LES VREGENS

L’important, ce n’est pas que les esclaves soient mieux nourris, c’est qu’il n’y ait plus d’esclaves

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C’est à chaque fois pareil quand on cause « d’écologie » dans les médias.

L’autre jour, papa Schneidermann a sorti une chronique sur les conneries débitées par un des indéracinables éditocrates et autres « experts » qu’on nous sert à toutes les sauces, et qui encombrent les ondes depuis des lustres : les frères Bogdanov (eux, on se moque de leur menton, effectivement prognathe), le gros Allègre (qui au lieu de vouloir dégraisser le mammouth ferait bien de commencer par sa gueule), le spécialiste des zovni François de Closets (c’est pas sa faute si en français ça se traduit par François Dévécés), sans même parler des « philosophes » comme Béhachelle, Finky et le très à la mode Onfray (qui n’est plus vraiment frais, d’ailleurs) et maintenant Pascal Bruckner. Faut dire qu’il a un bouquin à vendre, et l’antenne est ouverte, forcément, à tous ces gens-là.

Ce nouvel expert autoproclamé en « science écologique » compare les écolos à Pétain (il oublie de mentionner qu’Hitler était végétarien, c’est con, ç’aurait été un plus) et les décroissants aux fameux lémarchés, puisque leur but commun serait que nous nous serrions la ceinture … Pour lui, comme pour Iegor Gran, le gars qui a pondu L’écologie en bas de chez moua, autre loustic bien dans l’air du temps libéral, comme Houellebecq (bref, vive ma gueule) les écolos ne sont rien que des pisse-froid qui veulent nous empêcher de vivre. Qui sont tout bonnement des ayatollahs, des gens qui veulent rien faire que mettre au chômage les pôvres ouvriers qui bossent pour Dassault (l’armement), Areva (la bombe) ou même Renault (la bagnole). Sans oublier les pôvres gensss qui oeuvrent pour Publicis… Et dont on peut admirer les créations zartistiques partout. Etc.

Les écolos, qui veulent rien qu’à revenir à l’âge des cavernes et de la bougie. Me fait penser au cri atroce de la carotte qu’on arrache…

Parce que cet argument là, il est à droite, évidemment, arrêter de produire, ben ce serait arrêter de gagner du pognon avec des trucs imbéciles qu’on croit qu’ils nous aident à être heureux :

  • une grosse bagnole
  • un aïe-fone (tiens, Steve Jobs est clamsé…)
  • un écran plat
  • 92 paires de chaussures
  • une cuisine intégrée (on se demande à quoi …)
  • le dernier CD de la dernière pétasse à gros nichons qui se trémousse en braillant
  • et pis la bombasse aussi, tant qu’à faire…

... que si t'as pas une bombasse comak aqueu toi t'as raté ta vie...

Bref, toute cette sorte de choses dont on ne peut vraiment plus se passer à moins d’être un vrai loser, merde ! J’ai oublié la Rolex dans la liste…

Mais cet argument là, il est aussi à gauche. Alors évidemment, certains le regrettent, style pète-sec fâché, comme Nicolino qui gueule (à juste titre, à mon avis) après Mélenchon.

Et voici ce qu’en dit Jean-Claude Michéa :

À lire les programmes de la gauche et de l’extrême gauche françaises, on en retire, au contraire, l’impression curieuse qu’une société socialiste (quand d’aventure le mot est encore employé) ce n’est fondamentalement rien d’autre que la continuation paisible du mode de vie actuel, tempéré, d’un côté, par une répartition plus équitable des « fruits de la croissance » et, de l’autre, par un combat incessant contre toutes les formes de discriminations et d’exclusions – que celles-ci, d’ailleurs, soient réelles ou fantasmées. Avec, naturellement, en prime, juste ce qu’il faut de « démocratie participative » pour permettre aux individus (on ne dit plus au « peuple ») de se donner plus facilement des maîtres de gauche. Entendons-nous bien ; je ne nie évidemment pas la légitimité d’une politique de redistribution favorable aux classes populaires, ni le caractère révoltant des formes de paupérisation et de précarisation qui se développent de nos jours. Mais une telle politique – qui n’est que la simple traduction des exigences syndicales les plus élémentaires – n’offre par elle-même aucun moyen de dépasser le cadre du système capitaliste. Comme le disait Rosa Luxemburg, « l’important, ce n’est pas que les esclaves soient mieux nourris ; c’est qu’il n’y ait plus d’esclaves ».

