Kosovo ou en Albanie, ça passera inaperçu : la Grèce est le premier pays d’émigration pour les albanais et un des pays d’émigration pour les kosovars. Ils retournent au pays avec des bagnoles achetées en Grèce, donc avec des plaques grecques.

Dernière remarque de cette « introduction » : je ne suis pas une grande voyageuse par devant l’éternel, et la plupart du temps, mes voyages, je les ai faits à deux. Et il y a très longtemps. Du coup, je me trouve organiser un truc dont je ne sais rien, si j’y serai bien, heureuse, si c’est prudent (femme seule en pays barbares, j’ai lu des horreurs sur le Kosovo post-guerre, les mines anti-perso dans les bosquets entre autres, en plus ça se castagne au moment où je me prépare entre serbes et kosovars, les albanais sont des hommes primitifs et violents dit-on aussi, des brigands moustachus avec un couteau entre les dents, et puis traverser la Macédoine avec des plaques grecques, c’est peu recommandé, la remontée sud-nord de l’Italie me fait peur, on parle de braquages des bagnoles sur les autoroutes, et moi toute seule, vieille et désarmée dans ma petitoto, sniff sniff). Bon, les grandes lignes, je les ai, elles sont héliocentrées : d’abord plein nord (la Grèce et la Macédoine), ensuite nord-ouest (le Kosovo), ensuite plein ouest (l’Albanie), ensuite encore plus à l’ouest, mais là je ne fais rien (le ferry Durrës-Ancona). Puis plein nord (remontée de l’Italie), je tire vers le nord ouest (Turin), puis plein ouest (la région de Briançon et Gap), ensuite je descends vers le sud-ouest (Montpellier), et pour finir une boucle qui me remonte vers le nord (le Lot)… Pour le retour, idem pour la France, par Toulouse, Gap et Briançon, mais ensuite droit à l’est car je prévois 2 jours à Venise, que je n’ai jamais visitée, honte à moi, alors que j’ai vécu en Italie, et voiture sur le ferry Venise – Patras, 30 heures de bateau vers le sud, rien à foutre sinon lire et dormir, et pas de risque. Puis plein est, droit sur le Pirée. J’ai mes billets de ferry Syros-Lavrio, Venise-Patras, Pirée-Syros. Impossible de faire celui entre Durrës et Ancône avec Internet, donc je verrai sur place : mi-septembre, il ne doit pas y avoir trop de monde sur le ferry. Un peu risqué, mais j’irai au port de Durrës dès mon arrivée en Albanie, ça me donne 3 jours pour changer les plans si jamais.

Tout ça, c’est ce que je sais. Egalement la certitude d’être accueillie à bras ouverts au Kosovo et en France. Sinon, je ne sais pas ce qui m’attend. Je ne veux pas réserver d’hôtel par étape, je n’ai pas de carte, juste un énorme Atlas routier pas pratique, grec (le Kosovo n’y existe pas, la Macédoine s’appelle FYROM…), et obsolète. Je bourre la voiture avec de quoi dormir très confortablement (j’ai vraiment bien fait !), des cadeaux, quelques habits et godasses, de la lecture, mes papiers, vraiment tous mes papiers, plus les photocopies de tous ces papiers officialisés par un copain avocat contre une bouteille de Talisker, du fric un peu dispersé partout dans des « caches ». Et ma cafetière italienne, du café comme je l’aime (sisi, pas trop torréfié) et le camping-gaz qui va avec (mais vous le savez déjà, non ?). J’oublie juste de prendre une tasse. A Syros, impossible de faire du change en dénars (monnaie macédonienne) ou en léka (monnaie albanaise). Par contre, le Kosovo pratique l’euro, et donc j’embarque avec moi plein de monnaie et de coupures de 5 et 10 euros. Pour la Macédoine, en principe je la traverse en un coup (et mon souvenir de Macédoine date d’il y a 35 ans : en particulier, pas d’autoroute), et pour l’Albanie, je compte bien sur Valdet pour me renseigner.

