LES VREGENS

Une fille étrange

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Ils descendaient lentement le cercueil d’Estelle au fond du caveau, pendant que son père discutait de ses prochains congés avec ses collègues de boulot.

Elle n’avait pas beaucoup d’affaires, quelques vêtements, trois-quatre disques, une mobylette et sa guitare mais son père ne voulait rien garder, finalement il a pris le cyclo dans le but de le revendre, sa mère a récupéré les habits et la guitare.

J’ai gardé des disques.

Je l’avais rencontrée un été, à la fin des années 80, en terrasse de la Petite Bourse, face aux arènes. C’était la nouvelle petite amie de mon pote Didier. Elle était étrange, ne parlait quasiment pas mais souriait en permanence et semblait sensible à mon humour.

Un soir, on s’était retrouvés à la Movida à la Placette, avec d’autres copains. À la fermeture du bar, sur le trottoir on se demandait comment on allait bien pouvoir finir la soirée. C’était le 15 août et Victor nous rappela que la fête battait son plein à deux pas, dans notre bled d’origine. Sauf que Didier boycottait ce lieu depuis pas mal de temps, à cause des bouseux locaux qui nous cherchaient la merde à chaque fois, et ce depuis l’école. Finalement, je décide d’accompagner Victor motivé par le fait qu’Estelle acceptait de nous suivre, Didier lui ayant ouvertement signifié que cela ne lui posait pas de problème de se retrouver tout seul pour aller se pieuter.

De toute manière, Estelle et moi on avait passé la soirée à rire ensemble à côté de Didier qui rongeait son frein, pour la forme, et commençait doucement à comprendre que j’allais une fois de plus remporter le match dans le cadre de notre sorte de rivalité amicale vis-à-vis de nos conquêtes amoureuses.

Arrivés sur la place des arènes du village d’attardés belliqueux dans lequel nous avions passés notre enfance, Victor et moi avons rencontrés tout un tas de gens, essentiellement les tantes et cousins de celui-ci ainsi que de vieux camarades de classe.

Après un début de baston à dix crétins contre un Arabe, stoppée in extremis par Gégé, le barman costaud mais sympa du village, l’exception qui confirme la règle, Estelle et moi prenons congé de Victor, qui lui habite toujours dans le coin. On se retrouve elle et moi dans ma voiture, on s’embrasse et je lui propose de venir dormir chez moi, dans la maison que je partage avec un copain allemand.

Elle refuse, gentiment, tout en douceur et timidité. Elle argue du fait que, d’une part elle est avec Didier, qui plus est mon meilleur pote, et d’autre part elle a fait pas mal de « bêtises » depuis la féria de Pentecôte et voudrait se calmer un peu.

Je la persuade finalement en lui promettant de passer une nuit de sommeil en toute amitié. Tu parles ! Ce fût une fin de nuit blanche, torride…

Didier ne m’en a jamais voulu, c’était une sorte de « jeu » entre nous, de toute manière, on était jeunes et peu amoureux en général, on cherchait juste à passer de bons moments. Le vrai amour, celui qui ne fait aucun doute, on le rencontrerait plus tard, même peut-être presque vingt-cinq ans après.

Fin août, mon boss de la boite de nettoyage me propose d’échanger mon cdd contre un cdi. Je décide donc de prendre un appart sur Montpellier, vu que les trajets depuis Nîmes sont pénibles et que mon colocataire, a fait venir son allemande de copine qui ne cesse de s’appliquer à me faire me sentir de trop.

Avec Estelle on avait un peu squattés l’appart de ma mère partie en vacances, même que le jour de mes 24 ans, elle m’avait fait la surprise d’un super repas et offert une compilation des Who, « rarities 1966-68 ».

À cette époque elle habitait chez sa frangine à Nîmes après avoir quitté précipitamment son précédent petit ami (dans la nuit, pendant qu’il dormait). Je lui propose d’habiter avec moi à Montpellier dans le studio ou le f1 que je vais louer. Elle cherche un job, peut-être pourra-t-elle plus facilement trouver par ici.

Elle chiale presque d’émotion de ma proposition. On aménage mi septembre, j’ai eu un bon coup de piston avec un client de la boite de nettoyage, il me fait même péter deux semaines de loyer.

Estelle a des problèmes. Ce n’est pas seulement qu’elle est d’une discrétion et d’une timidité peu commune, mais elle vit carrément au ralenti. Je m’amuse à la taquiner sur le fait qu’elle doit vivre deux fois plus de choses que les autres vu qu’elle fonctionne deux fois plus lentement.