Or, comme je l’ai dit, aucune déconstruction cohérente du système libéral ne peut être envisagée si on ne commence pas par remettre en question l’imaginaire de la croissance et de la consommation illimitées, ainsi que les formes de conscience aliénée qui correspondent à cet imaginaire. L’un des gourous de la propagande publicitaire contemporaine, Bruno Walther, se vantait récemment d’avoir été – je cite ses formules – l’un des « évangélisateurs de la société de consommation », d’avoir contribué à « transformer le prolétaire en consommateur » et d’avoir « inventé et diffusé la culture du “je consomme donc je suis” ». C’est pour cela, se plaignait-il, « que nous sommes aujourd’hui si durement attaqués ». Le moins qu’on puisse dire c’est que ces attaques ne viennent certainement pas de la gauche ou de l’extrême gauche françaises. Celles-ci, au contraire, semblent avoir définitivement intégré l’idée que la solution de tous les problèmes politiques actuels dépendait en dernière instance du progrès technologique et de notre capacité économique à produire n’importe quoi pourvu que ce n’importe quoi trouve des acheteurs et crée des emplois. Cette nouvelle façon d’envisager les choses implique naturellement que l’on mette définitivement de côté toute réflexion morale et philosophique sur le sens et la valeur de nos manières de vivre – en dehors de quelques banalités consensuelles sur l’écologie et la nécessité de « protéger la planète ».

Mais on ne voit pas au nom de quoi les partisans de gauche de la croissance (même rebaptisée « développement durable ») pourraient désormais se comporter autrement. Quand, par exemple, dans le but de protéger nos investissements capitalistes en Chine, Mitterrand refuse de recevoir officiellement le dalaï-lama, ou quand Yahoo, pour des raisons similaires, va jusqu’à remettre à la police politique chinoise une liste d’internautes dissidents, il est tout à fait possible qu’un « socialiste libéral » (bel oxymore !) éprouve encore, en tant qu’individu privé, un certain malaise moral. Mais au fond de lui-même, il a déjà admis, comme le premier Attali venu, que la dure loi de l’économie globale est nécessairement business is business  ; et que, par conséquent, ces entorses à la décence la plus élémentaire constituent le prix à payer pour gagner les quelques points de croissance supplémentaires dont il attend le salut et la rédemption du genre humain. Les évolutions politiques des trente dernières années sont donc tout sauf illogiques. En renonçant une fois pour toutes à critiquer la culture capitaliste contemporaine, culture qu’elle assimile d’ailleurs spontanément à l’évolution inéluctable des mœurs, la nouvelle gauche devait tôt ou tard se résoudre à accepter l’idée libérale selon laquelle la croissance économique est un phénomène naturel et philosophiquement neutre, la politique ne commençant, dans le meilleur des cas, qu’avec le problème du « pouvoir d’achat » et de la répartition des « fruits » de cette croissance.

Comme dit l’ami Djac, toutédi. Et l’on a vu sur le forum consacré à cette chronique, les « gens de gauche » ressortir les mêmes antiennes : le bio, c’est trop cher pour les prolos, qui sont obligés d’aller remplir le caddie chez Lideul, qui sont obligés d’aller bosser en usine pour finir de payer la bagnole, qui sont obligés de voter pour bonnet blanc ou blanc bonnet une fois tous les cinq ans, et en dehors de ça, rien.

Fin de l’histoire.