Ménage, organisation du séjour de mon garde-chats, bourrage et vérifications ultimes de la voiture (avec juste avant le départ le changement des quatre pneus… bénit soit Babis, mon garagiste préféré, pour cette excellente décision, qui m’a certainement valu d’éviter de nombreux accidents, Babis qui m’a bien recommandé de ne pas lui abimer sa belle carrosserie – innocent, il voulait me la nettoyer avant le départ, la carrosserie : que nenni ! Je voulais ma Ford bien crade, histoire de pas avoir l’air d’une grosse bourge en déplacement bourge dans sa bourge bagnole, sans oublier que la vitre arrière bien poussiéreuse, c’est toujours ça d’aveuglement la nuit en moins !). Et puis aussi quelques visites chez le véto pour être sûre que je laisse une situation « saine » (hélas, non : un de mes chats chéris, Mouchet-Mouchet, est mort pendant mon séjour dans le Lot), recommandations, aurevoirs divers, caresses, « Alithia et les chats, vous gardez la maison, je reviens tout de suite ! »… Le ferry est à 14h ce 1er septembre, et jusqu’au port d’Ermoupoli, je me demande si je n’ai rien oublié, si quelque chose va m’empêcher de partir, et, bien sûr, si je reviendrai vivante…

Pourquoi Ulysse est -il parti guerroyer à Troie ? La réponse est peut-être aussi là-dessous :

des îles, des petites, des minuscules, des grandes, des îles, entourées d'eau...

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Written by zozefine

5 octobre 2011 à 21 h 05 min

Publié dans Non classé

12 Réponses

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  1. Ah tudieu ! ça c’est du billet bien dense et compact à souhait !

    😉

    Tu sais Zoze, quand tu évoques tes 100 et quelques chats, j’ai eu comme un flash. Je me suis dit « la prochaine fois que je vois Cigalinette, je lui offrirai l’album de Claude Ponti qui s’intitule : Pétronille et ses 120 petits »

    julesansjim

    5 octobre 2011 at 21 h 38 min

    • Ah, Pétronille! J’ai dû le lire minimum 100 fois aux enfants!
      Pour notre sylvie qui aime les arbres, il y a aussi « L’arbre sans fin », très très fin:

      florence

      5 octobre 2011 at 23 h 26 min

  2. Argh…

    Juste la première partie.

    Ce soir, j’ai mangé des loukoums à la rose. Mes préférés.
    J’ai la bouche toute sucrée.
    Merci, ma Zozounette.

    Gavroche

    5 octobre 2011 at 21 h 40 min

  3. super ! Chapeau l’Héroïne 😉

    alainbu

    5 octobre 2011 at 21 h 42 min

  4. Aaargh! ça s’arrête juste quand on est bien installé dedans!

    florence

    5 octobre 2011 at 23 h 26 min

  5. vous êtes des chéris, mes chéris, mes loukoums à moi ! en fait, pour les arbres, c’est même pas que je les « aime », c’est quasi génétique, comme si ma mémoire profonde, ce qui me fait « voir » quelque chose, était imprégnée par les arbres – et pas par la mer, qui ne me fait rien « voir ». je me sens dans le monde quand il y a des arbres autour. à part ça, je me « debriefe » à vos dépens. bon, j’essaierai de faire la suite moins bavarde et plus imagée.

    zozefine

    6 octobre 2011 at 0 h 13 min

  6. Je l’attendais avec impatience… et il est tel que je l’ai rêvé, ton récit…
    J’attends la suite avec impatience… surtout le Kosovo et l’Albanie…
    Et puis la forêt, les forêts du Lot ;o)
    J’allais oublier ta photo en salafiste*, en tchador*, en habbaya* : tu es douée pour te déguiser en musulman(e) ;o)).

    * rayer la ou les mentions inutiles

    clomani

    6 octobre 2011 at 8 h 41 min

  7. Belle odyssée et récit homérique.
    Tes 100 pénélopes ont dû bien ronronner à ton retour.

    asinuserectus

    6 octobre 2011 at 10 h 16 min

  8. c’est fou comme souvent les grands récits de voyages sont le prélude à un grand voyage intérieur … D’abord ça s’élabore dans la tête, et quand enfin il s’accomplit dans le réel, commence alors le « vrai » voyage… dont tu vas bientôt nous entretenir, prologue captivant et tout et tout… la suite, vite !

    randal

    6 octobre 2011 at 10 h 35 min

  9. 60 chats MORT!!! Vraiment pas fort et aucun respect envers les animaux.
    Peut importe la raison que tu vas me mentionner,
    il y aura toujours 60 chats de morts, et en plus vers la chine…
    Ces TABARNAK de chinois là, ont dû les bouffer au dîner.
    Définition de veinard : Qui a beaucoup de chance !
    Mon cul, ils sont mort tes chats… toute qu’une chance.
    Et pour finir je suis bien content que tu ne sois pas venu ici au Canada..

    François Leborgne

    16 février 2016 at 3 h 39 min

    • mon ironie était un peu lourde, françois a été un peu rapide. mais un échange de mails et les explications de part et d’autre ont permis de dissiper le malentendu !

      zozefine

      16 février 2016 at 18 h 24 min


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