Mais bon, c’est un peu handicapant tout de même, elle va d’échec en échec avec les plans boulots. Elle tente des jobs de serveuse dans un resto ou au Rockstore (salle de concert/boite de nuit) où elle se fait remercier dans les deux heures.

Elle a des insomnies aussi. Parfois, quand je me réveille pour aller bosser sur le coup des 6 heures, elle ne s’est pas encore endormie. Quand je rentre à midi, elle n’a pas plus dormi et me dit qu’elle n’a rien fait du tout. Si, parfois elle va au tabac en promenant mon boxer Tommy, puis me raconte que les gens sont bizarres avec elle, la regarde drôlement et que ça l’inquiète. J’essaye de la raisonner sans dramatiser, elle me dit que je dois avoir raison et ça va mieux.

Un soir, on est invités à Nîmes chez sa sœur. Quand je rentre du boulot Estelle me dit qu’elle a trainé en ville tout l’aprèm et se roule un gros pétard. Voyant l’heure tourner je lui propose de prendre la route, elle est un peu stone, ça devait pas être son premier joint, Estelle fumait beaucoup.

Je suis un peu vaporeux aussi, j’ai tiré quelques taffes et je la trouve encore plus bizarre ce soir-là, depuis quelques jours y’a un truc qui s’aggrave dans son comportement. Dès l’entrée de l’autoroute elle commence à me parler d’une angoisse qu’elle a d’aller chez sa sœur, elle a peur de gens qui pourraient être là. Je comprends plus rien, de quoi parle-t-elle ? Je la rassure, sa sœur nous l’aurait dit.

Quand on arrive Ghislaine est aux anges, c’est la première fois qu’elle invite « le couple » fraichement formé. Elle sert l’apéro et continue à préparer le repas, car je suis un peu speed, je répète avec mon groupe dans les sous-sols de cette même cité dans quelques minutes, et après la répète je repasserai prendre Estelle qui aura donc eu le temps de bien papoter avec sa frangine.

Mais soudain Estelle se lève, l’air sévère et préoccupé, et nous dit qu’il faut qu’elle parte tout en se dirigeant précipitamment vers la porte.

Ghislaine habitait au onzième étage. Je rattrape Estelle dans l’ascenseur mais elle refuse que je la suive et en sort immédiatement, je ne comprends rien à ce qu’il se passe et elle me dit qu’elle veut juste partir. Elle se précipite dans la cage d’escalier et là, comme je commence à l’acculer pour avoir une explication, elle sort une plaquette de Néocodion et menace de les prendre tous, elle est très excitée et je ne l’ai jamais vu comme ça.

Finalement, à force de dialogue et de maîtrise, j’arrive à nous faire enfin atteindre la terre ferme. J’ai l’impression de vivre un cauchemar, que cette descente des 11 étages a duré des heures. Estelle a peur de quelque chose, elle croit que des gens l’attendent pour l’emmener. Je réussis à la faire entrer dans la voiture à la stricte condition que je la dépose à la gare de Nîmes.

Evidemment je gruge. Je part en direction de Montpellier pour un trajet interminable où elle tente à plusieurs reprise de me faire stopper pour finalement m’attraper le volant et manquer de nous mettre dans le fossé. Je suis à deux doigts de la gifler, de nerfs et d’impuissance, mais je n’en fais rien. Je suis épuisé. Ça doit faire deux heures que tout à commencé, il est dans les dix ou onze heures du soir. Elle sort de la voiture, se met à faire du stop en sens inverse, je reste là à l’observer. Un gars s’arrête et repart, elle revient vers moi. J’amorce un soulagement croyant qu’elle s’est raisonnée et qu’on va calmement rentrer à l’appart. Mais elle monte et me demande de l’emmener à la gare de Montpel. Idée fixe donc. À un moment je tente à nouveau de bifurquer direction chez nous plutôt que d’aller vers la gare, tout en essayant de la prendre par les sentiments en lui parlant du chien et du chat qui nous attendent. Elle anticipe et me tient le volant pour m’obliger à continuer tout droit.

Excédé et désemparé, je finis par la laisser sortir de la voiture sur un grand boulevard. Je me gare n’importe comment et la rejoins à pied, je vois le regard des passants qui croient que je tente de l’agresser. Je reprends la voiture et la rattrape à quelques dizaines de mètres de la gare.