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Written by Gavroche

6 octobre 2011 à 11 h 30 min

7 Réponses

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  1. « Je n’aime pas les pauvres.
    Leur existence, qu’ils acceptent, qu’ils chérissent,
    me déplaît;
    leur résignation me dégoûte.
    A tel point
    que c’est, je crois, l’antipathie, la répugnance qu’ils m’inspirent,
    qui m’a fait devenir révolutionnaire.
    Je voudrais voir l’abolition de la souffrance humaine
    afin de n’être plus obligé de contempler
    le repoussant spectacle qu’elle présente.
    Je ferais beaucoup pour cela.
    Je ne sais pas si j’irais jusqu’à sacrifier ma peau;
    mais je sacrifierais sans hésitation
    celles d’un grand nombre de mes contemporains.
    Qu’on ne se récrie pas.
    La férocité est beaucoup plus rare que le dévouement.»

    Georges Darien

    randal

    6 octobre 2011 at 12 h 50 min

  2. Randal, j’aime beaucoup ce qu’a écrit Georges Darien (j’avoue mon inculture, connais pas le bonhomme).
    Merci ;o).
    Surtout « la férocité est beaucoup plus rare que le dévouement »…

    clomani

    6 octobre 2011 at 20 h 34 min

  3. ben voilà ! en un jour, les écailles choient hors mes oculaires, mes escourdes résonnent et mon cerveau raisonne à nouveau, michéa ce matin (plus les divers liens suivis depuis, et ce texte magnifique que tu donnes en pâture gastronomique, j’en boufferais chaque lettre si ça servait à quelque chose) et ce lien sur nicolino que j’ai jusqu’à présent négligé par pure flemme mentale, et que je suis allée visiter sur son site, sa critique de méluche, tout ça quoi. le pied. le vrai pied mental qui fait tonner les neurones. je sais pas quoi en faire, mais ça fait du bien par où ça passe.

    ce matin, je suis allée faire des courses en ville. lendemain de grève générale et de castagne avec les flics. ben j’ai pas été déçue. ce n’est plus la colère qu’on lit dans les regards ou qu’on entend dans les conversations, c’est carrément une peur panique. une vraie, profonde, tangible panique, qui se résume à cette phrase toute simple : comment survivre ? ce dont les banksters et leurs obligés sont coupables, c’est tout simplement impardonnable. qu’ils crèvent.

    sublime, impériale, lumineuse phrase qui est tellement évidente, tellement juste que ça fait mal :

    « l’important, ce n’est pas que les esclaves soient mieux nourris ; c’est qu’il n’y ait plus d’esclaves ».

    là, tout est dit, bordel !

    zozefine

    6 octobre 2011 at 21 h 39 min

  4. « il oublie de mentionner qu’Hitler était végétarien, c’est con, ç’aurait été un plus »
    non il mangeait certaines boulettes de viande et pas le reste, pour suivre une recommandation toubib.

    Wish list: le dernier opus de Michea, bien sûr.

    mebahel5

    7 octobre 2011 at 7 h 54 min

  5. Hier soir, sur Arte, en milieu de soirée « mal bouffe », un documentaire sur le travail des « enfants esclaves » en Côte d’Ivoire, pour la récolte du cacao…
    Burkinabés, Maliens, Nigériens, Nigérians, les mômes sont maltraités et exploités, vendus 230 Euros l’enfant à ces enfoirés d’esclavagistes « nouveaux ».
    A l’autre bout de la chaîne, les maisons comme Nestlé, Cadbury et d’autres qui gardent portes et yeux fermés.
    Ensuite, un débat sur la politique européenne et son apologie de l’agriculture industrielle et tout ce qui va avec.

    clomani

    7 octobre 2011 at 8 h 28 min

  6. la vache, je relis ça : « l’important, ce n’est pas que les esclaves soient mieux nourris ; c’est qu’il n’y ait plus d’esclaves »…
    L’IMPORTANT, CE N’EST PAS QUE LES ESCLAVES SOIENT MIEUX NOURRIS, C’EST QU’IL N’Y AIT PLUS D’ESCLAVES.

    zozefine

    13 octobre 2011 at 18 h 47 min


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