Je lui avais prêté ma boucle d’oreille en forme de clef de sol et quand j’ouvre la vitre, en double file, elle la retire et me la tend. J’interprète ça comme une rupture et lui pose la question. Après un temps d’hésitation elle me répond par l’affirmative, comme soulagée d’avoir trouvé une justification à son geste ainsi qu’à ceux depuis le début de la soirée.

Je ne sais plus si c’est elle qui s’éloigne en premier, je pense que c’est plutôt moi qui démarre. J’ai encore à ce moment-là l’espoir que, face à mon désarroi évident, elle soit prise de compassion et revienne à la raison (et à la maison).

J’arrive chez ma mère où mon frangin est encore résident permanent. Je raconte tout. Mon frère réagit au quart de tour en me proposant d’aller la chercher. Ma mère plus prudente me suggère de rentrer chez moi, prenant le pari que d’ici quelques minutes Estelle m’appellera pour me demander d’aller la chercher. Je me range de ce côté-là tant j’en ai bavé ce soir et ai constaté à quel point il était impossible de faire plus que ce que j’avais fait. La vision de mon frère m’assistant pour récupérer Estelle quelque part vers la gare de Montpellier entre 23 heures et minuit ce mercredi 4 novembre n’aurait sans doute pas été suffisante pour la ramener à des intentions plus conformes à la « normalité ».

Ce jeudi matin j’avais vaqué à mes obligations professionnelles envahi d’une immense inquiétude. Il me semble que j’étais rentré un peu plus tôt du boulot à la mi-journée, je n’avais pas d’horaires fixes, je me démerdais du moment que mes chantiers étaient correctement entretenus.

Les deux flics ont sonné je pense vers les onze heures et quelques. « Qu’est-ce qu’elle a fait » je leur ai demandé avant que l’un d’eux me dise qu’il savait juste qu’elle était à l’hosto et qu’il fallait que je les suive au commissariat. Ils ont pris l’avenue de Lodève à contre-sens, dans le couloir des bus, et je les ai suivis avec ma R5 jusqu’au commissariat de Clémenceau.

Le Commissaire était un gars sympa, un professionnel, sans doute avait-il un bon nombre d’années d’expérience, il m’a annoncé sa mort immédiatement en me précisant que le suicide ne faisait aucun doute et qu’elle était décédée sur le coup, il n’y avait que ses traces de pas à elle au quatrième étage de cette immeuble en construction. J’ai fondu en larme, raconté par le détail la soirée de la veille, un journaliste a appelé, le commissaire lui a dit que j’étais dans son bureau. Le lendemain le Midi Libre faisait une brève : « Il semblerait que ce soit un suicide, toutefois, son ami a été longuement interrogé ».

Triste novembre

(les prénoms sont modifiés)

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10 Réponses

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  1. ce genre d’histoire qui se déroule comme dans une sorte de brume, on (s’) en sort en se demandant ce qu’il s’est vraiment passé, et on la porte avec soi toute la vie comme un point d’interrogation. c’est juste, là où tu publies entre autre ce récit si triste, c’est à la fois tout et rien. un caillou lancé dans l’eau dont les ondulations finissent lentement de s’effacer. et puis on devine beaucoup de choses, si on repense au début de ton texte, le père devant la tombe discutant de ses vacances…

    zozefine

    16 octobre 2011 at 20 h 02 min

    • Le commissaire m’avait conseillé d’attendre au commissariat que le père arrive, on ne savait jamais la réaction qu’il aurait pu avoir vu qu’il ne me connaissait pas. J’ai attendu toute la journée, le monsieur n’ayant pu se libérer, il n’est venu que le lendemain matin pour reconnaitre le corps et je ne l’ai vu pour la première fois qu’à l’enterrement.

      alainbu

      17 octobre 2011 at 7 h 27 min

  2. Comment tu disais dans ton précédent billet ? : « Je voulais mettre en ligne un texte un peu tristounet »

    Sois rassuré, frérot, on sent bien « la tristounesse » de ton récit. Je te souhaite d’avoir pu et su faire avec l’incontournable sentiment de culpabilité qui a dû te tarauder jour et nuit pendant longtemps. Comme dit Zoze plus haut : « on la porte avec soi toute sa vie comme un point d’interrogation ».
    Mais de pouvoir l’expulser ainsi par l’écriture, quelle délivrance n’est-ce pas ?

    **********************************
    Dans un tout autre contexte, j’ai moi-aussi dans mon histoire de vie un suicide qui est venu percuter un bonheur encore naissant. Une histoire de vie, d’amour et de mort qui imprime sa marque à jamais et qui vous fait percevoir la souffrance humaine d’une façon où l’insouciance et la légèreté n’a plus jamais de place.

    Crois-moi, je sais de quoi ton texte parle.

    julesansjim

    16 octobre 2011 at 21 h 03 min

    • J’avais écrit tout un tas de chanson parlant d’elle (dont celle qui est sur le billet mais que j’avais « anglifiée » plus tard pour le groupe), j’en avais besoin en effet.

      alainbu

      17 octobre 2011 at 7 h 30 min

  3. Ah ben c’est pas gai ton histoire. Le suicide est le mystère ultime de l’être humain. Quoiqu’on ne puisse juger ces actes, c’est un processus d’annihilation dévastateur pour l’entourage. On s’en sort. Ou pas.

    superpowwow

    16 octobre 2011 at 23 h 55 min

    • Ce qui m’a aidé aussi, psychologiquement parlant, c’est de me souvenir à quel point elle était mal les jours et semaines qui précédaient, et que ce geste pouvait être considéré comme une libération pour elle.

      alainbu

      17 octobre 2011 at 7 h 36 min

  4. C’est certainement dur d’apprendre que sa « bonne-amie » s’est suicidée, mais ce qui est le plus dur, c’est de faire face à notre propre impuissance face au mal-être du suicidaire. Je compatis à ta douleur…
    Mon meilleur ami s’est suicidé à 40 ans, après avoir fait une déprime dont je le croyais guéri. Je n’ai rien vu venir. J’ai appris la nouvelle au téléphone par une copine qui riait. Je ne l’ai pas crue puisqu’elle rigolait… j’ai appelé le commissariat du quartier vers Bastille où mon pote vivait. Il s’était tiré une balle dans la bouche ! La veille, je l’avais eu au téléphone et on s’était promis de se faire une petite bouffe.
    M’en suis voulu longtemps de mon aveuglement. Pas pu pleurer tellement j’étais mal. C’est seulement quand j’ai commencé à lui en vouloir que je suis allée mieux. Lui en vouloir de n’avoir pas pu parler et de s’être exprimé aussi violemment vis à vis de ses proches. La bande de copains a été anéantie. Je n’ai pas voulu aller à son enterrement. Je me suis rendue en revanche, avec les copains, à une invitation chez le père de Jean, plus tard. Jean avait gardé tous nos messages enregistrés sur son répondeur… et son père voulait savoir qui était qui après les avoir écoutés.
    Je crois que c’est la justification de beaucoup de suicides : des gens qui n’arrivent pas à formuler leur mal-être qui finissent par « avoir le dernier mot ». J’ai eu la même expérience avec ma mère, cinq ans après Jean : pas une larme, conclusion facile « elle a raté sa vie mais pas sa mort », sauf que, pour ma mère, j’ai pris 10 kilos et fait une déprime. En fait, je n’arrivais pas à lui pardonner.
    Heureusement j’y suis arrivée, bizarrement à l’aide du cancer du sein (héritage maternel)… 15 ans plus tard.
    Oups, pardon, j’ai encore parlé de moi.
    Pour en revenir à toi, Alain, ça n’a pas dû être évident… se prendre un suicide en pleine tronche quand on est jeune. Pas facile…
    Mais, heureusement, 25 ans plus tard, tu vis une super histoire ;o)…

    clomani

    17 octobre 2011 at 10 h 13 min

    • Merci pour ton témoignage aussi (et arrête de t’excuser de parle de toi^^).
      J’ai aussi vécu le suicide de mon unique oncle qui avait 40 ans, 11 de plus que moi seulement, c’est celui qui m’avait fait connaitre les Stones. C’est moi qui l’ai découvert chez lui après qu’il ait absorbé un bol de médocs.

      alainbu

      17 octobre 2011 at 13 h 13 min

  5. Touché !
    Et à la fin, la chanson qui donne envie de s’étourdir, pour arrêter de cogiter .

    lenombrildupeuple

    24 octobre 2011 at 18 h 56 min

  6. il semble que sur firefox on ne voit plus la vidéo, donc la voilà

    et en bonus la version live

    alainbu

    4 novembre 2013 at 19 h 14 min


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